‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 18 sur 36 · L'IMAGE VOILEE · texte numérisé non relu

L'IMAGE VOILEE

Un jeune homme qu'une soif ardente de savoir avait conduit à Sais , en Ej^ypte, pour y apprendre la mystérieuse sagesse des prêtres, avait déjà, d'un esprit rapide , monté de grade en grade; et toujours son désir de connaître s'accroissait de plus en plus : à peine l'hiérophante pouvait- il calmer les élans de son impatience.

— Que m'as-tu donné, disait le jeune homme , si je n'ai pas tout? Y a-t-il en cela du plus ou du moins? Ta vérité serait-elle comme un plaisir des sens qu'on peut posséder en plus ou moins grande quantité, mais que pourtant on possède? N'est-elle donc pas unique etindivisihle ? Ote un son à son accord , ôte une couleur au rayon lumineux, et tout ce qui te reste n'est plus rien^ l'accord n'existe plus ^ la lumière est détruite.

Pendant qu'ils parlaient ainsi, ils arrivèrent dans l'enceinte circulaire d'un temple silencieux et solitaire. Une statue voilée, d'une taille colossale, frappa les yeux du jeune homme. Etonné, il regarde son guide , et lui dit : Quelle figure est donc cachée derrière ce voile ?

— La Vérité , lui répondit - on. — Connnent ! s'écria le jeune homme, tous mes efforts sont dévoués à découvrir la Vérité, et c'est elle qui est là, et on me la cache!

Prenez-vous-en à ladëesse, répondit riiiérophante; aucun mortel , a-t-elle dit , n'ëcartera ce voile jusqu'à ce ([ue je le lève moi-même-, et celui qui, d'une main coupable et profane , lèvera avant le temps ce voile interdit et sacré, celui-là , a dit la déesse... — Hé bien? — Celui-là verra la Vérité. — Etrange oiacle ! toi-même lu n'as jamais levé ce voile? — Moi? vraiment non, je n'en ai jamais été tenté. — Je ne conçois pas cela ; si je ne suis séparé de la Vérité que par ce mince tissu.... — Et par une loi , interrompit son guide, par une loi plus puissante, mon fils, que tu ne le penses: il est léger pour ta main, ce mince tissu j il est pesant pour ta conscience.

Le jeune homme revint pensif à sa demeure ; le désir brûlant de savoir lui ravit le sommeil : il s'agite impatiemment sur sa couche, et se relève vers le milieu de la nuit 5 ses pas tremblans le conduisent involontairement au temple ; les murs étaient faciles à franchir : d'un élan intrépide le téméraire s'introduit dans l'enceinte.

L'y voilà maintenant, environné d'un silence lugubre et redoutable qu'interrompt seulement le sourd retentissement de ses pas solitaires au-dessus des caveaux mystérieux. A travers l'ouverture élevée delà voûte, la lune laisse tomber ses rayons pâles, bleuâtres et argentés -, terrible comme la présence d'une divinité, 1;\ figure enveloppée de son voile brille au milieu de l'obscurité du temple.

Il s'jnancc d'ini pas inrerLiiu ; déjà sa uiain hardie va

VIE DE SCHILLER -^ in

ioLicher au voile sacré; une chaleur soudaine, un frisson convulsif , courent à travers ses veines ; un bras invisible le repousse. Malheureux! que vas-tu faire ? lui crie au-dedans de lui-même une voix salutaire 5 veux-tu donc tenter le saint des saints? Aucun mortel, a dit l'oracle , ne doit écarter ce voile jusqu'à ce que je le lève moi-même. — Mais celte même bouche n'a-t-elle ])as ajouté : Qui lèvera ce voile verra la Vérité ? Qu'importe ce qu'il cache ? jele lèverai. Et il crie d'une haute voix : Je veux la voir. Voir, lui répète en se raillant le long retentissement de l'écho.

Il dit, et il écarte ïe voile. Maintenant, vous me demandez ce qui parut à ses yeux? je l'ignore. Pale et sans connaissance , étendu sur les marches de l'autel d'Isis, il fut trouvé le lendemain par les prêtres. Ce qu'il a vu et appris, jamais sa bouche ne l'a proféré. Il perdit pour toujours la sérénité de sa vie ; un profond chagrin Tentraîna jeune dans le tombeau. — Malheur à celui , telles furent les paroles et les conseils qu'il répondit aux questions importunes dont on le pressait 5 malheur à celui qui recherche la vérité en se rendant coupalile! jamais elle ne lui donnera de contentement.

