‹ MélangesChapitre 34 sur 46 · Or Jésus, frémissant une seconde fois en lui · texte numérisé non relu

Or Jésus, frémissant une seconde fois en lui

même, vint au tombeau, qui était une caverne, et il y avait une pierre qui le fermait.

39. Jésus dit : « Otez la pierre. » Marthe, la sœur de celui qui était mort, lui dit: « Seigneur, il a déjà de l'odeur, car voilà quatre jours qu il est mort. »

40. Jésus lui dit : « Ne vous ai-je pas dit que, si vous croyiez, vous verriez la gloire de Dieu? »

41. On ôta donc la pierre, et Jésus, les yeux levés au ciel, dit : « Mon Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez écouté;

42. (( Je sais , il est vrai , que vous m'écouterez toujours; mais je l'ai dit pour ce peuple qui m'entoure, afin qu'il croie que vous m'avez envoyé. »

43. Et, ayant dit cela , il cria à haute voix : « Lazare, sortez. »

44. Et aussitôt on vit apparaître celui qui était mort, les pieds et les mains liés de bandelclles, et la figure couverte d'un suaire. Jésus leur dit : u Déliez-le et laissez-le aller. »

Je ne sais ce qu'en pensent les autres; pour moi, n'y aurait-il que cette page dans l'Évangile, je croirais à la divinité de Jésus-Christ. J'ai beau me rappeler tout ce que j'ai lu, je ne connais rien où la vérité s'impose avec une aussi palpable puissance. Il n'y a là pas un mot qui ne porte au fond de l'homme cette conviction que Dieu seul a pu agir ainsi et faire écrire ainsi. Comme scène d'amitié , rien de comparable n'existe dans aucun siècle et dans aucune langue. La tendresse déborde dans ce récit , et cependant on pourrait dire qu'elle n'est pas

exprimée. Elle gît tout entière dans les entrailles, et, en la sentant toujours, on ne l'entend que par ce seul mot : Et Jésus pleura. Jésus ne devait pas pleurer dans sa passion ; il ne pleura point lorsqu'un apôtre lui donna le baiser de la trahison, ni quand saint Pierre le renia par peur d'une servante, ni quand il vit au pied de sa croix sa mère et ses plus chers amis. C'était l'heure surnaturelle de notre rédemption , et la divinité du Juste qui nous rachetait par la douleur ne devait s'y rendre visible que par la force et la majesté. Mais à la veille de ce moment , lorsque le Christ, libre encore, vivait avec nous de notre vie, il ne put refuser au tombeau d'un ami la faiblesse de l'attendrissement. Il frémit, il se trouble; et enfin, comme Fun de nous, il pleure. Saints frémissements , heureux trouble , larmes précieuses , qui nous prouvaient que notre Dieu était sensible comme nous, et qui nous permettaient de pleurer aussi un jour dans nos joies et dans nos amitiés 1

Jésus avait donc à Béthanie une famille tout entière d'amis. C'était là que, venant à Jérusalem, dans la ville où devait se consommer son sacrifice , il se reposait des fatigues de sa prédication et des douloureuses perspectives de l'avenir. Là étaient des cœurs purs, dévoués, amis; là , ce bien incomparable d'une affection à l'épreuve de tout. Aussi ce fut de Béthanie qu'il se mit en marche pour faire son entrée triomphale à Jérusalem; et ce fut à la vue de Béthanie, ïe visage tourné vers ses murs, du côté de l'Orient, qu'il monta au ciel, presque à

égale dislance du Calvaire où il était mort, et do la maison où on l'avait le plus aimé.' Aujourd'hui même, quand le voyageur descendant de Jérusalem a passé le torrent de Cédron et gravi la montagne des Oliviers, il découvre sur la pente orientale de ces collines quelques masures parsemées de ruines. On lui montre du doigt entre ces débris trois points marqués à peine par des restes informes. « Là, lui dit -on, était la maison de Lazare; là, celle de Marthe; là, celle de Marie Madeleine. » Le souvenir des siècles a été plus fort que les destructions de la barbarie, et le nom des amis de Jésus, survivant aux pierres dispersées , frappe encore d'un son ému ces solitudes indifférentes. De l'autre coté, et de la même place où il est debout, le voyageur découvre Jérusalem couchés dans le soleil du soir, triste, pensive, n'ayant plus qu'un tombeau pour gloire; mais c'est le tombeau de son Dieu. La pensée et l'œil du chrétien errent entre ces deux spectacles d'une désolation dissemblable. Ici plus rien que le nom; là, une ville encore, mais quelle ville' Jésus n'a pas voulu laisser si proche d'elle la demeure et la tombe de ses amis; il a tout emporté avec son ascension , et , jetant Béthanie par delà les mers, il a préparé à ceux qui l'aimaient, sur des rivages à jamais chrétiens, une immortelle hospitalité.

