Mélanges historiques et littéraires
Lorsque vous avez bien voulu m'appeler parmi vous , pour remplacer M. le comte de Sèze, en me faisant un grand honneur, vous m'avez imposé une taclie dif-
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ficile. Je crains de ne pas suffire au noble devoir ([ui me prescrit de rendre à sa mémoire un solennel hommage. Son nom imprime un caractère inaccoutumé à cette séance académique, quià elle seule m'intimiderait. Ce n'est pas seulcnnent vous qui me demandez de louer un confrère que vous avez perdu : la France entière ordonne (|ue j'honore le souvenir d'une belle action. Je me sens, aussi, exigeant envers moi-même, et je voudrais trouver des paroles égales à mes impressions.
Pour surcroît d'embarras , déjà une voix éloquente , plus daigne que nulle autre de louer M. de Sèze, s'est fait entendre à la tribune du ju-emier corps de l'État (i). Les expressions frappantes cpii animent toujours le langage d'un illustre écrivain sont encore présentes à votre mémoire , et je m'ePFraie d'avoir à raconter après lui le dévouement de son noble ami.
En eiïet. Messieurs , c'est de ce dévouement que je dois vous entretenir. Tel est le souvenir invariablement attaché au nom de M. de Sèze. Son éternel lionneur sera d'avoir été associé à l'événement le plus tristeitient religieux de noire Révohuion. En vain essaierais-je de réduire M. de Sèze à un mérite littéraire. Si je reclierchais ses titres académiques ; si je rappelais
(1) M. le viconilo do Chateaubriand a prononcé l'éloge de M. le comU' de Sèze, dans la séance de la Cliamhre des Pairs, du 18 juin IR28.
rélëgante correction elles moiivemens oratoires de ses plaidoiries , si je parlais de son goût pour les lettres, goût toujours vif, toujours animé, qu'il conserva jusqu'à son dernier jour comme un souvenir de jeunesse ; si je disais que sa place était naturellement marquée parmi vous , vous me répondriez , avec tout le public , que ce n'est pas là ce que vous attendez de moi ; que lorsque le nom de M. de Sèze est proféré , personne ne songe à tout cela. Tels ne sont point les motifs qui vous le firent choisir ; ce n'est pas les lettres que vous voulûtes honorer en lui : ou plutôt vous avez saisi avec empressement l'occasion tle signaler un de ces exemples si rares , où le talent n'est pas seulement consacré à satisfaire l'esprit, mais où, se produisant sur le théâtre de la vie réelle , il se montre comme un sentiment de l'âme et se confond avec la vertu. Alors la parole n'est plus seulement une expression de la pensée , un instrument de l'imagination: elle s'élève à toute la dignité de l'action -, elle comporte le courage et le sacrifice ; elle obtient pour récompense , non plus de vains applaudissemens, mais l'admiration de toutes les nobles âmes.
Pour apprécier ce que fit M. de Sèze , on doit se reporter aux circonstances où il fut appelé à remplir ce digne office. Dans votre paisible enceinte , consacrée à tout ce qui adoucit et efface des souvenirs douloureux , étrangère aux ressentimens de nos vieilles discordes , je me vois contraint à retracer le tableau d'une époque déjà éloignée, d'un temps que notre sécu-
rite actuelle repousse cliaque jour davantage dans le
passe
Ce n'est pas chose facile , Messieurs , que de donner aux générations nouvelles une idée véritable de ces momens terribles. Ceux qui n'ont point assisté aux scènes sanglantes de la Révolution ne savent guère se transporter , par l'imagination , au milieu de tant d'angoisses et de douleurs. Heureux de l'état présent de la France , ils ne songent pas qu'il a été acheté au prix des souffrances de leurs pères. Les causes qui ont produit de si vastes effets leur semblent si générales et si puissantes , que les événemens se montrent à leurs yeux sous l'aspect d'une nécessité fatale : parvenus au but , ils se croient placés au véritable point de vue pour juger de la route, et récuseraient volontiers le témoignage de ceux qui l'ont péniblement parcourue.
