Mélanges historiques et littéraires
Histoire, du grec, i^oçnx; L-op, qui sait, qui connaît, qui recherche, qui s'informe, qui observe; témoin, juge; annales, chroniques, mémoires, etc.
L'histoire , dans son acception la plus générale , est le récit des faits. Elle doit donc varier dans son caractère et dans son aspect , selon les faits racontés , et selon celui qui les raconte. Elle enseigne les temps écoulés , non pas seulement en rapportant les événemens , mais encore , et surtout lorsqu'elle a été écrite n. 1
parles contemporains, elle représente l'esprit, la vie morale de chaque époque.
L'art historique, comme tous les autres arts, a eu et doit avoir ses pliases, déterminées par les phases de la civilisation. De même que les hommes et les peuples n'ont pas toujours pensé et agi avec les mêmes dispositions , de même ils n'ont pas toujours vu les faits sous le même aspect. Ce qu'a été le genre humain, l'histoire l'a été : c'était justice que la peinture variât comme le modèle. L'histoire par excellence, la seule, selon un ancien , qui mérite ce nom , c'est l'histoire écrite par les témoins oculaires. Cela est vrai , en ce sens seulement que c'est l'unique témoignage réel qui nous reste. Les générations suivantes peuvent mieux juger les faits, en pénétrer, en développer l'esprit, en connaître les causes, les effets et les rapports 5 toujours est-il que l'histoire devient plus ou moins leur œuvre, tandis que sa substance essentielle, ses matériaux , sans lesquels elle ne serait pas, ce sont les faits qu'ont transmis, par écriture ou tradition, ceux qui assistaient aux événemens.
Les premières histoires , comme l'esprit des premières sociétés , furent cosmogoniques , religieuses et poétiques. Soit que l'homme ait reçu les enseignemens d'une révélation contemporaine de la création -, soit qu'il ait débuté par l'état d'enfance et de barbarie des peuples sauvages , on le trouve toujours commençant son histoire par la création de l'univers , suivie d'une action continuée et directe du créateur sur l'homme et par des événemens , qui ne sont autres que le combat des élémens et les catastrophes delà nature , ou des symboles de la destinée humaine. L'histoire primitive, comme
la philosophie primitive , comme toute science primitive, reposa dans le sein de la religion. L'idée de la cause première occupa et absorba toutes les pensées de l'homme nouveau. C'est le premier comme le dernier mot de l'humanité. Les récits traditionnels de tous les peuples , Favant-scène historique de l'Egypte , les livres poétiques de l'Inde et de la Perse , Hésiode , sont des témoins plus ou moins complets de cette première époque historique. Comme la Bible , toutes les histoires ont pour premier chapitre la Genèse.
L'âge suivant est héroïque et poétique. Les événemens deviennent l'œuvre des hommes -, le gouvernement direct et exclusif de la divinité a cessé. Les épopées servent de transition entre les récits cosmogoniques et mystiques et les récits réels. Lorsque de certaines habitudes se sont emparées de l'esprit des peuples , lorsque de certaines formes ont saisi leur imagination , il faut , bon gré mal gré , que toutes les idées entrent dans ces cadres, sauf à y perdre, plus ou moins, leur vrai caractère. Ainsi, nous avons vu, au moyen âge, les nations européennes ou du moins ceux qui écrivaient leurs histoires , les faire à toute force cadrer avec les premiers livres de Tite-Live , avec les souvenirs romains, avec la prise de Troie, avec les voyages d'Hercule ; tant les érudits avaient besoin de retrouver partout ce qui était l'objet de leur vénération et l'unique trésor de leur mémoire. Il en fut de même à toutes les époques de transition. L'Iliade et les autres épopées sont des histoires , mais jetées dans les moules poétiques des récits cosmogoniques. L'homme y commence son rôle , mais encore mêlé avec les Dieux : les
héros sont fils des dieux , dieux après leur mort ; les événemens passent souvent la portée humaine. L'imagination est mêlée avec la mémoire, mais en toute sincérité, sans aucun calcul littéraire-, les historiens, les auteurs, n'ont pas encore paru. La croyance publique, la tradition, ont ])our organe les poètes , les rapsodes -, ils répètent, et n'inventent pas, ou ne croient pas inventer.
Au XVI*' siècle avant notre ère , commencent la certitude historique et les historiens profanes. Cadmus de Milet fut un écrivain , et non plus un narrateur populaire et poétique. La prose s'empara de l'histoire, et la dépouilla de ce qu'elle avait de symbolique et de religieux. 11 y resta beaucoup d'incroyables merveilles, mais placées sur le terrain de l'humanité. Elles étaient vraies pour ceux qui les racontaient ^ ainsi on voyait les choses, ainsi on les rapportait.
Plus on avançait, plus se dissipait cette enfance historique. Hécatée de Milet, Phérécyde , Charon de Lampsaque, vinrent après Cadmus -, leurs écrits subsistaient encore du temps de Denys d'Halicarnasse. La vérité exacte commença à être un devoir des historiens ^ ils rapportaient encore des prodiges, mais sans y croire eux-mêmes -, seulement ils ne pouvaient omettre ce que croyait le vulgaire , et ce qui charmait sans doute aussi leur imagination. Pour lors se faisait la séparation entre le réel et l'idéal , entre la poésie et la prose , entre les jouissances que l'homme accordait à son esprit et le positif de la vie. A ce moment, parut celui qu'on a appelé le père de l'histoire, Hérodote : vraie transition entre l'histoire et l'épopée , il représente toute une
époque de l'art. Naïf et raisonnable , exact et poétique, il réunit , par un lien commun , l'histoire des races helléniques et des nations avec lesquelles elles étaient en contact-, le premier, il donna un caractère de généralité aux récits jusqu'alors propres à chaque cité , ou plutôt à chaque temple. Ses livres portèrent le nom des Muses; ils furent lus aux jeux Olympiques; il obtint et mérita une popldarité homérique.
La Grèce marchait alors d'un pas rapide sur la route de la civilisation. Un demi-siècle n'était pas écoulé , que l'histoire avait pris un tout autre caractère. Une s'agit plus de plaire à la Grèce assemblée dans ses jeux-, ce n'est plus un narrateur charmé de ce qu'il s'est fait raconter, des pays qu'il est allé visiter, des événemens glorieux dont il a été témoin ; le sentiment poétique a disparu. Un grave citoyen, exilé de sa patrie ingrate , plein d'un sens profond, jugeant les hommes et les faits avec une stricte perspicacité, rapporte avec un détail scrupuleux ce qui s'est passé sous ses yeux ; il suit l'ordre des années, et même des saisons , explique les lois des diverses cités, leurs différences de caractère, de mœurs, d'origine; il s'interdit sévèrement toute illusion ; en un mot , il fait succéder la morale à la séduction pittoresque et dramatique. Tel fut Thucydide , modèle aussi achevé , mais plus imitable qu'Hérodote , parce que les circonstances où il se forma se retrouvent plus facilement.
Xénophon s'attacha davantage au récit : il lui donna un caractère vivant et animé. Tout philosophe qu'il était, l'histoire ne fut pas pour lui, ainsi que pour Thucydide , seidement une occasion de connaître et
juger. Les ëvénemens lui plaisent comme spectacle , et il aime à en reproduire le mouvement. Mais , bien qu'il raconte ses propres actions et une expédition qui faisait sa gloire, son langage est grave. Il croirait rapetisser l'histoire , en lui donnant un intérêt individuel.
Après ces trois maîtres de l'art historique , vint la foule des imitateurs. L'histoire eut ses rhéteurs et ses sophistes. Au talent succéda le métier, à l'inspiration personnelle les procédés de la copie. Philinte de Syracuse, Éphore de Cumes , Théopompe de Chio, dont nous n'avons pas les ouvrages , mais que les critiques nous font connaître , sont les écrivains les plus notables de cette époque. Les contemporains d'Alexandre , ceux qui essayèrent les premiers de raconter le grand spectacle qu'ils avaient eu sous les yeux, appartenaient déjà à un âge de décadence et de tyrannie. Déclamateurs affectés dans la louange ou la satire , prodigues de détails inutiles , aucun ne fut égal à sa tâche. Leurs livres ne nous sont pas restés ; et de Xénophon à Polybe , les événemens ne nous sont plus transmis par des témoins oculaires.
Polybe , l'élève de Philopœmen , dont l'âme avait puisé la force et la noblesse dans les derniers souvenirs de la liberté grecque , qui avait assisté à l'agonie de la ligue Achéenne , fut un historien plein de sens et de vérité. Il voyait que le temps de la Grèce était fini, et sans illusion ; il comprenait que Rome allait devenir maîtresse du monde. Ami dujeuneScipion, il fut placé de manière à connaître et juger, mieux que personne, l'état de la puissance romaine , ses ressorts , ses moyens (le succès, le caractère tic ses généraux et de ses hom^
mes d'ëtat. L'antiquité n'a peut-être pas laissé un historien plus positivement instructif que Polybe. Il n'est pas un philosophe politique et un grave citoyen comme Thucydide , ni un narrateur éloquent comme Xénophon -, c'est un homme raisonnable et impartial, qui aime à se rendre compte des choses avec exactitude. Si son langage n'a point le charme que donne une imagination vive et pittoresque , il est exempt de l'apprêt des rhéteurs et de la recherche des historiens qui l'avaient précédé.
