‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 13 sur 36 · SOUVENIRS D'UN SEXAGÉNAIRE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D'UN SEXAGÉNAIRE

" véniens des abus se faisaient sentir. Cependant, aux

« approches de la Révolution, mon caractère, qui me

« porte à l'indépendance , m'avait fait partager pour

« un moment les espérances de la nation... Je sentais

« au fond plus que je ne réfléchissais ; dominé par des

(' affections plus que par des opinions , j'étais aris-

« tocrate. »

L'influence personnelle du j^rince auquel était attaché M. Arnault n'entrait pas pour beaucoup dans ses opinions. On retrouve là cette indifférence pour les hommes, maladie toute royale qui semble les tenir pour des êtres d'autre nature , pour des choses , non pour des personnes : « Un an s'était écoulé sans que << Monsieur m'eût adressé un seul mot. » Et c'était pendant la Révolution déjà flagrante qu'un empressement jeune et dévoué se trouvait ainsi encouragé et récompensé ! M. Arnault a donc pu conserver liberté de jugement sur son royal patron , qui avait à peine daigné l'apercevoir au second rang de ses serviteurs , et qui, vingt-cinq ans après , l'avait assez oublié pour le laisser bien inutilement sur une liste de bannis. Le portrait qu'il en fait est sans affectation et sans colère; il le représente littérateur anonyme, bel esprit par érudition et par mémoire , grave et coquet , se livrant d'une façon indécise, timide, liontcuse, à un certain penchant pour la popularité, plus pour faire niche à ses frères que par aucune conviction : « Remanier la mo- « narchie , s'amuser entre les partis , fmnsser avec les « Chambres, mener les affaires comme une partie de

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« piquet , sont des jouissances qui ont pu lui l'aire con- « voiler le trône. » Il y a dans cette peinture trop d'ëpigramme; mais on y retrouve assez notre Louis XVIII, le Louis X\III de la Charte et de M. Decazes.

M. Arnault aristocrate s'en allait donc suivant le cours de la Révolution , faisant des vers contre Chénier, et s'indignanL du succès de Charles JX;envoyant des articles aux Actes des Apôtres ; lié avec M. d'P^préménil et avec le parti contre-révolutionnaire; et pourtant sans nulle aniniosité contre les opinions opposées, ne rompant point un seul lien d'amitié pour des différences jjolitiques ; du reste , entrant avec éclat dans la carrière littéraire par sa tragédie de Marins , et plus occupé de la Comédie-Française que de l'Assemblée nationale.

Cependant la Révolution marchait toujours. Ou juge assez l'horreur et 1 elTroi ({uinspirèrcnt à Al. Arnault la sanglante journée du lo Août et les massacres de Septembre. <» Ces flots de sang sont toujours sous mes « yeux ; ils me poursuivent, ils m'envelop-pent comme « la marée montante; je ne saurais rester au milieu « du meurtre et des meurtriers; je pars pour l'Angle- « terre , « dit-il à sa mère , et il s'évade jiérilleusement de France. Ariivé à Lonilres , ce n'est point de politique (pi il s'occupe; il v;i tous les soirs aux théâtres , fait plus ample connaissance avec Shakspeare , et ]iasse la journée à se ]^romener à Londres en vrai voyageur. C'est qu'eu ctlcl il ne pouvait pas être un

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cmigié : quelle que fut sou opiuou politique , il y avait dansTÉuiigration des intérêts prives , des regrets , des espérances , des menaces , où il ne pouvait prendre aucune part. La France se défendait glorieusement contre les étrangers : l'amour de la patrie , l'orgueil national , les habitudes parisiennes rentrèrent bien vite au cœur de M. Arnault; et après plusieurs semaines , il ne comprit même plus ])ourc[uoi il se trouvait en Angleterre. Le voilà reprenant la route de France par la Belgique , avec encore plus de risques qu'il n'en avait trouvé en partant ; allant de ville en ville à travers l'armée française et les municipalités révolutionnaires -, ne manquant pas un théâtre partout où il en trouve. Arrêté à Dunkercjue , il y fait apprendre sa tragédie de Marias par des acteurs d'opéra-comique, qui viennent répéter dans s,i prison. Mademoiselle Contât obtient , par Fabre d'Eglantine , sa mise en liberté : il sort. A Lille , il va , comme partout , au spectacle ; là , il entend la Marseillaise : « Au sentiment « avec lequel j'entendis cet appel fait à la vengeance « nationale , au milieu des ruines dont les Autrichiens « avaient couvert une de nos plus belles cités , je rccon- «. nus que j'étais Français. ^) Maintenant notre aristocrate , notre émigré , sent battre son cœur en écoutant Allons, enfans de la patrie. On aime cette vérité de récits y cette mobilité d'impressions , cet abandon désintéressé aux. mouvemens de l'ame et de l'imagination.

Revenu à Paris , M. Arnault se trouve présent au procès de Louis XVL Comme ow l'imagine, sou pa-

triotisnie naissant ne diminue en rien l'iiorreur (jiie lui fait éprouver cette sanglante iniquité -, on s'applaudit de retrouver dans ces souvenirs ce que veulent ignorer les sophistes et les déclamateurs d'une génération nouvelle : l'opinion de cette masse de gens honnêtes et raisonnables , cet instinct moral de la nation (jui se laissa lâchement opprimer, mais qui subsista en toute occasion. Il y eut constamment une opinion publique qui , telle que le chœur de la tragédie grecque , représentait la raison et la morale sur le théâtre où agissaient le crime et la démence. M. Arnault était une des voix de ce chœur.

Telle est la première partie des Souvenirs de M. Arnault. Nous ne le suivrons pas plus loin 5 nous ne le montrerons pas se réfugiant dans une vie toute littéraire pendant la Terreur, indigné et suffoqué de tout ce qui l'environne , et pourtant faisant des tragédies, des opéras-comiques, voire même un vaudeville ; puis , heureux de la délivrance du 9 Thermidor, cherchant toujours le charme d'une société spirituelle et facile , vivant dans le commerce des hommes de lettres et des artistes , mêlant aux travaux littéraires la vie d'un monde qu'il est dilFicile de peindre aujourd'hui : monde sans étiquette, sans nulle distinclioii (le classes, où l'égalité était complète, tant l'inéifalité avait été etfacée et oubliée en face des échafauds et dans l'enceinte des prisons 5 monde où la réalité avait été si rude et si puissante que la méditation , (jue le dévelo|)pemenf des inlelligences avait été sus-

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