Cependant , Messieurs , l'histoire serait incomplète , décolorée , aride, et, ce qui est pire, serait immorale , si , ne s'attacliant qu'aux résultats généraux , elle omettait , par une coupable abstraction , de replacer les faits sur le théâtre où. ils se passèrent , et de les juger indépendamment de l'avenir qui leur succéda. Certes, le sort général de l'humanité nous importe ; mais notre sympathie est plus vivement émue , quand on nous raconte ce que firent, ce que pensèrent, ce que souffrirent ceux f|ui nous précédèrent sur la scène du moiule : c'est là ce qui parle à notre imagination , ce qui ressuscite pour nous la vie du passé, ce qui nous
fait assister au spectacle anime des générations ensevelies.
C'est ainsi que l'histoire peut faire entendre ses hautes leçons. Elle ne doit pas représenter les hommes comme des instrumens aveugles du destin , employés à leur insu, tels que les pièces d'un échiquier, pour arriver à un résultat donné : il faut qu'elle les peigne tels qu'ils se sentaient eux-mêmes , agissant dans leur libre arbitre , et responsables de leurs actions. La Providence fait parfois sortir le bien du mal , l'ordre de l'anarchie , la liberté du despotisme. Mais ses voies sont inconnues à l'homme ^ les siennes lui sont tracées par le devoir. Aux yeux de la Muse sévère de l'histoire, le crime doit toujours rester crime.
Mais s'il importe de ne point dépouiller l'histoire de la vie et de la moralité , elle doit encore moins s'abaisser jusqu'à devenir l'écho des animosités et des rancunes contemporaines. La contemplation du passé lui inspire une tristesse grave et instructive 5 elle se garde de profaner les plus religieux souvenirs , les infortunes les plus touchantes , en y cherchant un argument banal pour les controverses de parti.
S'il est une occasion où ce langage de la haine et de l'ignorance soit interdit , n'est-ce pas , Messieurs , lorsqu'on doit parler de la victime auguste dont le sou-. venir consacre et solennise votre réunion d'aujourd'hui ? Comment lire ce testament si simple et si tou-%
chant , et ne pas sentir s'éteindre les ardeurs de toute discorde? C'est par une belle pensée qu'il a été interdit, lorsqu'on célèbre un lugubre anniversaire , de faire descendre de la chaire aucune autre parole , que les paroles dernières du saint roi , ces paroles de paix et de pardon , qui ne demandent d'autre expiation que la concorde de ses sujets , la clémence de ses successeurs et le bonheur de la France. Vous auriez dû , Messieurs , me soumettre à cette règle , et me donner, pour toute tâche , de relire celte œuvre évangélique. Une telle lecture eût mieux valu que tout ce que je pourrai dire. Tout paraît froid et forcé devant ce dernier adieu d'une âme si chrétienne , si royale et si française , au moment où elle prenait son vol vers l'éternité.
Comment était -on venu à ce point ? Après un siècle qui s'était enorgueilli de son humanité et de la douceur de ses mœurs, chez une nation dont le caractère n'eut jamais rien de rude , et qui passait pour aimer ses rois , comment un roi put-il être conduit du trône à l'échafaud ? Le peuple avait-il été soumis à une domination pesante? le monarque avait-il repoussé les justes plaintes de ses sujets? avait-il fermé l'oreille à leurs vœux? en avait-il appelé à la force et soutenu la guerre civile, pour maintenir une autorité absolue ? Au contraire : du jour où il était monté sur le trône, il n'avait pas eu une autre pensée que le bonheur de la France. Son avènement avait paru l'aurore d'un temps meilleur et plus honorable. Cette honteuse insouciance , cette immorale frivolité, qui avaient valu h
la France tant d'affronts nouveaux pour elle , faisaient place à l'amour du bien public.
« Heureux le monarque destiné à donner des lois « à une nation chez qui tous les préjugés contraires « au bonheur des honmies commencent à s'évanouir , « et dans un moment où le patriotisme et la bienfai- « sance sont les vertus que le public aime à encenser ! »
Ainsi parlait M. de Malesherbes , lorsque, peu de mois après Tavénement de Louis XVI , il était admis dans le sein de l'Académie Française. Nul pressentiment ne troublait ses espérances ; rien ne l'avertissait d'un funeste avenir.