L'histoire suivit sans doute, à Rome comme dans la Grèce , la marche de la civilisation : elle fut d'abord renfermée dans les temples et consignée dans des annales pontificales. Ses origines se joignaient aussi aux âges héroïques et aux gouvernemens des dieux. Plus tard vinrent les écrivains , et nous voyons par Tite- Live et Denys d'Halicarnasse , qui les citent souvent, que leur nombre fut considérable. Mais les Romains n'étaient pas une nation poétique ; ils n'avaient pas cette heureuse facilité , ce don de l'imagination , attribut des races helléniques. Ils n'eurent point d'Homère ni d'Hérodote; tout demeura chez eux informe et rude, jusqu'à leur contact avec la Grèce. Il n'appartient pas à tous les peuples de donner naissance au génie , pendant leur période de naïveté et de barbarie ; le plus souvent il leur faut attendre l'époque de la connaissance de l'art, l'époque de la réflexion, qui ne peuvent jamais revêtir le charme et la grandeur des productions instinctives et spontanées.
L'art historique des Romains ne nous a donc laissé que des monumens plus ou moins littéraires; chez un
s MÉLANGES LITTÉRAIRES.
peuple toujours en travail, toujours absorbé par la vie réelle, qui n'avait jamais connu le charme du loisir, chez qui la parole même et l'art du langage étaient, dans le sénat et au Forum, une arme employée à combattre pour des intérêts positifs , l'histoire ne fut pas même envisagée comme une occupation sérieuse. Voici comme en parlait Quintilien :
« L'histoire peut aussi nourrir le discours d'une u substance féconde et agréable ; mais il faut bien sa- « voir, en la lisant, que les beautés qui lui sont pro- « près doivent être évitées par l'orateur. En effet , elle « est voisine de la poésie 5 elle est , en quelque sorte, « une versification qui n'a rien de métrique, et l'on « écrit pour raconter, non pour prouver. Son but n'est « pas une action réelle , une victoire actuelle. C'est « pour acquérir la mémoire de l'esprit, c'est pour « plaire à la postérité , qu'on compose une histoire. « Pour empêcher les récits d'être ennuyeux , il faut « employer des tournures faciles et des expressions « familières. Pour ceux qui ont du loisir et ne s'occu- « peut que d'apprendre, la brièveté de Salluste peut « être ce qu'il y a de plus parfait 5 mais ce n'est pas ce u qui conviendrait devant un juge, occupé de toute « autre pensée , et le plus souvent fort peu lettré. « Cette abondance de Tite-Live , et son langage , qui « coule comme un fleuve de lait, ne seraient pas non « plus ce qu'il faut pour persuader Thomme cjui ne « recherche pas la grâce du récit, mais la vérité du " fait. »
Quoi qu'en dise Quintilien , l'histoire , chez les Romains et k cette époque , ne pouvait pas être voisine
de la poésie ; mais on voit qu'elle échappait aux règles et aux procédés, à cette escrime oratoire et judiciaire, qui sont venus jusqu'à nous , sous le nom de rhétorique , et qui ont long-temps imprimé à la critique littéraire un caractère étroit et pédantesque. L'histoire ne fut jamais assujettie à des formes convenues , à un langage prescrit , à des artifices de composition ^ elle demeura libre de recevoir l'empreinte de celui qui l'écrivait , des événemens qu'elle racontait , du public à qui elle était destinée. De grands modèles furent offerts à l'imitation de la médiocrité qui n'invente rien ; mais ces modèles étaient variés d'esprit, de style, de distribution : César, Salluste , Tile-Live , Tacite , offrent dans leurs écrits toute la diversité de leur situation et de leur génie.
Tite-Live, qui, le premier, raconta l'histoire générale d'un peuple , et remonta à des temps qui lai étaient étrangers par leur antiquité, devait , plus que les autres, devenir un modèle imitable et classique. Il ne pouvait avoir la naïveté d'Hérodote , mais il se complut à raconter ce qu'il ne croyait pas : son imagination s'amusa des traditions populaires et sacerdotales. Les premières époques dePvome prirent, sous sa plume, la couleur du temps où il vivait. La république romaine devint comme le héros idéal de sa composition ; en ce sens , elle a quelque chose de poétique , mais non pas à la manière des premiers âges, et sans rien d'homérique. Les Romains de Tite-Live , comme les fictions de Virgile , n'ont d'autre vérité que celle des impressions de l'auteur;, c'était en toute connaissance de cause qu'ils se plaçaient hors de la réalité ; ils
imaginaient les vieux siècles , mais ne les représentaient pas.
Dès ce moment , les historiens se multiplièrent plus que jamais, et l'histoire devint un des premiers intérêts de l'esprit humain. Les événemens étaient grands : cette invasion de l'univers par les Romains -, tous ces peuples du monde civilisé qui , pour la première fois , entraient en communication et presqu'en communauté 5 tous ces royaumes qui s'étaient écroulés devant la puissance romaine ; le commencement du contact et de la lutte avec de nouvelles races barbares qui se pressaient autour de ce vaste empire -, les révolutions de la république ; ses grands hommes ; le pouvoir suprême sans cesse changeant de main, et flottant au gré des convulsions sanglantes de l'armée ou du prétoire : c'était assurément un temps qui devait donner le goût et le besoin de raconter. Pour la première fois , le genre humain se faisait spectacle à lui-même. Diodore de Sicile , Den} s d'Halicarnasse , Appien , Arrien , Timogène dont les livres sont perdus , Théophane qui ne fut pas inutile à Plutarque , et vingt autres , réveillèrent la muse historique en Grèce ; tandis qu'à Rome, Cornélius Nepos, Suétone, Velléius Paterculus , Trogue-Pompée, Florus , Quinte - Curce , etc., suivirent la trace de Tite-Live ou de Salluste. Lucien compare la manie historique de son temps à l'épidémie des Abdérilains , qui couraient les rues en déclamant des lambeaux de tragédies : « On ne voit plus , dit-il , que des Hérodotes, des Thucydides et des Xénophons. »
Parmi une foule d'historiens dont les noms sont pour la plupart oubliés , et dont la postérité ne pos-
sède pas les ouvrages , il y en eut un cependant , qui vivait à peu près dans le même temps que Lucien , et qui a pris place parmi les maîtres de Fart historique. Nul peut-être, depuis son siècle jusqu'au nôtre, n'a mieux réussi à gagner l'affection de ses lecteurs. Plutarque a une gloire presque populaire. Son premier traducteur français a contribué à lui donner parmi nous un charme qui s'est confondu avec le mérite de l'original. La naïveté d'Amyot a passé pour celle de Plutarque ^ et dès -lors on a commencé à parler du bon Plutarque , du vieux Plutarque. II vivait pourtant à une époque peu naïve, époque de rhéteurs, de sophistes, de déclamation, de servitude, d'incrédulité: la vie se retirait chaque jour du polythéisme et de la société civile, et devenait l'attribut exclusif du christianisme et de la société religieuse. Plutarque n'est donc pas , tant qu'on le dit, un homme du bon vieux temps : c'était un honnête païen, qui , dégoûté avec raison du moment où il vivait, avait dirigé son goût et son imagination vers le temps passé , et s'y transportait de son mieux. Tout prêtre qu'il était dans sa petite ville de Chéronée , il ne pouvait pas adorer Jupiter et les dieux, en toute tranquillité de conscience, comme s'il eût vécu du temps d'Hérodote, tandis que des philosophes niaient ces dieux et que Lucien s'en moquait. Deux siècles d'esclavage sous les Romains et leurs empereurs ne pouvaient pas non plus , quelles que fussent les franchises municipales d'une bourgade de la Béotie , inspirer à Plutarque l'amour sérieux et réel de Thucydide poiu' la liberté. Plutarque fut un de ces hommes qui ne veulent pas se laisser entraîner au
cours de leur siècle, et qui volontairement se reportent en arrière ; mais pour lui , ce fut avec un caractère calme et bienveillant ; sa naïveté consista surtout à aimer le passé pour lui-même, sans allusion ni satire contre le présent.
