M. DCCC. V
M. de Boismont otTre l'exemple le plus remarquable de ces ecclésiastiques qui , livrés à toute l'influence du XVIII* siècle, ont, pour arriver à la renommée et à la fortune , composé continuellement avec les opinions qui pour lors avaient cours dans le monde. Ils ne pouvaient point, comme les hommes de lettres, s'abandonner entièrement aux opinions philosophiques j aux yeux de la cour et même des gens du monde, leur
habit les assujettissait encore à de certaines bienséances. Mais on leur savait gré de l'adresse qu'ils montraient à remplir les devoirs de leur état, en même temps qu'ils laissaient entrevoir des opinions contraires. Il leur fallait jjeaucoup de goût et de tact pour être décens dans leurs relations avec les hommes qui tenaient au gouvernement, sans être ridicules parmi les philosophes et leurs sociétés -, irréprochables en apparence vis-à-vis du clergé, sans être pédaiis dans le monde. Toutes ces contradictions devaient être voilées avec délicatesse ^ il fallait passer de l'une à l'autre par des transitions insensibles. Vers la fin, tant de ménagemens n'étaient pas même nécessaires 5 on s'était peu à peu accoutumé à se passer de toutes ces petites hypocrisies.
Avec une telle direction de caractère, on peut avoir de l'esprit, faire des discours agréables, bien écrits , parfois éloquens ; mais une semblable complaisance pour les opinions à la mode n'est point un symptôme de génie. D'ailleurs, cette envie de plaire aux gens du monde , cette crainte de leur paraître ridicule, suppose qu'on vit habituellement avec eux. Or, quel genre de talent demande plus de recueillement et de solennité que le génie oratoire du prêtre! Ce n'était point d'un salon ou d'une académie que Bossuet arrivait pour monter en chaire. Il sortait d'une retraite studieuse où il avait nourri ses méditations avec les saintes Écritures, les Pères de l'Église, les orateurs et les historiens anciens. Son esprit était accoutumé à vivre avec toutes les choses dont il allait||parler : aussi
voyons-nous les profondes pensées , les souvenirs, les citations , se presser dans ses discours. Peu accoutumé aux conversations où l'on cherche a briller par des expressions ingénieuses, la hardiesse de son style ne consiste pas à créer des mots nouveaux , mais à rendre sublimes les locutions les plus familières , où il empreint toute la force de sa pensée. Voilà quels immenses avantages donne à un écrivain un talent conforme à sa propre conscience , une vie ordonnée d'après les devoirs de son état. La postérité ne s'y trompe point: elle reconnaît à des signes certains, à une sincère simplicité de langage , l'harmonie qui régna entre le discours et la conscience ; mais pour les contemporains l'effet devait être plus grand encore : la conviction profonde , la réalité des sentimens, la probité de l'homme, produisaient en eux des impressions vives et puissantes. Quelle vive impression devait faire un orateur sacré , quand il n'avait point accoutumé ses auditeurs à le voir dans le monde , parmi eux , partager leurs goûts et leur frivolité? Combien ses paroles étaient plus imposantes ? On n'avait point à les comparer avec sa conversation ; on ne lui connaissait point d'autre langage que la parole de Dieu 5 la contradiction de ses idées et de son ton habituel avec la doctrine qu'il professait en chaire ne donnait point à son ministère l'apparence d'une vaine représentation.
Ces réflexions ne sont pas un reproche sévère adressé injustement à M. Tabbé de Boismont -, elles tendent à prouver seulement qu'il a vécu dans un temps peu
favorable à l'éloquence religieuse. Ce n'est pas en prononçant des oraisons funèbres devant l'Académie française , à la fin du xvm* siècle , qu'un orateur sacré pouvait commander l'admiration en employant l'autorité de la religion , en la faisant tonner dans ses discours . Elle avait perdu tout son pouvoir devant de tels auditeurs. L'homme pénétré des beautés et de la vérité de la religion n'avait qu'à se taire et gémir; il fallait l'aveuglement de la médiocrité pour espérer de la gloire en s'opposant de front à l'opinion générale- Aussi le talent et l'esprit de l'abbé de Boismont se montrent-ils surtout dans l'adresse avec laquelle il capitule avec la philosophie : il semble toujours lui demander la permission de laisser parler la religion 5 il abonde en précautions oratoires ; sa morale est d'une tolérance et même d'une complaisance qui sont très-curieuses à observer. Il est habituellement correct, ingénieux, riche en expressions fines 5 quelquefois même, après avoir bien préparé ses auditeurs , et s'être, pour ainsi dire , excusé d'avance , il s'échauffe , son style s'élève , et il finit par être éloquent.