L'âme du jeune roi s'était ouverte aussi à toutes les idées de morale et de bonheur public. Mais que d'obstacles s'opposaient à ses vertueux projets de réforme ! Où le monar([ue pouvait-il prendre sa force et son point d'appui ? Aucune institution ne lui prêtait secours pour vaincre les résistances. Entouré de l'é^oïsme aveugle d'une cour , il n'avait pas un moyen légal de communiquer avec son peuple. Qu'opposer aux intrigues', aux obsessions , aux petites clameurs du palais , lorsque rien dans le pays n'avait une vie publique ? « Il n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple », disait Louis XVI, et il renvovait M. Turijot.
Ainsi s'écoulait son règne : les intentions royales et les projets des ministres sages ne pouvaient recevoir d'exécution. M. Necker y échouait après M. Turgot.
C'était comme un cercle vicieux dont on ne pouvait sortir, encore que chacun le souhaitât. Les améliorations qui sont tentées aujourd'hui : les lois de justice , les règlemens d'humanité , les encouragcmens à l'industrie, la bonne administration 5 tout ce qui semble maintenant en voie de s'accomplir fut aussi demandé et commencé sous Louis XVL C'était là son ambition , comme à présent celle de son noble frère ; mais les temps n'étaient pas les mêmes. Alors , le roi absolu ne pouvait faire sa volonté; aujourd'hui , le roi de la Charte est tout-puissant pour faire le bien de son peuple.
Toutefois l'abolition de la torture et des derniers restes de la servitude personnelle , l'état civil rendu aux Protestans , la publicité des comptes de finances, l'élablissemeiit des assemblées provinciales, furent des témoignages édatans des intentions de Louis XVI.
Enfin le moment arriva, où , tout devenant chaque jour plus difiicile , chacun , depuis le trône jusqu'au dernier rang de l'État , sentit le besoin de connaître son droit et sa règle. On ne pouvait rien demander au passé : il n'offrait que diversité et confusion -, pour parler le langage parlementaire , les précédens manquaient. On s'adressa aux principes généraux , aux théories , aux opinions ; et bientôt il sembla ([u'une anlif|ue nation , après avoir traversé les siècles , se trouvait reportée à l'origine des sociétés , et qu'elle avait à conclure la chimère d'un contrat social. Il devint manifeste (jue ce n'était pas une réforme du gou-
vernement, mais line révolution de la société qui était imminente.
Cependant les souvenirs , les habitudes , les droits privés, luttaient contre de si grandes nouveautés : elles avaient de quoi offenser les hommes les plus désintéressés , de quoi effrayer les esprits les plus sages. Les intentions d'un roi , quelque populaire qu'il fût , ne pouvaient aller jusque-là. Les devoirs de prudence et de conservation inhérens à la couronne retenaient le monarque en arrière de l'élan général. De tels changemens passent la portée des déterminations humaines ; il faut que la destinée y mette la main.
Alors commença une lutte où intervint la violence , où la justice disparut devant la force, où se mêlèrent les passions , où bouillonnèrent les vices ; le lien social se brisa , et le droit de la guerre sembla régner entre les citoyens d'une même patrie. L'ame douce et bienveillante du Roi ne pouvait accepter une pareille situation. D'une voix paternelle, il essaya de calmer une tempête dont les flots ne connaissaient aucun respect. Se méfiant avec raison de tous les partis , qui ne peuvent jamais répondre d'eux-mêmes , et qui par leur nature manquent de foi , ce fut lui qui inspira la méfiance. Vainement il semblait se résigner 5 le consentement de la veille ne pouvait suOire an lendemain : temps déplorable , où les âmes sincères ne trouvent rien de fixe pour asseoir leurs promesses.
Rroyé entre le choc des partis, le trône s'écroula, et
le roi tomba aux mains des factions populaires, restées seules maîtresses du terrain. Il faut songera ce qu'était ce terrible moment ; à ce palais des rois canonné comme une citadelle ennemie, et pris d'assaut au milieu de l'incendie -, à ses défenseurs égorgés 5 aux massacres de Septembre 5 à cette funeste habitude du sang , qui enivre l'homme et le rend insensé, quand il n'émeut plus sa pilié; à cet elfroi de l'invasion étrangère -, à ce langage déclamatoire, qui avait comme effacé la vérité et la raison 5 à ce cynisme qui , sans conviction aucune, avait pris cependant un caractère fanatique ^ à ce calcul féroce de quelques hommes qui voulaient rendre impossible à la nation, comme à eux, de revenir en arrière. En lisant les récits et surtout les discours de ce temps-là , en recueillant ses propres souvenirs , il semble qu'on traverse , avec le Dante , un des cercles de l'enfer, où ce n'est plus avec la nature humaine qu'on est mêlé, mais avec ses vices revêtus de formes bizarres et colossales.