Du reste , c'est moins l'esprit général de Plutarque qui lui a donné son influence sur Tart historique, que la forme qu'il a adoptée. La destinée d'un peuple , le sort d'une guerre, la suite des événemens enchaînés l'un à l'autre , ont sans doute un intérêt puissant^ mais le premier intérêt de l'histoire, celui qui s'empare le mieux de l'imagination , c'est la sympathie pour les hommes considérés comme individus. Le passé ne vit à nos yeux que comme un drame dont les personnages agissent, parlent, sentent devant nous. La marche de l'intrigue préoccupe notre esprit; nous en suivons curieusement le développement et les scènes ; toutefois le véritable attrait qui retient notre attention , qui nous attache et nous touche , c'est le spectacle de ces créatures semblables à nous , que notre pensée ressuscite pour nous associer à leur destinée, à leurs desseins, à leurs émotions, à leurs vertus, à leurs erreurs. Les esprits éclairés, le public littéraire et philosophique s'émeut sans doute en suivant, à travers l'histoire, les vicissitudes delà noble cause de l'humanité, les progrès de la civilisation , les conquêtes de la raison. Un intérêt de patrie ou d'observation nous attache aux révolutions des gouvernemens , à la naissance et au changement successif des institutions. Mais le vulgaire ne voit guère dans l'histoire que des noms ])ropres; ils représentent à ses yeux les époques , les peuples , les
idées ^ (|uels que soient notre J^oiit et notre habitude des généralités , « nous sommes tous d'Athènes en ce point , comme dit le bon La Fontaine » , et nous aimons que le récit se rattache à un intérêt individuel. C'est en cela que Plularque rencontra un penchant commun à tous les temps et à tous les lieux. A l'histoire générale il substitua la biographie, et c'est grâce à lui , surtout , que les grands hommes de l'antiquité sont devenus gens de notre connaissance. Dès notre jeunesse , où le coup d'œil n'embrasse pas encore les intérêts généraux de l'histoire , Plutarque et les biographes nous accoutument à vivre avec les personnages historiques : nous les aimons; nous aimons, en leur personne , leurs vertus ou leur patrie ; les détails du caractère et de la vie privée se mêlent aux circonstances de la vie publique , et donnent à l'histoire un aspect de vérité qui l'anime et la remplit de charme.
Les autres historiens de cette époque , soit Grecs , soit Romains, lorsqu'ils racontent les événemens contemporains , sont de précieux témoins de la décadence de l'empire et de l'avilissement de la société romaine sous le joug des empereurs. Ces écrivains sont inégaux en véracité, en jugement, en mérite de style; mais nul n'a laissé une trace profonde , n'est devenu ni type ni modèle. Aucun n'a senti avec l'énergie de Tacite les maux et la honte de la tyrannie ; aucun n'a jeté sur le cœur humain un regard si triste et si pénétrant : tous sont plus ou moins des hommes de leur temps , et ne s'élèvent pas au-dessus de lui pour le juger. On les lit pour apprendre ce qu'ils racontent , et y voir ce qu'eux n'y voyaient pas; mais ils n'exercent point
l'autorité du talent. Dion Cassius, Hérodien et Animien Marcellin ont cependant mérite d'être distingués parmi cette foule.
Mais ce n'est plus seulement dans des narrations que doit se chercher l'histoire : les Pères de l'Eglise , leurs controverses , leurs lettres , leurs livres , sont la source féconde des connaissances historiques dès le m" siècle et surtout dans le iv'. Au commencement du v", un disciple de saint Augustin et de saint Jérôme, Orose, donna le premier exemple d'une histoire universelle, écrite dans l'unité d'une pensée morale. 11 fallait le Christianisme pour considérer ainsi l'humanité sous un seul et même point de vue. Jusqu'alors elle avait manqué d'un lien commun ; sa destinée avait été dispersée parmi la diversité des peuples , des cultes , des mœurs. Du moment qu'il y avait pour l'univers une seule loi morale, le genre humain était une seule famille 5 il avait une seule histoire, puisqu'il marchait à un même but. L'histoire générale n'était plus un recueil de faits 5 elle avait un lien qui pouvait la resserrer et la résumer. Le livre d'Orose fut conçu sur la même idée que ]aCité de Dieu de son maître saint Augustin. Jamais le monde n'avait été si malheureux -, la domination romaine semblait n'avoir réuni tant de peuples que pour les soumettre à des calamités communes, à un désespoir universel. C'était le temps des invasions des barbares dans la Gaule, l'Italie, l'Afrique , l'Espagne 5 Home venait d'être saccagée par Alaric-, les empereurs ne pouvaient plus préserver aucune des frontières de leur vaste mais nominale domination. Alors ce qui restait de païens imputa tous les maux tle cette terrible époque à la reli-
gion nouvelle , qui venait de s'asseoir sur le trône des Césars. Saint Ambroise , saint Augustin , Salvien , prirent la défense du Christianisme , et Orose , reprenant l'histoire entière de ce paganisme défaillant , voulut lui montrer qu'il avait toujours semé et recueilli tous les malheurs du genre humain 5 que le culte des passions et des observances extérieures n'avait dû amener que discordes , guerres et cruautés ; puis il présenta la religion chrétienne , comme venant dompter tant de vices , guérir tant de maux , et contenant les germes d'une civilisation plus parfaite et plus morale. Le langage d'Orose peut bien être déclamatoire ; il se peut qu'il plaide une si belle cause d'une façon étroite et partiale, mais il avait un grand dessein, et nous avons dû noter cette première histoire générale , que , trois cents ans après, Bossuet devait imiter, s'ilest permis de le dire ainsi.
Cependant il n'y avait plus , pour ainsi dire , de lettres romaines. La maison de Salluste avait été brûlée dans le sac de Rome par Alaric , et avec elle sembla disparaître l'histoire. Maintenant il faut la chercher dans l'empire d'Orient et sous la domination des barbares.
Rien, dans la collection Byzantine, n'est à remarquer, autrement que comme documens historiques. Procope l'historien, ou plutôt l'historiographe de Bëlisaire, a attaché à son nom le souvenir d'une honteuse lâcheté. Il avait été l'adulateur de Justinien, et composa, après la mort de cet empereur, une histoire secrète , où il épancha toute l'amertume d'une haine long-temps contenue, en accumulant sans discerne-
ment et sans garantie les anecdotes scandaleuses. U se fit le type d'un genre qui a eu aussi ses imitateurs , le libelle historique.
De Bëlisaire et de Justinien à la prise de Constantinople , Tempire d'Orient parcourut une période de neuf cents ans , sans être mêlé au mouvement de l'Occident , sans faire partie de la république européenne. C'était une civilisation qui finissait , une société qui se dissolvait lentement , tandis qu'une autre civilisation était en croissance, en progrès, en fermentation. Aussi toute cette longue histoire est-elle tombée en partage exclusif aux érudits. Ceux qui ne se livrent pas spécialement aux études historiques peuvent lire les savantes recherches de Ducange , de Cousin , de Tillemont. L'esprit de Gibbon n'a pas même réussi à jeter un intérêt durable sur cette portion aride du genre humain. Tant de révolutions , de crimes , de calamités , ne peuvent inspirer la pitié : c'est de mépris et de dégoût qu'on est saisi en voyant cette dégradation de l'humanité. Les historiens originaux de cette fastidieuse agonie sont, dit un savant critique, « analogues aux u actions dont ils parlent, où l'on ne voit souvent ni « plan, ni motifs, ni conduite « ^ les uns, déclamateurs ampoulés ; les autres, stupidement crédules ^ quelques-uns écrivant l'histoire moderne et transcrivant des lambeaux d'histoire antique , étrangers à tout ce qui se passait dans le reste de l'univers.
Si, détournant nos regards de l'Orient, nous nous reportons aux nations modernes, quiprirent place sur les débris du monde romain , nous voyons d'abord (jue rinsloire des premières invasions des barbares doit
être cherchée dans les écrivains que nous avons déjà désignés comme témoins de la décadence de l'empire d'Occident. Les Goths, les Bourguignons, les Vandales, les Lombards, furent, pour ainsi dire, le premier Lan des races germaines ; leur domination forme une époque intermédiaire où viennent se placer les grands noms d'Alaric , de Genseric , d'Alboin , d'Odoacre, deThéodoric. C'est la destruction de la puissance de Rome 5 ce n'est pas encore l'origine des États modernes.Quelques écrivains presque contemporains, Jornandès , qui était Goth lui-même , Isidore de Séville , Agathias , Paul Diacre , ont plus spécialement écrit les annales de ces royaumes de transition. Là encore , on trouve des documens à consulter j nulle part , l'originalité et le talent d'écrivain , qui intéressent la postérité aux récits des anciens temps.
Plus d'intérêt s'attache à la période des secondes invasions. Là se trouve le berceau des nations européennes, au sein d'une barbarie beaucoup plus rude et plus complète que la première -, caries Francs étaient des sauvages en comparaison des Goths. Les témoignages contemporains de cette époque de désastres, de massacres , de pillages , d'incendies , se trouvent épars çà et là dans des légendes , des vies des saints , surtout dans les lettres de Sidoine Apollinaire , tout empreintes de la tristesse de son temps. Le clergé , unique légataire des derniers restes de la civilisation romaine , pouvait seul garder un souvenir écrit de tant de calamités.