Mais si, ressuscitant par la pensée ces habitations disparues , nous y pénétrons pieusement à la suite du Maître; si nous nous asseyons au banquet du soir avec Jésus, Lazare, Marthe et Marie, nous

nous demanderons peut-être à qui d'entre ces hôtes si chers le cœur de Jésus s'était le plus donné. Car dans la prédilection même il est des prédilections, tant l'amour est une chose profonde et d'une hiérarchie sans fin. Pouvons -nous pénétrer ce mystère? Nous est- il permis d'y descendre avec l'Évangile, et d'y porter la sainte curiosité d'un culte sans tache? Je le crois. On ne peut trop savoir où fut le cœur du Maître, afin de savoir qui on doit le plus aimer avec lui et après lui. Si le chrétien recherche dans la poussière la trace des pas du Sauveur , combien plus doit-il rechercher dans lÉvangile la trace de ses affections ! Je la rechercherai donc. Voyageur aux souvenirs de Béthanie, je puis franchir le vestibule, voir tout ce qui se fait, entendre tout ce qui se dit , et me répondre à moimême quand je me demande : Qui donc fut le plus aimé?

Était-ce Lazare? Il n'y a sur lui que ce mot, qui lui est commun avec Marthe et Marie : Jésus aimait Lazare. Et cet autre qui lui est personnel : Lazare, noire ami, dort. Et ce mot suprême : Lazare, sortez.

Pour Marthe, elle sait la première que Jésus est arrivé , elle y court la première , la première elle lui dit : Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais quand le Sauveur lui répond. Votre frère ressusciter q , elle n'est pas saisie d'une lumière qui lui fasse entendre la pensée souveraine du Fils de Dieu. Sa foi hésite, et il faut que Jésus- Christ lui dise : Je suis la résurrection et la vie;

croyez-vous cela ? Puis malgré ces affirmations répétées, lorsque le Seigneur ordonne qu'on ôte la pierre du sépulcre, elle ne peut s'empêcher de lui faire remarquer que le mort est là depuis quatre jours, et il faut que le Seigneur lui dise avec reproche : Ne vous ai' je pas dit que vous verriez la gloire de Dieu ?

Marie est moins empressée que Marthe. Elle ne sait pas tout d'abord que Jésus est arrivé; elle demeure assise dans la maison . jusqu'à ce que Marthe vienne lui dire tout bas : Le MaUre est là, et il Cap^ pelle. C'est Jésus qui appelle Marie. Il ne veut pasque ce qu'il a résolu se passe loin de ses yeux. Et celle-ci, aussitôt qu'elle apprend la venue du Maître, court et tombe à ses pieds. Marthe était demeurée debout, Marie se précipite aux pieds de Celui qu'elle aime. Sa parole est la même que celle de sa sœur : Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais Jésus ne lui répond rien , et ne lui demande aucun acte de foi. Il sait qu'elle croit. La vue de ses larmes le touche, et il pleure lui-même. Jusque-là il s'était contenu ; devant Marie sa faiblesse éclate, il frémit, il se trouble, il pleure. Et Jésub pleura.

Il y avait donc dans Marie une humilité plus profonde, une foi plus vive, une plus grande action sur le cœur de Jésus. Elle était aimée d'une préférence que ses vertus révèlent , parce qu'elles étaient à la fois l'effet et la cause de l'amour du Fils de Dieu. Et cette conclusion nous est confirmée par un passage célèbre de l'Évangile de saint Luc, en son dixième chapitre :

38. Or il arriva qu'étant en voyage, Jésus entra dans un certain bourg ; et une femme appelée Marthe le reçut dans sa maison.