Parmi les nombreuses pièces de Schiller qui appartiennent à cette époque, et qui sont datées de 1796 et des deux années suivantes, la plupart sont composées dans ce même esprit. On y voit une conviction intime du vide et de l'insutTisance delà sagesse du monde. Sou-

vent même, avec une raillerie assez douce, il remontre à la philosophie son néant et ses vaines fluctuations ; et il en appelle au sentiment intérieur, à la tendance de l'ame. Les illusions sont détruites-, mais le cœur, bien loin de se dessécher, a appris à jouir de ses espérances et de ses désirs. Le morceau intitulé U Idéal et la Fie est une longue comparaison de ce que l'imagination rêve de noble , de pur et de calme , avec ce que la réalité a de rude , d'agité et d'incertain. Mais l'homme ne doit point perdre courage ; il doit lutter contre l'influence terrestre, excité par la vue du monde céleste : c'est ce qui est indi(jué sous l'enihlême d'Hercule. Un des caractères de la poésie de Schiller, c'est d'être sans cesse revêtue des brillantes couleurs de la mythologie grecque , ramenée à un sens allégorique.

" Jadis Alcide parcourut le rude sentier de la vie, dans un perpétuel combat: il abattit l'hydre, il terrassa le lion , il descendit vivant dans la barque infernale pour délivrer son ami; une déesse implacable et perfide accumula tous les maux , tous les dangers de la vie, sur la route que parcourait courageusement celui qu'elle détestait.

u Jnscju'à ce que le eiieu , dépouillant lenveloppc mortelle, fût, parles flammes, séparé de l'homme ; alors il s'abreuva du souille léger de Fair. D'un joyeux et nouvel essor, il s'élança loin de la vie terrestre; le rêve pénible se dissi])a et disparut. Les harmonies de

rolympe accueillirent rame glorieuse dans les parvis éternels; et la déesse aux joues de rose lui présenta la coupe avec un doux sourire. »

Dans les Paroles de In foi il prescrit aux hommes de conserver toujours dans leur cœur trois idées, qui n'y sont pas venues des objets extérieurs, et auxquelles est attaché tout bonheur ainsi que toute dignité : Dieu , la vertu et le lil)re arbitre.

Dans les Paroles de Ceirenr il fait l'histoire de ses propres opinions -, il annonce que la vie de l'homme est pénible et stérile, tant ([u'il poursuit et veut posséder sur la terre la justice, le bonheur et la vérité.

« Ainsi, nobles âmes, détachez-vous d'une raison vaine, et affermissez-vous dans la foi céleste; ce que l'oreille n'entend pas, ce que l'œil n'aperçoit pas: voilà pourtant ce qui est beau , ce qui est vrai. L'insensé va le chercher au dehors ; c'est en vous-mêmes qu'il est, qu il a été éternellement placé. »

L'auteur de l'^/leniai;/ie a comparé les ciiarmantes stances de Voltaire :

Si TOUS voulez que j'aime encore , Rendez-moi l'âge des amours.

avec celles de Schiller , intitulées l'Idéal : il est en

elTel curieux de voirie même sentiment dans deux âmes si dillcrentes , de juger de la diversité des idées mises en mouvement dans Tune et dans l'autre ; c'est par dételles comparaisons qu'on apprend à connaître l'esprit et le caractère de chaque épo(pie de la littérature. Les vers de Voltaire ont un tour facile, simple et gracieux : ils expriment ce que chacun peut éprouver. Ce n'était pas une raison pour qu'un i)]ii]osophe allemand fût condamné à les copier ou à les refaire , lorsqu'il était ému d'une tout autre sorte. Au reste , ces traductions qui dépouillent les vers de toute la grâce de l'expression , de toute l'harmonie des sons, ne sont qu'un appel à l'imagination des lecteurs.

L'IDKAL.