Et pourtant. Messieurs, au milieu de ce bouleversement des sentimens moraux , de cette perversion des consciences , il ne fauti)as croire (|ue la double sainteté de l'innocence et de la rovaulé soit restée sans force cl sans ])ouvoir. Dans les opinions les plus sanguinaires prononcées à ce tribunal, où les juges avaient commencé par demander la tête de l'accusé, on peut reconnaître quelque chose d'inciuiet et de troublé , un besoin anticipé d'élourdirles remords par une exaltation bruyante et factice.
« La hache tremble dans nos mains. Tout le monde (' est rempli de fai])lesse. On se regarde avant de frap- « per. » Tel était le langage de Saint-Just , de cet orateur dont la cruauté systématique et passionnée est demeurée célèbre.
Un autre disait par une sorte d'aveu naïf (i) : « Si le " sceptre eût été aux mains d'un Titus ou d'un Marc- « Aurèle , Titus ou Marc-Aurèle devraient porter leur (i tête sur un échafaud. »
Autour de cette assemblée rugissaient les hordes à qui l'on avait fait massacrer les prisonniers ; elles remplissaient les tribunes publiques et les abords de la salie. « La postérité ne concevra jamais , disait Ver- « gniaud , l'ignominieux asservissement de Paris à une « poignée de brigands , rebut de l'espèce humaine , " qui s'agitent dans son sein et le déchirent , par les « mouvemens convulsifs de leur ambition et de leur « fureur. »
C'est dans un tel moment , pour défendre un tel accusé , devant un pareil tribunal , sous les yeux d'une audience ainsi composée , c{ue M. de Sèze fut choisi. Déjà trois années auparavant , il avait arraché M. de Besenval aux premières fureurs populaires. Peut-être aussi son nom était-il dans la mémoire de M. de Ma-
(Ij Opinion de Genevois.
lesherbes, pour avoir plaidé, en 1784 , une cause relative à l'état civil des Protestans, et avoir défendu avec le plus grand éclat les jM'incipes de raison et de justice qu'un peu plus tard M. de Malesherbes avait fait consacrer jiar la législation. Il n'hésita point à s'associer au vénérable magistrat qui l'avait désigné au roi, et à M. Troncliet que Louis XVI avait choisi. Ainsi fut honoré, dans leurs personnes , ce barreau français , dont le courage à défendre les accusés fut toujours une des libertés et des gloires du pays.
Dès le moment même , si le danger de ce choix fut compris , l'honneur ne le fut pas moins. Beaucoup de défenseurs de tout rang et de toute situation se présentèrent à l'envi pour remplir ce périlleux devoir. Je vois assis parmi vous un noble orateur, qui demanda à revenir de l'exil pour défendre son roi , avec cette chaleur et cette religion qu'il avait mises à venger la mémoire de son père (i). Celui même qui n'avait pas cru pouvoir se charger de ce glorieux emploi éprouva le besoin d'échapper à une fâcheuse apparence (2). Il écrivit une défense du roi , la fit imprimer et distribuer aux juges. Honorable témoignage de cette conscience publique , dont la voix s'élevait plus haut que les menaces de la terreur. Je veux citer un autre indice de cette disposition générale à honorer les défenseurs de Louis XVI, h sympathiser avec leur dévouement.
(1) M. le marquis de Lally-TollendaL
(2) M. Target.
L'homme qui avait dit qu'on n'avait point de procès à faire ; que Louis était , non pas un accusé , mais un condanmé; que s'il était reconnu innocent, ceux qui J 'avaient détrôné et emprisonné étaient coupables : cet homme, s'effrayant que la parole pût être, même pour la forme, accordée un instant à la justice et à Thumanité , ajouta avec amertume ; « Nous pourrions bien un <( jour décerner des couronnes civiques aux défenseurs u de Louis. » Ces paroles sont de Robespierre , et nous voilà, Messieurs, assemblés ici pour accomplir sa prophétie.