39. Et elle avait une sœur appelée Marie, qui, se tenant aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.

40. Pour Marthe, elle s'empressait à toutes sortes de choses du service , et , s'étant mise debout d'evarît le Seigneur, elle lui dit : « Seigneur, est-ce que vous ne vous inquiétez pas devoir que ma sœur me laisse servir toute seule? Dites-lui donc de m'aider. »

41. Et le Seigneur répondant, lui dit : « Marthe, Marthe, vous vous préoccupez et vous troublez de bien d'es choses.

42. « Or il n'y en a qu'une de nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée. »

Qu'était-ce que cette meilleure part, sinon un amour plus grand de Notre -Seigneur, mérité par un retour plus parfait? Marthe servait, Marie écoutait et contemplait. Marthe se tenait debout, Marie était assise aux pieds du Sauveur. Marthe se plaignait, Marie se taisait. Entre ces deux atfections si différemment exprimées, il est impossible d'hésiter. En déclarant celle de Marie préférable, Jésus la disait nécessairement préférée, et préférée avec cette promesse que la meilleure part lui resterait à jamai'sv

Mais quelle était cette Marie parvenue dans l'amour du Christ à une si haute abdication de tout ce

qui n'élait pas le regard et le recueillement? Saint Jean a soin de nous l'apprendre dès la seconde plirase de son récit. A peine a-t-il nommé Marie, qu'il s'interrompt pour nous dire : C'était cette Mar'>iî qui oignit le Seigneur d'un parfum, et essuya ses pieds avec ses cheveux. Évidemment l'apôtre attache du prix à nous la faire connaître, et à nous la faire connaître par une action qui ne nous permette pas de la confondre avec aucune autre femme de l'Évangile. Si une autre avait oint le Seigneur d'un parfum y et essuyé ses pieds de ses cheveux ^ cette action, en cessant de s'appliquer à une seule personne, eût cessé de désigner clairement qu'elle était Marie ùe Béthanie. Or saint Jean voulait la désigner clairement, et il le voulait parce que l'acte même dont il se servait pour la distinguer entre toutes les créatures était un acte extraordinaire, unique, sublima à ses yeux et digne d'une éternelle mémoire. Plusieurs femmes suivaient Jésus et le servaient; plusieurs avaient pour lui un amour digne du Fils de riiomme et du Fils de Dieu : du Fils de Dieu par la chaste adoration d'une tendresse surnaturelle , du Fils de l'homme par les soins qu'elles prodiguaient à cette infirme nature qu'il avait prise pour nous. Mais une seule entre toutes avait eu le mouvement de l'oindre d'un parfum et d'essuyer ses pieds humides avec le lin de ses cheveux. Cette dernière circonstance révèle une seule âme. Il y a des choses qui peuvent se répéter par l'âme qui lésa conçues , mais qui ne peuvent pas s'imiter par une autre. Deux fois une Icmme se jeta aux pieds du

Sauveur; deux fois une femme y répandit la liqueur d'un parfum de grand prix, et les essuya de ses cheveux; mais quand même l'Évangile ne nous l'insinuerait pas, quand même la tradition se tairait^ nous serions assurés qu'il n'y eut là qu'une seule inspiration, et que, si l'onction fut double, il n'y eut qu'un cœur pour la concevoir et qu'une main pour la faire, comme il n'y eut qu'un Dieu pour la recevoir.

C'est ainsi que les premiers et les derniers siècles l'ont entendu (1). Marie de Béthanie, sœur de Lazare et de Marthe , est la femme unique qui deux fois oignit d'un parfum les pieds du Sauveur et les essuya de ses cheveux. Dans la seconde onction, qui précéda de trois jours la mort du Fils de Dieu , l'évangéliste la désigne par son nom et par le lieu où la scène se passa; dans la première, qui signale le commencement du ministère public de Jésus-Christ, Marie n'est pas nommée ; nous allons voir pourquoi , et je viens de dire comment ce silence a été réparé.

(i) On peut voir les preuves de cette tradition dans le grand ouvrage de M. l'abbé Faillon qui a pour titre ; Monumcnls iné' dits sur l'apostolat de sainte Marie Madeleine en Provence. Nous y avons puisé bien des documents qui. eussent fait défaut à notre érudition personnelle ou nous eussent imposé un travnil considérable.

Page 1