On arrive ainsi jusqu'au premier historien de France, Grégoire de Tours. Là , un peu d'ordre et de suite commence à s'introduire dans les tristes annales de notre
première race. A travers un latin barbare , maigre une crédulité qui atteste Tétai des esprits , malgré une imagination déjà accoutumée au spectacle des crimes et à la rudesse de la servitude, le prélat laisse entrevoir combien il était moralement supérieur à tout ce qui l'environnait. C'est de lui, et presque de lui seul, qu'on peut apprendre les faits de cette époque , et saisir leur vraie couleur, si singulièrement dénaturée depuis par les faiseurs d'histoires de France.
Maintenant commence pour la France une série de chroniqueurs , qui laissent cependant entre eux des intervalles difficiles à combler, et auxquels il faut suppléer par les légendes, les titres particuliers, les actes publics, les correspondances épistolaires : c'est là tout ce qui nous reste, jusqu'au commencement de la troisième race. De même qu'il n'y avait pas encore de nation française, mais une armée de Germains opprimant la population gallo-romaine des provinces dn nord , et dominant moins complètement les provinces du midi; de même il n'y avait pas , et il ne pouvait pas y avoir, de langue nationale, ni d'esprit national.
Charlemagne , dont la puissance remplissait toute l'Europe occidentale , ne put lui donner une durable unité ; mais son souvenir s'empara de l'esprit des peuples. Chroniques, anecdotes, traditions populaires, qui, parla suite , devinrent une histoire poétique, s'animèrent du grand nom de Charles. Ses capitulaires , ses essais de monarchie , ses tentatives d'administration, ses conquêtes et ses voyages, laissèrent de lui des traces profondes. C'est une de ces gloires colossales , comme il y en a si peu dans le cours des siècles ,
qui restent dans la mémoire des peuples, indépendamment de l'art historique. Les livres ne sont ]ias même nécessaires pour les perpétuer; les monumens , les lieux mêmes leur servent d'annales, souvent inexactes ou fabuleuses, mais impérissables. Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon, peut-être, s'élèvent ainsi , parmi nos races de l'Occident , au-dessus des proportions historiques.
Après Charlemagne , les événemens ne se rallient plus à un centre commun, et flottent incertains. Il est des momens dans l'histoire , où rien ne marche à un but ; où l'esprit humain et les nations ne sont pas en progrès 5 où l'on n'aperçoit pas encore d'où viendra le principe nouveau d'ordre et de perfectionnement. En même temps , les grands hommes manquent ; le temps de leur mission n'est pas encore arrivé. Alors, c'est vainement que les royaumes se déchirent , que les rois sont détrônés , que les armées combattent et s'exterminent 5 à peine la postérité daigne-t-elle en prendre connaissance. C'est qu'à de telles époques , lorsque le travail de dissolution s'accomplit , et avant que le travail de recomposition soit commencé , les événemens sont pour ainsi dire inutiles, et n'ont pas encore de signification. Tels nous avons vu les dix siècles de l'empire d'Orient.
La seconde race est un de ces passages. Pour qu'il y eût une France, il fallait que la race , les mœurs et les institutions germaines disparussent dans le même chaos que les influences romaines et gauloises, afin que de ce désordre , de cet anéantissement de tout pouvoir central et régulier , de toute discipline inté-
rieure, sortît une société nouvelle, dont le régime féodal devînt la base et le point de départ.
Durant de telles périodes, il arrive d'ordinaire qu'avec l'histoire défaillent les historiens. Tout est alors absorbé dans les souffrances matérielles et individuelles -, aucun intérêt commun, ni moral, n'appelle les hommes à observer, ni à raconter. La fin de la seconde race et le commencement de la troisième forment presque une lacune dans nos annales ; le peu de documens qui nous restent sont incomplets, obscurs, contradictoires. Nous sommes contraints à apprendre par quelques phrases, par quelques mots seulement , sans récit et sans développement , les circonstances qui nous sembleraient les plus importantes : le renouvellement de la dynastie , par exemple, ou l'origine des institutions. Des diplômes, des chartes d'abbaye , des transactions privées, des lettres de papes et d'évêques , quelques chroniques d'églises et de monastères , sont livrés à la sagacité de l'érudition, pour suppléer à tout ce qui manque à l'histoire générale du royaume ^ si toutefois l'on peut dire qu'à cette époque il y eût un royaume.
Enfin , au xi* siècle , après une anarchie si confuse et si obscure , deux grands événemens viennent manifester la vie énergique de ces peuples nouveaux : la conquête de l'Angleterre par les Normands, et les croisades. Avec les grands événemens reparurent les historiens. Le duché de Normandie en compta plusieurs : Orderic Vital, Guillaume de Jumiéges , et d'autres moines crédules et ignorans , qui mirent peu d'ordre et de jugement dans leurs récits , et dont la vue ne s'étendait pas au-delà de leur cercle étroit. Pour prendre
DE L'HISTOIRE. îl
un aspect vrai et général des choses , il faut savoir lire dans leurs écrits ce qu'ils n'y pouvaient mettre ; il faut les comparer les uns aux autres 5 il faut s'aider de toutes les autres espèces de témoignages. Il y avait loin de ces matériaux informes , incomplets , à la récente histoire de la conquête des Normands 5 le talent de l'historien s'est montré pareil à cette sagacité du naturaliste , qui , avec les moindres débris d'ossemens , ressuscite un animal dont la race inconnue vivait sur des continens submergés. La vie morale a aussi ses conditions , ses lois -, elle se compose aussi de circonstances enchaînées par des rapports nécessaires ^ la philosophie peut les reconnaître et les démontrer 5 l'imagination, avec plus de rapidité et de certitude , sait les deviner. Les croisades furent un plus grand intérêt pour l'Europe : elles imprimèrent une prodigieuse activité aux esprits ^ elles embrassèrent la chrétienté tout entière : pour lors recommença la communauté , l'unité de la civilisation chrétienne. Ainsi que nous l'avons constamment vu , nulle condition n'est plus favorable à l'art historique. Les écrivains des croisades sont nombreux , intéressans et très - supérieurs à tout ce qui, dans le moyen âge, avait gardé trace du passé. Religion , voyages , observation des pays et des peuples étrangers , périls de guerre , vie aventureuse , établissement loin de la patrie -, tout se réunissait pour agir sur l'imagination. On était loin encore des époques de réflexion et de jugement. Il ne s'agissait pas de voir les faits de haut , et de les rapporter à une vue générale 5 les idées d'ensemble ne viennent que beaucoup plus tard ^Inais les impressions étaient vives , et
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on les retrouve, avec toute leur vérité, dans les naïves peintures des chroniqueurs de ce vieux temps.
Désormais la chaîne historique sera rarement interrompue. Chaque siècle n'aura pas toujours un narrateur tel que Villehardoin ou Joinville : le charme d'imagination et de langage manquera à beaucoup d'entre eux ; mais l'histoire n'aura plus d'espaces déserts , du moins en France ^ et c'est de l'art historique , dans notre littérature seulement, que nous essayons de parler.
Avec la langue nationale , commença à se montrer pleinement , dans les narrations , le caractère de la civilisation moderne et de l'esprit français. Dans les cités antiques , la vie était publique ^ la liberté était la participation au pouvoir ; l'état était comme un être collectif, vivant d'une vie commune et absorbant toutes les existences privées. Le culte , les arts, les demeures, la forme du gouvernement -, tout contribuait à effacer les apparences individuelles. Au contraire , les hordes germaniques étaient une libre association d'hommes , jaloux de leur indépendance, prêts chaque jour à rompre le contrat qui les unissait, enchaînés par leur propre volonté, moyennant des conditions faites d'homme à homme. Ce sentiment de forte individualité , cette constitution sociale, ([ui avait pour loi fondamentale mon droit et mon épée, prit racine dans le régime féodal. D'autre part, les liens qui formaient et isolaient les anciennes cités les unes des autres; les différences de culte , de race , d'opinion , ne se retrouvaient jioint parmi les nations féodales. Même religion , mêmes mœurs , mêmes formes sociales dans proscpie toute
l'Europe 5 ainsi, il n'y avait aucun intérêt qui pût crëer de petites nations particulières , où l'individu disparût dans Ja communauté.
Ces différences se retrouvent dans les narrations des deux époques. Xénophon et César parlent d'euxmêmes comme d'un tiers. Ils s'effacent et se dérobent sous le nom de Rome ou de la Grèce. Leur récit est grave-, tout s'y rapporte à l'intérêt commun, à l'intérêt de l'entreprise dont ils sont chefs. Pourquoi parleraientils de leurs impressions , de leurs faits particuliers ? Comment serait-il venu à là pensée de ces hommes de l'Agora ou du Forum de raconter leurs prouesses , comme devait faire un jour le chevalier assis devant son large foyer, parmi sa famille, ses serviteurs et ses vassaux ? D'autres situations amènent d'autres habitudes de l'esprit , et chaque temps porte avec lui sa vérité et son charme. Plus d'harmonie , plus de grandeur, plus de sérieux , une plus complète unité , s'attachent peut-être à la vie antique. La vie du moyen âge est plus variée, plus imprévue j l'homme s'y présente avec une physionomie moins régulière, moins bien proportionnée , peut-être , mais qui signale sa force et sa liberté.