Ce caractère peut surtout s'apercevoir dans le sermon pour la fondation de l'hospice de Mont-Rouge, sermon qu'on peut regarder comme son chef-d'œuvre. Dans cette exhortation à la charité , l'orateur n'y invite ses auditeurs que par des vues humaines : il évite sans cesse de montrer la bienfaisance qu'il sollicite comme un mérite devant Dieu; il la présente toujours comme un devoir envers les hommes. Ce motif, plus
sympathique qu'obligatoire, devient chez beaucoup il'hommes le principe de bienfaits nombreux et journaliers 5 il comporte le désintéressement et le sacrifice 5 il conduit à la vertu , et a pu fournir de même à M. de Boismont des mouvemens d'éloquence et de sensibilité.
Je vais citer quelques morceaux pour qu'on puisse juger de la vérité des observations que je viens de faire :
« Vous le partagez , ce mouvement généreux , chré- « tiens auditeurs ! Quel autre motif, en effet , eût pu « vous conduire aux pieds des autels ? La nouveauté « d'un monument qui honore ce siècle 5 ce goût , ce « zèle d'administration qui s'est glissé dans tous les « états, et qu'on peut appeler la charité politique; « le cri de cette Église mère qui ouvre son sein et « partage l'esprit de vie qui l'anime , pour épancher plus « de secours et les proportionner à tous les genres de ft misères; tout a concouru, sans doute, à tourner sur « cette œuvre sainte votre attention et vos regards. « Mais prenez garde, les grands motifs imposent les « grands sacrifices , et je ne dois pas craindre que cette « réflexion vous effraie. J'ai vu toutes les âmes s'é- M mouvoir à la seule idée de ce plan de bienfaisance; « j'ai vu l'indifférence , la jeunesse , la frivolité même , « un instant suspendues entre l'attendrissement et « l'admiration : tant l'image du bien public a de char- <( mes et de pouvoir ! . . . Que prétends-je ici , chrétiens 111. 3
« auditeurs , et que reste-t-il donc à mon ministère ? (( Ce qui reste ! le voici : Je viens fixer ce sentiment « qui s'est élevé dans tous les cœurs ^ je viens vivifier « ce premier et noble mouvement , le développer, l'ë- « tendre, vous faire rougir peut-être d'un suflFrage « stérile , et vous montrer la vraie gloire et le véri- (( table bonheur dans le zèle à remplir des obligations K que vous n'avez pu vous dissimuler. »
Le morceau suivant nous a paru propre à montrer qu'on peut émouvoir et persuader, même en ne commandant la charité que par des motifs humains. Après avoir parlé de l'admiration qu'excite le courage que les soldats déploient dans les combats , et de la pitié ([u'ils inspirent en périssant sur le champ de bataille , l'orateur s'écrie :
« Ah ! vous leur donnez des larmes lorsqu'ils expi- « rent pour vous. Héros bravant les périls , déchirés, « ensanglantés, couverts de blessures mortelles, ils « ne les réclament pas, ces inutiles larmes -, l'honneur « et le devoir satisfait leur suffisent ; mais ces héros « redeviennent des hommes ; ce n'est plus la mort « sous le masque de la gloire, c'est la langueur, c'est « l'infirmité qui les accable : les méconnaissez-vous ? (( A la vue de ces guerriers , tous les lieux célèbres par « nos triomphes ou nos malheurs ne doivent-ils pas se (( présenter en foule à votre imagination ? Eh I que de « titres de reconnaissance, que de motifs d'attendris- (t sèment et de pitié naissent à la fois de cette pensée !