Le plaidoyer de M. de Sèze eut autant de fermeté que sa conduite. «Je ne veux pas les attendrir, » lui avait dit le roi, en faisant supprimer une péroraison pathétique qui devait terminer son discours. Louis X\ I avait raison 5 l'esprit de vertige qui dominait l'Assemblée ne laissait point de place à l'attendrissement. C'était une époque de rudesse et sans pitié. Il ne convenait pas que le fils de saint Louis et de Henri IV se montrât en vain suppliant. Il ne fallait altérer en rien la dignité de ce courage si simple devant la mort , qu'un autre attentat a retrouvé depuis dans un autre Bourbon.
Le calme et la majesté que le roi manifesta durant cette agonie juridique se montrent pleinement dans les paroles de M. de Sèze. Nulle intention d'excuse , nulle petitesse de justification , jamais defailDlesse dans l'apologie -, c'est un roi qui veut détromper ses sujets. Ce n'est pas la vie qu'il leur demande , c'est leur reconnaissance
cl leur amour, parce qu'il a la couscience de les avoir mérités. Le jugement de la postérité le vengera-, il le sait bien et le dit en face à ses juges-, mais, à eux, il veut leur éjiarguer un crime. C'est le seul motif qui puisse le faire consentir à alléguer une autre défense que leur incompétence et son inviolabilité. « 11 n'y a a rien à prononcer sur Louis , dit M. de Sèze^ mais je (c parle au peuple lui-même, et Louis a trop à cœur de « détruire les préventions qu'on lui a inspirées. »
On ne peut jamais rappeler ce plaidoyer, sans citer les courageuses paroles que vous me reprocheriez d'omettre , toutes connues qu'elles sont :
« Citoyens, je vous parlerai avec la franchise d'un « homme libre. Je cherche parmi vous des juges , et je « ne vois que des accusateurs. Vous voulez prononcer « sur le sort de Louis , et c'est vous-mêmes qui Tac- (( cusez. >>
« Louis sera donc le seul Français pour lequel il « n'existera aucune loi , ni aucune forme ; il n'aura <( ni les droits de citoyen, ni les prérogatives de roi. »
Il faut encore citer ce noble et courageux mouvement :
<i Je vous supplie de ne |ias considérer les défen- « senrs de Louis comme des défenseurs. Nous avons (1 n()lrei'()nsri(MU'(^à nons. Nous nusi^i . nous fnisons par-
u lie du peuple ; nous sommes citoyens, nous sommes u Français. Nous avons pleuré, nous pleurons encore <i sur tout le sang qui a coulé dans la journée du « lo Août-, et si nous avions cru Louis coupable des « inconcevables événemens qui l'ont fait répandre , « vous ne nous verriez pas aujourd'hui , avec lui , à « votre barre, lui prêter, oserai-je le dire , l'appui de « notre courageuse véracité. » •
C'était aux auteurs eux-mêmes des complots du roAoût qu'il parlait, leur renvoyant le cri du sang qu'ils avaient versé ; c'était devant eux qu'il se présentait vaillamment , non plus comme avocat , mais comme Français , non plus remplissant un office , mais professant un sentiment personnel. Personne n'ignore que M. de Sèze termina par ces mois énergiques : « Je « m'arrête devant l'histoire ^ songez qu'elle jugera votre « jugement, et que le sien sera celui des siècles. »
La voix des défenseurs de Louis XVI ne s'éleva pas seule dans l'enceinte de la Convention. De vertueux efforts furent tentés parmi l'assemblée elle-même. Rien ne donne mieux l'idée de la terreur et du désordre des esprits que les discours et les votes des membres de la Convention qui voulaient sauver le roi. Pour pouvoir les risquer, pour ne pas nuire à la cause qu'ils voulaient servir, que de concessions dans le langage ! quelle apparente faiblesse dans des actes de courage I Certes, il y avait là beaucoup d'hommes qui savaient faire le sacrifice de leur propre tête^ mais la crainte d'aggraver les chances qui menaçaient la lêle royale m. 2