De là un genre nouveau d'historiens merveilleusement appropriés à l'esprit moderne ; de là les mémoires , ces récits vivans , où le narrateur, en se plaçant en scène, nous transporte aussi par l'imagination et la sympathie^ de là cette vérité de couleur locale, inimitable à l'art littéraire.
Ce caractère individuel donné à l'histoire, passa même aux chroniques générales , où l'auteur racontait.
24 iMELANGES LITTÉRAIRES.
non ce qu'il avait vu ou fait, mais ce qui lui avait été rapporté. Froissard a toute la vérité, tout le mouvement des mémoires. Hérodote des temps gothiques , il a porté dans l'histoire une imagination poétique; mais ce n'était pas d'Homère qu'elle lui venait : elle n'avait pas un caractère à la fois naïf, grave et religieux. Son Iliade à lui , c'étaient les romans de chevalerie, dont son livre a emprunté le coloris. Dans les douzième et treizième siècles , un mélange d'histoire et de fable s'était formé, et créa, après coup, un âge héroïque à l'Europe moderne. La chevalerie, toujours plus idéale que réelle , fut associée aux souvenirs de Charlemagne et d'Arthur. La religion chrétienne avait quelque chose de trop grave pour se prêter aux fictions populaires ; d'ailleurs , elle était aux mains du clergé, qui ne pouvait la livrer aux fantaisies des poètes. Cependant les légendes formèrent pour le vulgaire comme une sorte de mythologie , qui n'avait rien de bien sérieux. Il s'y joignit un merveilleux entièrement fantastique , emprunté à l'Orient et aux traditions des religions celtique et germaine. De ce mélange naquirent les épopées du moyen âge, dont la source est, comme on voit, bien loin de la solennité antique; simples jeux de l'esprit, où Fou ne trouve rien de symbolique , ni de consacré.
Nul des successeurs de Froissard n'eut un charme pareil au sien ; nul ne fut aussi grand écrivain , peintre aussi animé. La série des chroniques et des mémoires se continue , en prenant de plus en plus le caractère de la réflexion et du jugement, gardant toutefois longtemps encore la naïveté d'impression et de langage.
Sous Louis XI, la politique s'introduit dans les affaires et dans les récits j les passions brutales font place , dans le gouvernement , au calcul et à la prévoyance. Aussitôt Comines paraît pour introduire , dans liiistoire écrite , le bon sens , l'examen , l'intelligence des causes, la connaissance raisonnée du caractère des hommes et des peuples. Une chronique latine, de la même époque, attribuée faussement à Amelgard, sans avoir, tant s'en faut , le même degré d'intérêt et de vie, est pourtant fort remarquable par ses jugemens sur les grands changemens qu'éprouva pour lors le gouvernement de l'État et sa constitution sociale. L'auteur, quel qu'il soit, était ecclésiastique, et, dans ces siècles, le clergé avait une haute supériorité de raison , un honorable sentiment de la justice, qu'on retrouve dans les chroniques qui viennent de lui. Celle qui est connue sous le nom du Religieucc de Saint-Denis , et qui comprend le règne de Charles VI , en est de même une preuve manifeste.
Quant à la collection des chroniques dites de Saint- Denis, elle appartient, non pas aux historiens , mais aux historiographes. Dès long-temps, les rois de France avaient chargé les moines de Saint-Denis de tenir registre de ce qui se faisait de mémorable sous leur règne ; c'était la fonction spéciale d'un des membres de cette communauté. Il avait des gages du roi-, souvent il suivait la cour. On voit qu'un de ces historiographes étant mort sous le règne de Louis XI, ce prince se fit apporter tous ses papiers. Tout ancienne que fût cette institution, il ne paraît pas que les chroniques, telles que nous les avons, aient été, dans toute leur
étendue , écrites à mesure et selon les temps. Ce sont le plus souvent des extraits faits ou copiés dans des mémoires et des chroniques , que nous possédons aussi , et qui sont évidemment l'orij^inal. On ne doit pas s'attendre à trouver dans cette œuvre officielle aucune liberté de jugement, aucune révélation curieuse. C'est quelquefois un guide utile pour les dates et l'ordre des faits, mais rien de plus.
Dans le quinzième siècle, on commença à rédiger des histoires complètes du royaume de France. Là, prirent place les origines fabuleuses empruntées à des romans, le Troyen Francus et semblables pauvretés, fictions sans grâce et sans motif. Des écrivains dénués d'érudition et de critique , donnèrent à nos premiers temps le costume et l'apparence du temps oii ils écrivaient. Clovis, chef d'une horde barbare , devint le roi d'une coin, tout comme Alexandre avait eu ses barons et sa clergie dans les fabliaux. Les fausses généalogies , les successions toujours légitimes et régulières, les douze pairs de Charlemagne , la confusion de toutes les époques de législation , s'emparèrent dès-lors de l'histoire de France , et y ont été plus ou moins maintenues depuis, soit par habitude, soit avec connaissance de cause et par esprit d'adulation.
Le siècle suivant vit la grande invasion de la littérature classique : elle se fit sentir dans l'art historique, et nous a, pour ainsi dire, fait perdre un livre, qui n'a pas été ce ([u'il aurait pu être. Si de Thou n'eût pas écrit son histoire en latin, elle aurait été conçue dans un esprit différent ; car le choix du langage est un signe de la disposition de l'auteur. La vie réelle, avec
ses nuances, ses mouvemens, sa familiarité, ne se laisse pas traduire en langue morte. Lorsqu'on se croit oblige de donner aux paroles une dignité empruntée, elles sont unies si indivisiblement avec les sentimens, ([ue ceux-ci s'en trouvent plus ou moins dénaturés. Une foule d'idées du seizième siècle n'ont pas d'expressions latines qui s'y appliquent directement. Ainsi, toute l'histoire prend une couleur pédantesque et factice. De la sorte, les grandes qualités de de Thou, la rectitude de son jugement, sa probité politique, la beauté de son ame , ne valent pas ce qu'elles auraient valu, s'il eût consenti h être de son temps.
Mais , si le seizième siècle a eu un historien qui n'a pas voulu le représenter dans toute son énergique effervescence , il a laissé bien d'autres témoignages de lui-même. L'époque de la Réforme et de nos guerres civiles de religion n'a pas trouvé la France muette et barbare, comme les convulsions du moyen âge. Les âmes n'étaient plus abruties par l'habitude de la violence et de l'oppression , les esprits ne croupissaient plus dans l'ignorance^ le jugement et la réflexion s'étaient émancipés^ les communications étaient devenues faciles et habituelles , et déjà commençait à se faire sentir l'influence de la plus grande circonstance des temps modernes , l'imprimerie. Cette activité prodigieuse des passions , ce besoin de mouvement, ce goût de la domination chez les uns, de l'indépendance chez les autres , qui avaient formé le caractère français et européen depuis trois siècles, avaient passé dans l'ordre intellectuel. C'étaient les esprits qui maintenant voulaient conquérir, s'affranchir, s'agiter, et dépenser une
activité exubérante. Dès-lors , la société s'exprime par tous les langages. Les arts, la poésie, les lettres, la philosophie, la jurisprudence, les controverses religieuses , sont autant de manifestations diverses de l'état de la nation. Toutes sont les matériaux de l'histoire. Il n'y a plus qu'à choisir sous quel aspect on veut l'envisager, quel ordre de faits on veut observer, pour les suivre et en montrer l'enchaînement. Le talent de l'historien consistera surtout à résumer toutes ces expressions diverses d'un même temps et d'un même peuple.
Ainsi, l'histoire des troubles de la Ligue doit être cherchée, non pas seulement dans les récits, et ils ne manquent pas, mais dans les pamphlets, les satires, les sermons, la polémique religieuse et politique. Le siècle se trouve à la fois dans la gravité de de Thou , l'humeur gasconne et immorale de Brantôme , les négociations de Castelnau, la féroce rudesse de Montluc, la sombre austérité de Calvin , la douceur élégante de Théodore de Bèze , la vertu et le grand sens de l'Hôpital , la tranquille indépendance d'esprit de Montaigne , la science plus ou moins pédantesque des jurisconsultes , de Loyseau , de Pasquier ^ il faut apprendre l'intelHgence des faits dans la satire Ménippée , dans les prédications de la Ligue, dans les écrits que publiaient chaque jour les factions et les opinions diverses.