« Pouvez-vous arrêter sur eux vos regards , sans éprou- « ver en quelque sorte ee mouvement religieux qu'in- « spire la présenee d'un génie tutélaire? Qu'il est ^ impérieux le langage de ces membres desséchés, « flétris, mutilés ! Non, jamais un militaire ne peut « rentrer parmi nous dans l'ordre commun -, ce grand « caractère qui le distingue le suit partout : partout « le simulacre de la patrie qu'il a défendue ou ven- « gée le couvre de ses rayons-, son aspect seul réveille « le sentiment et le respect de ses droits. Si vos fastes « brillent de quelque éclat, si vos courages s'élèvent « en lisant quelques pages des annales de cet em- « pire, c'est à ces braves concitoyens, sur lesquels « vous laissez tomber des regards si distraits, que dis- « je ? c'est à ces mêmes hommes dont votre vanité « ne daigne pas s'honorer, que vous le devez. Ce guer- « rier malade , que vous ne soulagez pas, a peut-être « décidé seul l'honneur d'une journée. Qui vous a « dit que son intelligence n'a pas suppléé des ordres « équivoques ou mal combinés, que sa fermeté n'a « pas contenu le soldat chancelant, que son san"-- « froid ou son audace n'ont pas suspendu ou réparé le « désordre d'une surprise ? »
Le souvenir du vainqueur des Gotlis et des Vandales, et la citation : date oboluin Belisario , qui suivent ce morceau, sont aussi du plus grand e£Fet. Une apostrophe aux Anglais et une invitation aux Français d'imiter leur esprit public sont aussi fort heureusement placées. Mais toute cette première par-
tie du sermon pourrait, à peu de chose près , être prononcée dans un temple de tliéopbilanthropes aussi bien que dans une église catholique. Je ne voudrais , pour le prouver, que la fin de cette première partie : elle donnera une haute idée des concessions que faisait à l'esprit du temps la tolérance de M. de Boismont.
« Jamais l'humanité n'avait été si célébrée ^ elle est
« devenue l'unique divinité de la raison. Cette raison
« superbe a tout abattu , et , de toutes les ruines disper-
« sées autour d'elle, elle a composé un temple 5 elle
« s'est fait un Dieu de l'homme même ! Eh bien ! res-
« pectez donc votre propre ouvrage , honorez du moins
« cette religion nouvelle que vous avez adoptée. Voilà ,
« chrétiens auditeurs , ce que vous devez à la patrie ,
K dont les défenseurs vous réclament ; voyons ce que
« vous devez à la religion , dont les ministres vous im-
« plorent. «
Dans la seconde partie , l'orateur invite à répandre des bienfaits sur les prêtres comme sur les soldats ( l'hospice avait cette double destination ). On a déjà vu qu'il réclamait pour les soldats et invoquait pour les prêtres -, l'ordre dans lequel il a placé les deux parties du sermon indiquerait seul quelle cause il croyait meilleure à plaider. Du temps de Louis XIV, un prédicateur n'eût jamais imaginé qu'il pouvait indisposer ses auditeurs en commençant par leur parler des prêtres -, il n'eût jamais senti la nécessité d'accu-
muler les précaulions oratoires , non-seulement dans la ciainte de ne pas réussir à persuader, mais encore pour ne pas paraître ridicule 5 jamais surtout il ne se serait douté qu'un jour viendrait où, dans un sermon , il faudrait s'adresser à ceux qui contestent l'existence de Dieu , et tâcher de les rendre croyans , en leur citant les philosophes du paganisme. C'est pourtant ce qu'a fait M. de Boismont.