leiulait leurs paroles timides. Enfin, il ne s'en fallut que de cinq voix , et encore toutes les règles pour compter les votes furent-elles indignement violées. Mais ce n'est pas là encore ce qui lave le mieux la France de cet acte sanglant : elle peut produire, en témoignage de ce qu'elle était , l'obstination avec lacjuellc on s'opposa à l'appel au peuple. Il est visible qu'on tenait pour assuré que l'auguste accusé serait acquitté au tribunal de la nation. Elle peut s'enorgueillir de la confiance touchante avec laquelle son roi prononça ces paroles : « J'interjette appel à la nation elle-même du jugement « de ses représentans. »
Sans respect pour le testament de Louis XVI et pour la loi qui nous régit , on peut fouiller de tristes archives et en tirer des noms propres. Il y a quelque chose de plus utile et de plus moral que cette érudition ini|dacablc. Dans de telles tempêtes , dans ces épidémies du crime qui saisissent parfois les réunions d'hommes , le nom des individus n'importe guère : ce sont les symptômes généraux du mal qu'il faut signaler 5 ce sont les principes et les idées qu'il convient de flétrir dans le passé , pour essayer d'en préserver l'avenir. La condamnation de Louis XVI ne fut motivée ])ar aucun de ses prétendus juges, ni siu- les principes delà justice, ni sur les règles légales. On lira de la souveraineté du peuple, et de la suprême loi du salut de l'État, une dérogation avouée aux lois d'éternelle justice. On proclama (pi'il y avait deux justices : une pour les simples citoyens, une autre pour le peuple souverain ; que sa
volonté ne comportait nulle contradiction, et que tout était juste pour son salut. Les hommes qui n'avaient pas voulu reconnaître la souveraineté absolue d'un roi crurent qu'en la déplaçant, elle cesserait d'être abusive et tyrannique ; ils ne virent pas que la tyrannie consiste à ce qu'une souveraineté quelconque soit absolue. Dès qu'une volonté peut prévaloir contre la justice , il y a despotisme ; absence de justice , c'est absence de liberté. Rois, sénats, assemblées, peuples, tous sont coupables d'usurpation, dès qu'ils se prétendent supérieurs à la justice, dès qu'ils peuvent à leur gré ériger en crime ce qui ne l'est pas , dès qu'ils offensent la règle divine de justice et de raison qui fut déposée dans le cœur de chacjue homme , comme la vraie loi souveraine. L'intérêt général, pas plus que la volonté souveraine , ne peut prescrire contre le bon droit; car ce n'est pas à la source de l'intérêt qu'est puisée l'idée de justice. S'il en était ainsi, elle n'aurait aucune autorité de conviction sur les Ames; elle serait aussi incertaine qu'ignoble. L'État, pas plus que l'homme puissant , n'a le droit de faire périr l'innocent pour assurer son avantage ou même son salut. Ils sont douteux, ces calculs, ces projets, ces opinions, qui prétendent sauver l'État en péril ! Le sentiment de la justice est certain; la conscience crie plus haut que l'intérêt, et ne laisse aucune excuse à celui qui condannie contre sa conviction. « Il est avantageux qu'un homme meure pour le peuple (i); » telle est la maxime
(i) Expedit vohis ut unia honw moriatur pro populo. Saitil- Jean, chap. XI.