C'est vers la fin de ce siècle que commencèrent les immenses travaux d'érudition histori([ue , qui se continuèrent avec plus d'activité encore pendant tout le cours du siècle suivant. Juste-Lipse , Scaliger, Usher, Dupuy, Pclau , les deux frères Saint-Marthe , Ducange , Duchcsnc, Mabillon , Baluzc et beaucoup d'autres,
ont mis en ordre et en lumière presque tout le passé , auparavant épars et confus. On ne se souvient pas assez de ce qu'on doit à ces savans hommes : sans la patience de leur labeur, et souvent aussi la sagacité de leurs recherches, on ne saurait presque rien en histoire. Feuilleter leurs nombreux volumes est presque de l'érudition; ainsi, l'on peut juger de ce qu'il leur fallut de peine pour aller chercher tant de science dans les manuscrits, les titres ou les généalogies. Chronologies , grammaires, glossaires, éditions correctes, commentaires, recueils : tout ce qui peut aider le travail d'autrui , nous vient de leur dévouement ; car la route qu'ils suivirent ne conduit pas à la gloire et au succès ceux qui prennent la peine de l'ouvrir. Une congrégation savante et l'Académie des Inscriptions ont continué cette série non interrompue d'hommes studieux et utiles.
Arrivés au dix-septième siècle, nous sommes en pleine civilisation ; il n'y a plus à rechercher les sources de l'histoire, ni quels témoins il faut consulter pour connaître les événemens contemporains. L'art historique doit maintenant être considéré comme une branche de la littérature et de la philosophie ; il en est dorénavant inséparable. Les faits ne manquent plus de publicité. Sous quel aspect ont-ils été envisagés ? par quels liens a-t-on voulu les enchaîner? qu'a-t-on cherché en eux ? que leur a-t-on fait signifier? Telles sont les questions qu'on doit s'adresser, en examinant les divers écrivains et les directions différentes de l'art.
Après que les lettres grecques et romaines eurent, pendant plus de cent ans, versé toute leur influence
sur la littérature française , la langue se trouva formée. Elle avait pris un caractère de gravité, de pompe, qui ne fut pas d'abord sans quelque recherche. En outre , le règne du cardinal de Richelieu avait mis en grand goût de politique : non point cette politique fondée sur la raison et la justice qui voit les choses de haut et avec conscience , mais l'esprit de ruse et d'audace qui procure le succès du moment. L'école de Machiavel avait- des disciples nombreux. Ce double caractère de dignité quelque peu guindée , et d'habileté mêlée d'ostentation, se retrouve dans Balzac, dans Lamothe- Levayer, dans Sarrazin , dans Saint-Réal , dans Corneille, qui mit aussi en œuvre le passé. Plus de laisseraller et de finesse distinguèrent Saint-Évremont dans ses réflexions sur les Romains , et dans ce qu'il écrivit sur son temps. Les auteurs de mémoires , et , avant eux tous , le cardinal de Retz , restèrent dans une couleur vraie et facile. Plus que personne, il donna tout le charme de la vie à cette manière d'écrire l'histoire avec des impressions personnelles. Jusqu'au moment où une bien autre activité politique et de bien plus grands intérêts vinrent agiter les peuples , le cardinal de Retz faisait concevoir, mieux qu'aucun écrivain , le mouvement et les passions , qui se développent dans les crises populaires. Depuis, on a joué plus gros jeu , et l'on a trouvé un peu petite la partie où il s'animait si spirituellement.
Vers ce temps-là, parut la première histoire générale de France qui soit devenue classique , et qui ait rendu familière une certaine connaissance de nos annales. Mézeray ne fut jias écrivain tendu ni beau diseur,
comme quelques-uns de ses contemporains; son langage fut simple et naturel. Pour composer son livre , il fit peu ou point de recherches , et prit pour bonnes les chroniques demi-fabuleuses, qui avaient été faites avant lui 5 il laissa aux premières races et aux anciens temps la fausse couleur, dont on les avait peintes. Aune époque , où l'esprit de la monarchie absolue commençait à prendre possession de l'histoire , et voulait voir dans le passé une consécration et une légitimité pour le présent, le mérite de Mézerayfut d'avoir conservé le vieil esprit français, l'esprit des jurisconsultes du seizième siècle. Mézeray a pour l'autorité royale ce respect bourgeois qui n'a rien de courtisan , et compatit à merveille avec le sentiment du bon droit. Son histoire a la franchise des remontrances du Parlement : elle sait vénérer la source de l'autorité , et en blâmer l'usage. On se plaît aux phrases rudes qu'il jette de temps en temps contre les abus et les iniquités. Plus tard, l'indépendance eut d'autres sources et d'autres apparence?. C'est ce caractère qui donne à l'histoire de Mézeray un ensemble et une fermeté, qu'on ne trouve pas dans des livres écrits depuis avec beaucoup plus de science.
C'était d'ailleurs un progrès que le besoin des histoires générales. La succession des événemens durant les siècles serait d'un intérêt nul , si les faits tombaient, l'un après l'aulre, sans enchaînement, si leur série n'était que l'ordre des dates. Le charme dramatique attaché à telle ou telle époque particulière, qui a son exposition , son progrès et son dénouement 5 la sympathie excitée par les biographies 5 la réalité conservée dans des mémoires , ne peuvent se retrouver dans une
histoire générale. Il faut donc qu'une pensée , ou du moins une intention large et unique, préside à sa conception -, il faut que l'écrivain nous montre les faits s'avançant vers un but , qu'il nous fasse comprendre chaque pas fait sur la route. La raison est aussi exigeante que l'imagination 5 elle réclame l'unité , et veut qu'on lui produise de même son drame et son épopée, dont le héros est une idée, si l'on peut parler ainsi.
On le peut sans doute , quand on songe au Discours de Bossuet sur l'Histoire universelle. II s'empara de tous les événemens qui s'étaient écoulés depuis la création jusqu'à la venue du Messie , et , se plaçant audessus delà sphère humaine, il prit pour plan de son ouvrage le dessein de la Providence 5 de là , il s'attacha à montrer que tout avait été une préparation et une annonce de cette Rédemption promise et nécessaire. Dans son livre, c'est la volonté divine , bien plus que la liberté humaine , qui sert de lien aux faits -, ce n'est pas en vertu des lois de notre nature que les choses se sont faite^s durant quatre mille ans 5 Bossuet ne semble pas croire que ces lois soient assez certaines et assez expresses pour amener l'humanité à un résultat nécessaire et infaillible. Dieu intervient dans les affaires de ce monde par une action directe : il ne lui a pas sufli de promettre et de prescrire le terme qui doit être atteint -, souvent après avoir placé le genre humain sur la route, il le fait encore avancer de sa main. C'est non-seulement l'histoire de la volonté de Dieu , c'est l'histoire de son gouvernement. NoiîJ verrons comment , plus tard, on s'est efforcé, chose dilllcile , de concilier le libre arbitre humain , avec la nécessité absolue d'arriver à un résultat
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donné , avec la nécessité d'atteindre à une conséquence prévue des lois générales de l'humanité ^ tentative qui , dans son excès, n'irait pas à moins qu'à proclamer la fatalité historique.
Il nous est resté une foule de mémoires, de lettres, de souvenirs du siècle de Louis XIV, où se montrent l'élégance facile, la grâce de pensée et de langage , le bon sens, la justesse, qui caractérisent cette époque. Tout y est naturel et souvent piquant , comme était la conversation de cette société qui passait si doucement la vie en cherchant à plaire. Néanmoins ce n'est point l'art historique -, c'est peut-être mieux , puisque c'est la nature même ^ mais ce n'est pas la même chose.
Parmi ces œuvres toutes personnelles , s'élève un admirable monument historique , les Mémoires du duc de Saint-Simoji. Il n'y a pas un plus grand peintre; rien n'est si vivant que les scènes qu'il retrace , que les personnages dont il fait le portrait. La passion curieuse de voir, de connaître, de juger, fut aussi ardente en lui, que l'ambition pouvait être chez d'autres. Son langage , interprète fidèle de ses énergiques impressions , n'a rien du lettré , ni même du courtisan. U est grand seigneur dans son style comme dans son point de vue ; son indépendance amère et chagrine apparaît dans ses paroles comme dans ses opinions. Pour reproduire ce qu'il éprouve si vivement , il accumule les circonstances , prodigue les nuances , multiplie les épithètes ; les mots s'entassent jusqu'à ce qu'il soit arrivé à rencontrer l'expression juste et mordante qui donne le dernier trait à sa peinture.