« Il existe , ce Dieu que la nature atteste ! La phi- « losophie ancienne avait devancé en quelque sorte « les oracles 5 on les trouve avec un mélange d'erreurs ,. a consignés dans les écrits de tous les âges. »
Le morceau suivant mérite d'être remarqué :
(c Soyons justes et ne contestons point quelques
« traits de lumière utile qui brillent au milieu des il-
« lusions d'une coupable doctrine. Oui , vous avez pu
« contribuer à purger la terre de la superstition et du
« fanatisme , à éteindre le feu des bûchers , à ridicu-
« liser ces vaines disputes qui déshonorent l'éternelle
« vérité dont le secret est impénétrable à nos propres
« yeux , quoique ces erreurs aient été le délire du
« temps et non le tort de la Religion 5 vous avez parlé
« comme les défenseurs éclairés : nous sommes assez
« généreux pour vous en remercier au nom de cette
« Religion même »
AiUeurs , après avoir déploré l'état de la Religion et les triomphes de l'incrédulité , il dit :
« Ah ! s'il se trouvait dans cette assemblée quelque « déserteur secret de cette Religion sainte , je lui dite rais : Ne vous otTensez pas de ce mouvement de « zèle, il est sans amertume ^ l'orateur, la cause, (( prêtres , ministres , sanctuaire , tout vous paraît sans « doute indigne des regards de votre raison ; mais ce « sanctuaire subsiste , etc. , etc. »
On est loin du sublime quand on se voit forcé à une telle modération. Cependant , s'il le faut avouer , Bossuet admirant , dans l'oraison funèbre de Le Tellier, la révocation de l'édit de Nantes , peut bien produire un plus grand effet -, mais aux yeux de la morale, et même de la Religion, M. de Boismont exprime des sentimens plus louables. Malheureusement l'esprit humain, l'esprit des sociétés, ne s'arrête pas dans sa marche. La réaction l'emporte au-delà des justes bornes. Quand la Religion devient tolérante , ses adversaires commencent à ne plus l'être.
J'ai mieux aimé m'appesantir sur ce sermon , en parler d'une manière détaillée , et y faire voir quel était le caractère du style de M. de Boismont , que de parcourir rapidement toutes ses œuvres, qui, d'ailleurs, n'auraient pu offrir que le même genre de remarques.
Ses Oraisons funèbres sont d'un homme disert et spirituel : l'exorde de celle du Dauphin est d'un fort grand effet -, dans celle de la reine Marie Leczinska , on trouve des morceaux pleins de grâce et de charme surles
vertus douces et le caractère sensible de cette princesse.
Dans les oraisons fnnèbres de Louis XV et de Marie- Thérèse , le redoutable souvenir de Bossuet vient plus que partout ailleurs nuire à M. de Boismont , et rapetisser son genre et son talent. On est loin d'y voir cette politique élevée qui plane au-dessus des empires, portée sur les ailes de la Religion. Le sujet comportait cependant de pareils mouvemens. Si l'on veut oublier Bossuet pour un moment , se rappeler que lui seul a su prendre ce vol hardi ^ si l'on veut comparer M. de Boismont à tous les autres panégyristes , il ne laissera pas de recueillir quelque gloire.
L'oraison funèbre du roi est surtout remarquable par la manière fine dont son caractère est apprécié. Tous ses défauts , même ses vices , sont reconnus et indiqués; mais tout est touché d'une main si délicate , qu'on sait gré à M. de Boismont d'avoir fait entrevoir la vérité, sans blesser trop sensiblement la mémoire du prince qu'il s'était chargé de louer. C'était encore se conformer à la disposition de son auditoire. Louis XV mourut si détesté et si méprisé , que la flatterie était interdite à un orateur qui craignait le ridicule 5 et pourtant le sentiment des convenances eût réprouvé une oraison funèbre où la mémoire du prince eût été grossièrement outragée. C'est ce qui arriva à celle que prononça l'évêque de Senez.
Au total , le Recueil des œuvres de M. de Boismont
offre de Tintérêt : d'abord à cause du talent de l'auteur, puis comme monument de l'esprit et des opinions des temps au milieu desquels il a vécu , et qui ont eu tant d'influence sur lui comme sur tous les écrivains (i).
(t) Voici le passage qui se trouve dans le tome V (page 66) De la Religion , par M. Benjamin Constant.
« Je me rappelle à cette occasion un article inséré dans le Pu- « bliciste , il y a bien des années , par un des hommes les plus c( spirituels de notre époque , et qui a depuis acquis une haute « léputation littéraire. Je veux parler de M. de Barante, qui, « dans une analyse desOEuvres de l'abbé de Boismont, afaitres- « sortir avec une sagacité admirable et une ironie piquante la « manière dont le sacerdoce même demandait grâce à la philo - <' Sophie , quand il parlait au nom de la religion , tâchant de lui « procurer une réception plus polie , en la voilant du nom de « charité , et en insinuant qu'elle n'était au fond qu'une autre « forme de philanthropie.
Note de l'Editeur,
SUR