Inddèle, veux-tu donc me quitter avec tes douces images, avec tes cliagrins et tes plaisirs? Inexorable, vcux-lu donc me fuir? Rien ne peut-il t'arréter , fugitive ? Oâge d'or de ma vie , c'en est donc fait ! tes flots s'écoulent rapidement dans TOcéan de l'éternité.

Ils sont éteints , ces astres brillans qui éclairaient la route de iii;i jeunesse ; il s'est dissipé , cet idéal (jui dil;il;ill mon cœur enivré! c'en est fait de cette douce croyance, et des êtres cpie mes rêves avaient enfantés : larcins faits à la rude réalité! c'en est donc f;iit de ce <[ui jadis était si beau, si (li\iu!

Comme autrefois Pygmalion, avec une ardeur suppliante , embrassa le marbre jusqu'à ce que le feu du sentiment se fût répandu dans ce sein glacé- de même , en mes jeunes désirs , j'entourai la nature d'un embrassement d'amour jusqu'à ce qu'elle eût commencé à respirer et à s'animer sur mon cœur poétique.

Partageant mon brûlant transport , la nature muette trouva un langage; elle répondit à mes baisers d'amour ; elle comprit le battement de mon cœur. Alors naquirent pour moi les ombrages et les roses, alors commença pour moi la mélodie argentine de la cascade durulsseau 5 et mêmece qui étaitinanimé entendit le retentissement de mon âme.

En mon cœur oppressé , se souleva , avec un effoit tout-puissant, un monde impatient de se produire à la vie, par l'action, par la parole, par les sons et les images! Ah ! que ce monde me semblait grand , tant qu'il demeura caché , comme la fleur dans son bouton ! Hélas ! que cette fleur s'est peu épanouie ! qu'elle a paru mesquine et chétive ! ■

Porté sur l'aile audacieuse de son courage, heureux de l'illusion de ses songes , encore libre de tout souci, le jeune homme s'élança dans la route de la vie. L'essor de ses projets s'éleva jusqu'aux plus imperceptibles étoiles de la voûte éthérée-, rien de si liant , rien de si lointain où son vol ne pût le porter !

Avec quelle facilité il y atteignait! aux lieureux rien

n'est diflicile. Quel cortège aérien dansait au-devant du char de la vie ! l'amour avec ses douces récompenses, le bonheur avec son diadème doré, la gloire avec sa couronne d'étoiles, la vérité avec Téclat du soleil.

Mais hélas ! déjà vers le milieu du chemin , ces compagnons n'y étaient plus ^ infidèles , ils s'étaient détournés de la roule , et l'un après l'autre avaient disparu. Le bonheur aux pieds légers s'était enfui ^ la soif ardente de connaître était demeurée sans être apaisée ; les nuages obscurs du doute s'étaient répandus sur l'image rayonnante de la vérité.

Je vis les couronnes sacrées de la gloire , profanées soir des fronts vulgaires.... Hélas! après un trop court printemps , le joli temps de l'amour s'envola trop vite. Sur cette âpre route , tout devint de plus en plus silencieux , de plus en plus désert ; et à peine l'espérance jetait-elle quelques jiales lueurs sur l'obscur sentier.

De tous ces bruyans compagnons, un seul est demeuré près de moi avec affection , un seul s'est tenu à mes côtés pourme consoler, et me suit jusqu'à la sombre demeure. Amitié , c'est toi dont la main tendre et délicate sait guérir toutes les blessures , dont la tendresse allège le fardeau de la vie ; toi . que de bonne heure j'ai su chercher et trouver.

Et toi , qui aimes à t'associer avec elle , qui comme elle conjures les orages de l'âme ^ étude , toi qui jamais

ne fatigues , qui construis lentement , mais ne détruis jamais ^ qui n'ajoutes , il est vrai, qu'un grain de sable à rédifice éternel , mais qui y portes ce grain de sable ; toi , qui sais dérober à l'immense trésor du temps les minutes , les jours , les années.

Voici d'autres stances , où se fait voir un détachement naturel et poétique de tous les intérêts vulgaires. On aime à remarquer que si les âmes élevées sont condamnées à de nobles souffrances, par compensation, les tourmens de la vie commune leur sont épargnés ^ plus de calme et de bonheur leur est souvent accordé qu'à ceux qui croient trouver le repos dans la région inférieure.

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