Considéré comme écrivain politique , le duc de II. 3
Saint-Simon doit occuper aussi une place ëminente. Lui seul n'a pas été subjugué, ni séduit par les grandeurs de Louis XIV. Il vint après cette première époque si'brillanle, où la France apprenait à connaître l'ordre public , la régularité administrative , l'égalité d'obéissance, tandis qu'en même temps elle rayonnait de tout l'état de la gloire. Le grand roi avait vieilli : la prospérité, la gloire, le pouvoir absolu, avaient corrompu sa raison ; les babiles ministres avaient fait place à la médiocrité docile ; madame de Maintenon régnait. Le duc de Saint-Simon échappa à un prestige qui fascinait encore tous les esprits. Il est juge sévère d'un gouvernement que personne ne savait plus juger-, mais son indépendance n'est ni d'un philosophe , ni d'un publiciste, ni d'un citoyen. La passion aristocratique, qui le dégage noblement de la servilité du temps, le jette dans d'excessives chimères. Il se fabrique un passé systématique, et s'en va avec une bizarre insolence chercher des droits dans la conquête germanique -, il ignore bien plus encore l'état de la société dans le présent ; pour l'avenir, ses projets de bien public et de gouvernement n'ont pas la moindre apparence d'application possible. Considérée d'une façon littéraire et philosophique, l'histoire , sous le règne de Louis XIV, hormis cette grande œuvre de Bossuet , qui a tellement agrandi et élevé la sphère de l'historien, ne présente pas de production considérable. L'époque n'était peut-être pas trèsfavorable. Le siècle de Louis XIV offre un aspect de calme et d'harmonie dans les esprits. Il semble qu'après avoir participé avec ardeur au mouvement de la civilisation , et lui avoir fait faire des pas immenses, la
France se reposait alors dans le bien-être qu'elle procure. Jamais siècle ne se trouva plus satisfait de luimême. Il ne méprisait point le passé; car c'est une grande autorité, et alors on les respectait toutes : mais on ne le voyait pas tel qu'il était 5 on l'ajustait aux mœurs du temps. Il prenait , dans les imaginations, une apparence d'ordre, de règle, d'arrangement un peu factice , pareille à tout ce qui existait. U y a, dans les histoires écrites dans ce temps , quelque chose du caractère que la tragédie antique avait pris en passant sur le Théâtre-Français. Mais, pour le drame, il suffit que la vérité existe dans l'imagination du poète; l'exactitude d'imitation , dès qu'elle n'est pas conçue du premier jet, n'est même qu'une froide affectation. U n'en est pas ainsi pour l'histoire : c'est le réel que cherche et doit chercher l'écrivain ; il ne peut point inventer en sûreté de conscience ; vainement il chercherait à substituer la vérité de l'artiste à la vérité des faits et de la coideur.
L'abbé de Vertot n'envisagea guère l'histoire autrement ; elle fut pour lui une composition littéraire , et rien de plus. Il faut le nommer, parce que, dans ce genre, il eut du talent, du succès et des imitateurs.
Le père Daniel fut le premier, non pas à étudier l'histoire de l'ancienne France avec érudition, mais le premier à écrire une histoire générale où cette érudition fût miseàprofit. H n'adopta point, commeMézeray, les annales des premières dynasties sur la foi des vulgaires chroniqueurs des quinzième et seizième siècles. Il étudia les originaux : à cela se réduisit son mérite ; l'on peut dire qu'il donna un bon exemple , mais profita
peu (le son propre travail. Outre qu'il pénètre mal dans l'esprit du vieux temps , et qu'il raconte sans charme , sans vérité et sans mouvement , il faussa ou contourna , en faveur du pouvoir royal ou ecclésiastique , tous les témoignages contemporains qu'il avait consultés. Son impudence, dans ce genre, va jusqu'à la naïveté. U n'y a pas, dans les quatorze siècles de la monarchie française , une iniquité royale ou sacerdotale qu'il n'ait approuvée ou justifiée. A dater du seizième siècle, époque de la fondation de son ordre , il doit être lu avec plus de méfiance encore.
Dès-lors , l'histoire commençait à être un arsenal où les opinions allaient puiser leurs armes. On avait dit, depuis déjà long-temps, que tout moine écrivait pour son couvent -, il n'y eut bientôt plus que deux couvens. La lutte commença entre l'autorité et l'examen , entre la puissance des uns et les droits des autres. Une fois la philosophie soustraite à la théologie, elle eût été inconséquente à elle-même, si elle eût admis un titre quelconque sur parole. Cependant avant de secouer tout-à-fait l'autorité du passé, et de chercher témérairement la source du droit dans la raison , on s'efforça pendant long- temps de légitimer toute réclamation, en lui trouvant un appui historique. L'idée de justice est attachée à la possession reconnue ; la société repose sur cette base , et quand on se plaindra de l'usurpation et de la transgression de la loi, on sera toujours mieux reçu qu'en protestant, au nom de la raison, contre la société elle-même et ses lois. Ainsi, rien de plus simple que de chercher ses argumens dans l'histoire^ rien de plus naturel que de vouloir l'incliner en sa faveur.
Delà , entre autres, les controverses long-temps prolongées sur les origines delà France, où de fort grands esprits et des gens savans ont vu tout ce qu'il leur convenait d'y voir. Chacun se plaça au point de vue qui flattait son opinion. Dans ce mélange de nations conquérantes et conquises, dans ce chaos des invasions barbares, dans ces lois ou ces coutumes de plusieurs peuples vivant séparés sur le même sol , il fut facile de trouver à peu près ce qu'on voulait. M. de Boulainvilliers vit un chef de Germains sur le trône, où l'abbé Dubos plaçait le pouvoir impérial imité des Romains. Les uns comme les autres , dans cette étude toujours continuée du droit public français, qui est devenue une des branches les plus importantes de notre histoire , ont sans cesse pris pour constant ce qui était accidentel , pour accompli ce qui était essayé , pour général ce qui était partiel.
La cause principale des erreurs où sont tombés tant d'hommes remarquables , c'est l'iiabitude de transporter, dans les époques qu'ils exploraient , la régularité et l'ordre du temps actuel. De même que , dans les auteurs de narrations historiques, les faits prenaient un faux aspect , parce que leur imagination ne savait pas leur représenter les convulsions des peuples , l'anarchie , les guerres d'invasion et les conquêtes ^ de même , les publicistes se trouvaient entraînés involontairement à chercher le droit où régnait seulement la force, à confondre les périodes successives, à supposer aux. institutions un cours non interrompu , depuis le moment où leurs premiers rudimens se laissent apercevoir. Sur cette route , la science historique
n'ayant pas à raconter, mais à connaître et à juger, doit faire de continuels progrès. L'érudition des successeurs se greffe sur celle de leurs prédécesseurs. Les uns ne tombent pas dans les erreurs des autres. D'ailleurs , la législation politique et civile de la France actuelle ne se rattachant plus au passé, n'y cherchant plus ses origines et son autorité, l'esprit est devenu plus libre et les préjugés moindres dans l'examen de la constitution sociale de nos vieux temps.
Au xviii* siècle , il ne s'agissait plus seulement de chercher, dans l'histoire, des théories du droit public français ; les questions étaient plus vastes. Sans résumer en une seule pensée et resserrer par un lien puissant tous les événemens , comme l'avait fait Bossuet , l'esprit philosophique ne vit pourtant dans les annales de la race humaine qu'un seul fait , le développement et l'émancipation de l'esprit humain. C'est cette idée qui produisit l'histoire générale des temps modernes de Voltaire ; livre éminemment pénétré de l'esprit du temps, comme tout ce qu'écrivit ce représentant du dix-huitième siècle ; livre qui fit école dans la manière d'écrire l'histoire , et d'autant plus puissant sur le public, que la pensée de Fauteur est répandue sur tout son ouvrage avec une grâce facile , une clarté , un entraînement pleins de charmes : car c'était par sentiment, non par réflexion, que cette pensée était en lui. Tel il fut dans tous ses écrits : il ne démontra pas , il sympathisa.
Dès-lors l'histoire embrassa tous les élémens divers de la civilisation -, elle ne fut plus seulement la série des guerres , la succession des rois , le gouvernement
des Etats, Il fallut qu'elle se compliquât de lout ce qui complique la vie moderne, bien plus individuelle, et consëquemment plus variée dans son aspect que la vie antique. Les lois, les mœurs, la religion, les arts, le commerce , l'industrie , le bien-être des peuples, furent suivis dans leurs progrès successifs. C'étaient autant d histoires particulières , chacune présentant une série de faits , mais toutes liées par un intérêt commun , le sort de l'humanité. De la sorte, la tâche de l'historien devint incomparablement plus difficile.
Il n'entre pas dans notre sujet d'examiner commejit chaque écrivain l'a remplie. Nous nous sommes proposé seulement d'examiner les diverses formes de l'art historique. Assez d'autres ont dit ou pourront dire ce qui manque à ï Essai sur les mœurs , de Voltaire. L'intention générale de son livre a pu trouver après lui , et chez un autre peuple , des interprètes plus graves, moins préoccupés de leurs préjugés 5 on a pu entrer mieux dans l'esprit du temps passé, et ne pas le juger toujours du point de vue actuel ; mais Voltaire a un défaut plus grave , c'est de dédaigner ou de nier l'enchaînement des événemens entre eux. Pour lui, la fatalité, c'est le hasard; tandis que, pour d'autres, elle est la nécessité. 11 est , par là , en contradiction manifeste avec l'idée principale de son livre. Si l'esprit humain a une marche progressive , si la raison poursuit une carrière de développement , il est clair que les faits ont une cause régulière dans leuT marche , et qu'ils doivent se produire les uns les autres. La pensée et la volonté de l'homme ne peuvent pas avoir des lois qui leur soient inhérentes , et les événemens (pi'ellcs
produisent n'en point avoir. Voilà où l'esprit sceptique et le dédain du passé conduisirent Voltaire.
