‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 3 sur 36 · M. DCCC. IX · texte numérisé non relu

M. DCCC. IX

Les Essais de morale et de politique ont paru en 1806, et ont obtenu l'attention générale; chacun y a reconnu un esprit distingué , et , ce qui est plus rare, une âme noble et élevée. Au milieu d'une littérature où tant de modèles et de préceptes fraient à la médiocrité un chemin facile , qu'elle sait parcourir en remaniant les pensées et même les paroles d'autrui assez artistement pour apporter l'ennui sans encourir la cri-

li(|uc , on remarque toujours les livres qui sont le résultat de méditations et de sentimens profonds et personnels. C'est dans cette classe peu nombreuse que les Essais de morale et de politicpie ont été rangés. On a contesté plusieurs opinions de l'auteur^ il n'appartient pas à tout le monde d'avoir des opinions qui méritent d'être combattues.

L'auteur était resté anonyme , lorsqu'il publia ce premier ouvrage 5 aujourd'hui il le joint à un second, (jui lève ce voile d'une manière honorable. En écrivant la vie de Matliieu Mole , il nous apprend qu'il a voulu plutôt acquitter une dette qu'amuser son loisir. Un noble amour-propre l'a porté à cet acte public de vénération pour un aïeul dont la France se glorifie 5 il n'a pas craint de montrer qu'il connaissait tout le prix d'un tel nom , et l'étendue des devoirs qu'il impose ^ car, pour me servir d'une expression de l'auteur, le descendant d'un grand homme porte le poids de ses exemples.

La Fie de Mathieu Mole n'offre point do détails nouveaux sur le temps où il a vécu; il nous sem])l(? même qu'on n'y trouve rien sur sa personne qui n'ait été lu ailleurs. La Révolution a enlevé à tous les cultes les objets de leur dévotion ; elle a détruit tout ce qui donnait aux familles des souvenirs domestiques de leurs aïeux ^ les vieilles demeures ont été renversées , les antiques archives ont été livrées aux flammes, les tombeaux ont élé violés, les traditions ont été inter-

VIE DE -MATHIEU MOLE. U

rompues; et un fils qui veut honorer la mémoire de ses illustres pères, au lieu de trouver dans son héritage des monumens consacrés par le culte des générations successives de la famille , se voit obligé de recouriraux pages des historiens, comme un érudit qu'anime le seul amour de la science : tel est le regret que montre l'auteur. Ainsi , contre son désir , c'est de lui , ]ilus que de son sujet , que nous aurons à nous occuper, puisque l'intérêt principal de cet écrit ne tient point au récit , dont les circonstances étaient connues , mais à la manière dont elles ont agi sur l'écrivain , et elles ont dû le trouver plus sensible qu'un autre.

Cet éloge historique offre, comme les Essais de morale y un caractère de gravité et de chaleur; on y voit une imagination exaltée et rêveuse aux prises avec une raison forte , dont l'auteur voudrait lui faire subir le joug -, mais souvent on aperçoit qu'il regrette de ne point s'abandonner aux premiers mouvemens de son âme. Son penchant pour les choses idéales a quelque chose de plus naturel que les efforts où il s'adonne pour rendre ses pensées et ses paroles applicables aux choses réelles et positives-, lui-même en parle ainsi dans son premier ouvrage :

« O sentiment imaginaire et juste d'une perfection « indéfinie ! amours et regrets de ma vie ! devenez « le charme de mes écrits , la force de mes paroles et « la grâce de mes actions. Étonnant mystère , que cette

« différence entre ce ([iic l'homme imagine et ce qu'il

« exécute ! Vous imaj^inez toute la beauté de la vertu, à

« peine vous arrive-t-il d'échapper à la laideur du vice ;

« ce qui résulte est toujours en disproportion avec nos

« efforts. Que dire de nos projets ? Cette folle d'imagi-

« nation , cpii possède toutes les grâces et tous les

« charmes , nous rend la réalité sans forme et sans cou-

« leur ^ nous arrivons désencliantés oii nous devrions

u jouir. »

Aussi c'est avec une sorte de jouissance que l'auteur a retrouvé dans le caractère de son aïeul une disposition à peu près semblable , dirigée et combattue de la même manière. Il nous le montre nourri au milieu des discordes sanglantes de la Ligue : ce fut là le premier spectacle qui s'offrit à ses yeux , et ses premières pensées furent excitées par l'indignation des crimes et de la corruption. Ainsi lui furent enseignés le courage , la gravité et cette vertu forte et élevée qui le distinguèrent par la suite. Les sentimens qui servent de foyer à ces nobles qualités inspirent d'ordinaire à ceux qui les possèdent un éloignement pour toutes les affaires du monde ^ ils ne sauraient y trouver cette perfection qu'ils ont imaginée ^ tout les porte à mener une vie dévouée à la seule méditation. Mathieu Mole eut à se défendre de ce penchauf (pii convenait mal à la carrière qu'il avait embrassée.