impie qui envoya le Christ sur la croix et Louis XVI à l'échafaud
Quand fut prononcée la funeste sentence , les dëlienseurs redoublèrent leurs efforts ; chacun d'eux , plus par affection que par espérance , essaya de fléchir le tribunal d'iniquilé. On ne saurait se figurer aujourd'hui que des cœurs d'homme aient pu ne pas être attendris par le vénérable Malesherbes , ce vieil ami de son roi et de son pays , étoulFant dans les sanglots , balbutiant des paroles sans suite, cherchant avec désespoir à rassembler ses idées , et implorant un dernier délai. J'ai ouï dire que l'assemblée ne resta pas entièrement insensible ; je lis dans le procès-verbal que le président invita les trois défenseurs de Louis aux honneurs de la séance, et que Robespierre, prenant aussitôt la parole, leur dit : « Je pardonne aux défenseurs de Louis les « réflexions qu'ils se sont permises ; je leur pardonne « les sentimens d'affection qui les unissent à celui « dont ils ont embrassé la cause. »
Ce pardon promis ne fut pas observé. M. de Malesherbes ne fut pas sacré pour eux ^ il monta sur l'échafaud dont il n'avait pu sauver son roi. M. Tronchet se déroba au mandat lancé contre lui ; M. de Sèze fut mis en prison. Ainsi ils étaient réservés au même sort. S'ils avaient eu le bonheur d'arracher Louis XVI au supplice , ce n'est pas une seule vie qu'ils auraient préservée. Une telle victime ne pouvait être immolée seule -, sa mort jetait la l'rance dans une situation où
de toute nécessité beaucoup de sang devait couler. Un roi est le symbole sacré de tout l'ordre social. Le jour où l'on a pu y attenter , c'est qu'une sorte de délire a comme dissous la société , et aucune vie n'a plus la sauvegarde de la justice et de l'humanité. De là vient qu'au souvenir de Louis XYI se réunit et se confond le souvenir de cette foule de victimes sacrifiées par la Révolution. Leur mort se rattache à la sienne, et il se présente à notre imagination comme le chef de cette légion de martyrs qui ont péri dans les mauvais jours. Le culte rendu à sa mémoire embrasse et consacre le culte que tant de familles doivent aux parens que l'échafaud leur a ravis. C'est un deuil à la fois national et domestique. ■
Ces sentimens de vénération ne tardèrent pas à se manifester. Dès que le glaive de la terreur fut brisé , dès qu'on put se reconnaître et se parler , il y eut un accord unanime sur cette fatale journée. La mort du roi était une parole qu'on ne prononçait cju'avec tristesse et respect. Son image, son testament, se voyaient jusque dans la demeure du pauvre. Une fois, on se crut plus libre , et une bannière fut trouvée flottant au-dessus de sa sépulture. La terre où il avait été jeté était pour tous un lieu consacré. Le mot d'expiation fut même prononcé ofliciellement avant la Restauration.
Aussi M. de Sèze se trouva bientôt récompensé par les hommages de l'opinion. Le jour où il vint ici prendre séance , M. de Fontanes lui disait : « Presque
« dans les cieux , Louis vous a légué sa bénédiction et sa « reconnaissance. Plus auguste en ce moment que sur « le trône , il vous communiqua je ne sais quoi de sau crë. » Les mêmes paroles auraient pu lui être adressées vingt ans plus tôt , sans être démenties par une seule voix. Les opinions les plus diverses se réunissaient sur ce qui touchait la mémoire de Louis XVL Dèslors, les souvenirs de sa mort jetaient dans toutes les âmes une impression religieuse.
M. de Sèze parut sentir fortement ce que valait une si noble situation. Il pensa que l'honneur qu'il avait mérité et obtenu lui imposait un devoir, et que sa vie entière devait être en harmonie avec l'action qui perpétuerait à jamais son nom. Dans un temps oii toutes les illustrations étaient un titre assuré pour parvenir à une situation élevée , il voulut rester le défenseur du roi, et rien de plus. Parmi toute celte gloire de la France , il avait la sienne , qu'il devait à un autre genre de courage , et qu'il avait gagnée à travers d'autres périls , moins faciles à braver peut-être. Il vivait retiré , ainsi qu'un homme déplacé au milieu d'une époque qui n'est pas la sienne-, mais son nom était historique , et ne se prononçait qu'avec respect. Les étrangers voulaient l'avoir vu , les jeunes gens se le faisaient montrer. Il restait étranger à tous les mouvemens d'un temps plein de variété et d'agitation. Seulement en i8i3 , (piand s'écroulait le trône impérial , ([uand naissait l'espoir de relever à la fois nos libertés abattues et le trône de nos rois , le nom de M. de Sèzc
DlSCOniS A L'ACADÉMIE. 23
se trouva associé au nom de ce généreux orateur (i) qui , le premier , fit entendre une voix courageuse pour réclamer les droits publics de la France.