Précisément à la même époque , hors du mouvement philosophique de la France , un philosophe longtemps resté inconnu au fond de l'Italie , Vico , donnait à l'histoire le plus grand degré de généralité qui se puisse imaginer. D'autres la réduisaient, pour ainsi dire , à un seul fait, la civilisation. Lui, il rechercha les lois de ce phénomène. Elles ne pouvaient dériver que de deux sources : l'action directe et continue de Dieu sur l'homme j telle avait été la pensée de Bossuet 5 ou les lois de la raison , lois nécessaires , lois supérieures à la volonté humaine. Vico, philosophe religieux, sans rejeter l'intervention divine, ne la considéra que comme primitive et originaire , comme ayant réglé d'avance les épreuves par où devait passer l'esprit humain , en se développant selon les lois de la raison. L'histoire , ainsi résumée , devient l'accomplissement d'une prophétie philosophique, puisque sa marche est nécessaire, puisqu'elle peut être prévue. Ainsi, lorsque l'astronomie eut connu le cours invariable de la lune , elle put annoncer toutes ses phases. Les actes, les lieux, les noms propres, peuvent donc disparaître delà scène historique. Il ne s'agit plus de raconter comment tout a été , mais de démontrer comment tout a dû être. De sorte qu'un des imitateurs les plus ingénieux de Vico a pu intituler un livre : Formule de l'histoire d'un peuple , appliquée au peuple romain. Rien ne prouve un plus grand esprit que l'examen de l'histoire par Vico ^ si le système porte quelque exagération, quand on le pousse aux dernières conséquences , il donne l'idée d'une puis"
sance philosophique et d'une imagination pénétrante, qui assignent une haute place à l'auteur de la Science nouvelle. Son influence ne se fit pas sentir de son temps; il n'appartenait pas à la philosophie alors régnante en France 5 aujourd'hui, il se trouve conforme à la disposition des esprits, et il fait école.
Pendant que les historiens anglais imitaient Voltaire , en donnant à sa manière d'écrire l'histoire quelque chose de plus complet et de plus sérieux, une nouvelle branche de la science historique s'élevait , au grand honneur de la France. Montesquieu fut encore plus historien que philosophe. Son imagination vive se plaisait surtout au spectacle des événemens et des hommes. Ce ne fut point la nature humaine, universelle et abstraite , qui fut l'objet de sa contemplation; il chercha les liens et les conséquences des faits historiques. De là résulta une étude des lois politiques et civiles , sous un rapport nouveau. En les comparant aux circonstances au milieu desquelles elles ont pris naissance, il essaya de découvrir leur vrai sens. Sa politique n'a rien de dogmatique ni d'absolu ; elle est critique et narrative ; il explique la législation selon les temps, les lieux, les races, les événemens. Il est loin pourtant de mettre en oubli les règles générales de la justice et le sentiment moral ; rien en lui ne ressemble à l'indifférence de la fatalité. Plus vivement qu'aucun historien moderne, Montesquieu sait s'aiHiger sur les malheurs ou la honte de l'humanité, s'indigner contre l'oppression et l'iniquité. Toutefois , il ne se propose jamais pour but une réforme fondamentale. Hardi dans son examen , il est résigné dans ses
conclusions; c'est l'esprit du jurisconsulte porté à un haut degré d'élévation et de lumière , et cependant restant dans sa sphère. De lui date cette école du droit, qui se nomme historique, et qui , née en France, fait depuis quelques années l'honneur de l'Allemagne.
Le xviii' siècle a donc laissé de grandes traces dans la science historique. Dès-lors elle embrassa, dans son vaste domaine, tous les ordres de faits. 11 en résulta qu'elle perdit beaucoup son caractère primitif. Le récit des actions humaines , telles qu'elles apparaissent à nos yeux avec levn-s circonstances extérieures, frappe et charme notre imagination. Si elles sont interrogées et disséquées pour être rattachées à un système, à une pensée commune, le simple récit devient, pour ainsi dire, l'accessoire; c'est ce qu'on peut remarquer de toutes les histoires générales qui sortirent de l'école voltairienne et anglaise. Un homme de talent poursuit sa pensée à travers tous les faits , trouve dans chacjue événement une preuve à l'appui de son opinion; cette pensée générale, cette opinion fixe devient alors le fil conducteur de Ihistoire; c'est là que s'attache l'intérêt du lecteur. L'unité, condition première et indispensable de toute œuvre de resj)rit , résulte de la préoccupation même de l'auteur. Il peut diviser sa composition en parties distinctes ; placer ici un abrégé des événemens, là les révolutions du gouvernement, ailleurs les arts, les mœurs, le commerce. Le passé se trouve ainsi décomposé , déchiré en pièces et privé de la vie ; l'idée seule de l'auteur reste vivante et animée, et c'est elle que nous suivons.
Quand une telle forme d'histoire tombe aux mains des hommes médiocres , qui n'ont ni pensée dominante, ni opinion énergique^ quand l'imagination, qui seule a l'intelligence du passé, manque à Tauteur^ quand en même temps la timidité de jugement, le respect et l'adulation pour un pouvoir ou une passion dominante soumettent la narration aux ménagemens et à la servilité, alors l'histoire devient un ennuyeux chaos. Lui donner le caractère philosophique n'appartient pas à tout le monde ; mais il est facile de lui ôter le caractère dramatique et pittoresque.
Lorsqu'après tant et de si grands événemens , les générations actuelles se trouvèrent au sein d'un loisir favorable à l'activité littéraire, l'esprit, encore ému par de longues agitations , hérita du mouvement et de l'impulsion qui avaient long - temps animé les passions. Une des premières routes où les lettres se précipitèrent avec ardeur, ce fut l'art historique. On avait assisté à des scènes si grandes , si variées , si remplies du plus poignant intérêt 5 on avait tant vu faire l'histoire, qu'on voulut retrouver dans le passé quelque chose de ce qu'on avait vu et éprouvé. D'ailleurs, l'expérience donnait maintenant la clef de choses que n'avaient pu comprendre même les hommes de génie, qui avaient vécu dans une époque d'ordre et de calme. L'histoire apparaissait sous un jour nouveau à ceux qui , pendant les convulsions et les déchiremens des peuples , avaient vu à nu tant de fibres et de ressorts de la nature humaine, que d'ordinaire elle ne manifeste pas durant le repos. En outre, cette lutte d'opinions, où le passé était opposé au présent , où Fou cherchait dans l'un des
autorités pour enchaîner l'autre -, cette lutte n'était pas encore terminée. Il fallait donc aller à la connaissance de ce passé , falsifié et déguisé sous tant d'illusions et de déclamations.
Alors , pour parler comme Lucien , commença cette fièvre historique qui n'a pas encore produit tous ses effets. Dans l'étude de l'histoire , ainsi que dans toutes les autres , le caractère du nouveau siècle se fait pleinement voir : nulle direction n'est exclusive, nulle forme n'est imposée 5 il y a liberté et activité d'esprit. Mais, on peut le dire à la louange du temps actuel, presque toujours une pensée forte, une conception générale , a présidé aux divers essais qui ont été tentés. Les uns ont saisi l'enchaînement rationnel des faits , et ont cherché ce qu'ils avaient de nécessaire , ce qui les rattachait à des causes générales ; d'autres ont, pour ainsi dire , considéré les peuples ou les États comme des individus , et nous ont intéressés à leur caractère et à toutes leurs vicissitudes; l'unité de composition s'est attachée au sort des races éteintes, qui nous ont été montrées vivantes. Quelques-uns ont mis en scène les factions, marchant sous l'étendard des opinions diverses; ils ont expliqué leurs intérêts, leur tendance , la portée de leur action ; ils ont ainsi développé , d'une manière à la fois dramatique et philosophique, tout le mécanisme des révolutions. Il en est qui ont cherché à reproduire , par la naïveté du récit , l'ensemble de la société des vieux siècles ; qui ont pris le point de vue des opinions contemporaines, afin de montrer ce que pensaient, ce que disaient, ce que souffraient les générations passées-, qui ont voulu, enfin , parler au lecteur
par les impressions du récit, plus que parles jugemens de l'auteur.
Mais ce qui rend le siècle éminemment historique , c'est que , dans toutes les sciences morales , il ne procède plus que par narration. Au lieu de renouveler les systèmes , il veut qu'on les décrive ^ au lieu de les juger, il s'efforce d'expliquer les circonstances qui les ont produits, chacun à son époque. Il s'enquiert moins de la portion d'erreur qui peut se trouver dans chacun d'eux, que des causes qui ont rendu cette erreur nécessaire. En toute chose , c'est la progression qui l'intéresse ; il cherche dans le passé des motifs pour se confier à l'avenir, et veut donner à l'historien la haute mission du prophète.