Cependant il avait contracté, en entrant dans le inonde , des liaisons qu'on ne lui vit rompre que lors-

VIE DE MATHIEU MOLE

qu'une longue expérience lui en eut appris le danger. L'imagination vive de Mathieu Mole ne pouvait échapper au charme des solitudes de Port-Royal. Son esprit, naturellement contemplatif, aimait à méditer parmi ces pieux solitaires ; il y goûtait , dans une profonde paix , le souvenir des orages qui avaient environné son enfance , et il se laissait entraîner par une morale qui lui paraissait réunir la pureté à l'orthodoxie.

(c L'abbé de Saint-Cyran surtout avait su lui inspi- « rer une vénération particulière. Ce maître de Jan- « senius était alors l'oracle de Port -Royal, et on « pourrait le citer comme le dernier chef de secte « connu dont la personne ait excité un véritable « enthousiasme. Une science profonde, une dialec- « tique pressante, une imagination tout à la fois « grave et ardente, le rendaient réellement propre à « prendre de l'empire sur les esprits faits eux-mêmes « pour dominer. A Dieu ne plaise cependant que je « veuille décrier ici les leçons de Port -Royal , puis- « qu'elles ne firent que développer les grandes quali- « tés de celui dont je dois tant aimer la gloire ! Si « j'osais me permettre une comparaison profane en « parlant de ces saints personnages, je dirais seulement « qu'ils voulaient élever tous les hommes comme « Achille le fut par le Centaure. Les faibles y succom- « baient, tandis que les forts devenaient entre leurs "(( mains prodigieusement forts. Leur secret, aujour- « d'hui qu'on l'ignore , effraie d'autant plus qu'on en

« admire davantage les résultats. On se demande où « prenaient leur charme et leur puissance , ces hommes « pour lesquels il fallait tout quitter , dont les plus « grands personnages préféraient la société aux pre- « mièrcs dignités , aux plus importantes fonctions ^ u devant lesquels les plus grandes dames allaient pleu- « rer leurs fautes , qui fixaient la langue , qui compo- <( saient les meilleurs livres pour la jeunesse , dont « on ne cessera jamais d'admirer les écrits, qui possé- « daient le raisonnement avec les plaisanteries, qui (( savaient plaire autant que dominer , qui imprimaient « enfin à ceux qu'ils formaient un caractère tellement « ineffaçable , que dans la vie de Mathieu Mole on u reconnaît leur disciple , comme on le trouve en parce lant de Pascal en lisant ses écrits.

Ici on peut croire que l'auteur s'est imposé la loi de parler, avec trop de sévérité , de Port-Royal et des sentiinens qui éloignaient du monde ces illustres solitaires. Pourquoi n'en croyait-il pas son impression première et naturelle? pourquoi admirer avec tant de réserve une association qui a donné naissance à tant de vertus et de lalens? Sans doute ce n'est pas la vie destinée à tous les membres de la société \ sans doute il n'était pas convenable (jue Mathieu Mole abandonnât sa famille et ses fondions de magistrat pour vivre dans la solitude 5 mais on ne saurait blâmer en rien celui qui , ne s'élant point engagé dans ces devoirs actifs, abandonne tous les intérêts terrestres j)our vivre dans un monde où sa pensée ne verra jamais rien (pie de pur, et ne sera point

VIE DE MATHIEU MOLE

ilétrie par le calcul des intérêts ou des besoins matériels. Mathieu Mole envia plus d'une Fois, sans doute, une pareille destinée. On ne voit pus qu'il ait pu jamais taxer de folie et d'exagération ses pieux amis ^ il les défendit sans cesse ; nous ne doutons pas que ce désir d'être toujours approuvé par eux et de leur montrer qu'on pouvait être digne d'eux en vivant au milieu du siècle, n'ait parfois inspiré sa vertu. Si , dans toute sa conduite, il paraît sans cesse étranger à tout ce qui l'environnait , et inaccessible à tout ce qui détrviit peu à peu k force et l'intégrité du caractère , c'est qu'il tâchait de se rapprocher, autant que le permettait sa position, des modèles qu'il admirait. Il n'avait point rejeté loin de lui les intérêts positifs du monde , mais il les dédaignait, et ne leur eût pas fait un sacrifice. La faveur, l'ambition , la fortune , la gloire , la vie , tout cela était au-dessous de sa pensée ^ et c'est à Port-Royal qu'on apprenait ces sublimes sentimens.

Après avoir remarc[ué un excès de sévérité dans la manière dont l'auteur de cet ouvrage s'exprime sur Port-Royal , nous allons citer un morceau où il rapporte un trait qu'il voudrait blâmer, mais qu'au fond de l'âme il admire, malgré les efforts d'une raison qui . suivant nous, se méprend ckns sa rigueur.

« Mathieu Mole s'était même éloigné de Port-Royal « comme d'un séjour dont il redoutait la séduction; u l'exemple de l'avocat Lemaître lui avait appris à la « craindre. M. Lemaître, disciple aussi de l'abbé tie

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