La Restauration arriva : elle ne pouvait augmenter l'estime nationale qui avait environné M. de Sè/e dans sa retraite^ mais elle rendit éclatant et public un hommage qui, pour avoir été vingt ans silencieux, n'était pas moins honorable. La reconnaissance royale se déploya sur lui. Aucune des distinctions qui relevèrent aux premiers rangs de l'État n'étonna personne. Entre nos princes et lui , le mot faveur ne pouvait trouver place. Le défenseur de Louis XVI , celui dont le nom était inscrit dans le testament, était un homme à part pour Louis XVIII et pour Charles X. Ce n'est pas tant les titres et les honneurs qui furent sa récompense , que cette bienveillance affectueuse, cette continuelle bonté dont il fut comblé jusqu'à son dernier jour.
Il était heureux de sa situation. Qui ne l'ent pas été de l'avoir si bien méritée ? Son commerce était facile -, sa conversation animée. On aimait à voir ce contentement d'un vieillard , et ce rare exemple d'un acte de courage et de vertu, qui, accompli sans nul espoir de récompense, avait fini par la recevoir éclatante et complète. Ses opinions pouvaient se ressentir du souvenir qui le préoccupait ^ il pouvait craindre avant tout, et plus que tout, la moindre atteinte portée au
(1) M. Laine.
pouvoir; il lui était permis d'être partial pour l'autorité royale , après l'avoir défendue devant la Convention et en face de léchafaud. Il y avait un jour dans sa vie où il avait fait ses preuves contre la tyrannie.
Ainsi disparaissent rapidement les acteurs et les témoins de ce grand drame, dont nous espérons avoir atteint le dénoiiment. Ce qu'ont désiré tant de généreux esprits , tant d'hommes éclairés , ce que souhaita Louis XVI, semble prêt à s'accomplir. La volonté première de la France, celle qui l'avait émue aux premiers jours delà Révolution, ramenée aujourd'hui à sa pureté , guérie de son imprudence inexpérimentée , dégagée des souillures de nos troubles civils, est devenue la loi commune. Les discordes s'apaisent ; les ressentimens s'effacent 5 les méfiances disparaissent. Un calme heureux règne sur la patrie 5 un sentiment nuituel de confiance et d'affection l'unit de plus en plus à son roi. Il a voulu savoir la vérité; il a écarté les obstacles qui l'empêchaient d'arriver jusqu'à lui ; il a vouhi connaître la pensée de son peuple , et cette pensée lui a été douce : car il a vu combien le goût d'une sage liberté était mêlé et confondu avec le respect et l'amour du prince qui maintient l'ordre et la justice; il a vu combien ont profité les leçons du passé.
Ce n'est pas au milieu des convulsions populaires et lorsque domine la violence; ce n'est pas lorsque la guerre exige une autorité forte et prompte ; lorsque la fièvre de la gloire et do l'ambition enivre les esprits, ce
n'est pas alors que peuvent s'établir et se consolider les libertés publiques. Au contraire , durant la paix , lors- ({ue rien n'appelle et ne justifie l'abus du pouvoir, quand le souverain et son peuple ne se craignent pas l'un l'autre, les institutions se perfectionnent et jettent de profondes racines dans l'opinion et dans les mœurs. Au sein du repos , les lumières se répandent, les esprits se dégagent des préjugés de parti, et recouvrent l'indépendance de leur raison. La morale publique s'épure, les lettres , les sciences, les arts, adoucissent les Ames , et contribuent pour leur part à cette salutaire harmonie d'un gouvernement bien réglé.
Où serait-il permis plus que parmi vous, messieurs, de se féliciter d'un si heureux état de choses ? Qui pourrait en sentir les bienfaits mieux que vous , dont la vie et les travaux sont consacrés aux pacifiques mais glorieuses conquêtes de la pensée ? Organes de l'opinion , car les lettres sont aussi la voix du peuple, votre joie et votre reconnaissance ne sont-elles pas d'autant plus vives que quelque tristesse et quelque crainte avaient pu auparavant se laisser entrevoir à travers votre respectueuse réserve ? Combien vous avez à vous applaudir aujourd'hui d'avoir ainsi conservé à vos justes louanges tout le prix qu'elles acquièrent d'une noble sincérité!
SUR
ET