‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 4 sur 64 · ANGLAIS · texte numérisé non relu

ANGLAIS

L’histoire démontre que le principal but de ceux qui les premiers vinrent au Canada, fut d’y fonder une nation, d'y implanter la civilisation de la France. Aussi les voit-on, à peine débarqués sur ses rives, s’attacher à la terre et soutenir des luttes sanglantes contre les hordes sauvages qui s’opposent à l’accomplissement de cette glorieuse mission. Nos pères furent essentiellement soldats et laboureurs ; et lorsque, après des efforts héroïques, ils furent forcés de dire adieu au drapeau blanc que les débris de l’armée de Montcalm emportaient en France, ils retournèrent à leurs champs, bien décidés à continuer l’œuvre qu’ils avaient entreprise.

Disséminés sur les bords du Saint-Laurent, depuis Montréal jusqu’à Québec, sans autre ambition que celle d’élever leurs enfants dans l’amour de la religion et le souvenir de la P'rance, ils ne voulurent rien voir au delà du clocher de leur église et des rivages de leur beau fleuve. Contents du produit de leurs terres, dont la fertilité dépassait leurs désirs, ils abandonnèrent, dès le commencement, le

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commerce et la spéculation aux étrangers que le désir de la fortune attirait dans ce pays.

Tant que les terres rendirent d’elles-mêmes au centuple le grain qu'elles avaient reçu et suffirent à l’augmentation des familles, ils vécurent dans une douce aisance, dans une aimable quiétude d’esprit, indifférents au progrès qui s’accomplissait autour d’eux, insouciants de l’avenir.

Payer la dîme à leurs curés et la rente aux seigneurs était toute leur préoccupation.

Les seigneurs eux-mêmes, possesseurs de biens et de ressources considérables, gaspillaient leur fortune dans les plaisirs et les amusements. Mais un jour vint où les récoltes furent moins abondantes, où la population, qui se multipliait avec une fécondité étonnante, se trouva à l’étroit ; l’âge d’or était passé.

Les terres épuisées auraient eu besoin d’une culture plus intelligente, mais, privés d’écoles et de tous moyens d’instruction par la mauvaise volonté du gouvernement anglais et par leur propre indifférence, les Canadiens-Français étaient impuissants en face de cette situation malheureuse.' Il aurait fallu à nos compatriotes, pour éviter le morcellement de la propriété, s’enfoncer dans la forêt, mais il n’y avait pas de lois alors pour protéger le colon, pour lui ouvrir des chemins, lui fournir les premières semences. Il leur aurait fallu encore se livrer au commerce, à l’industrie, exploiter nos mines et nos richesses forestières, mais ils manquaient de capitaux. Découragés, dominés aussi par un

goût inné pour les voyages et les aventures, ils commencèrent à s’expatrier.

Pendant ce temps-là, les Anglais, qui n’avaient laissé échapper aucune occasion de s’enrichir, met-taient la main sur toutes les ressources du pays, établissaient des manufactures et accaparaient les principales branches de commerce. Venus en Amérique avec des connaissances variées, une éducation pratique, soutenus, quelques-uns, par les capitalistes de Londres et de Liverpool, ils avaient un avantage immense sur nos compatriotees. Ils joignaient à l’expérience et à l’instruction qui découvrent les éléments de prospérité, le capital nécessaire à l’exploitation de ces éléments.

Ce sont là des faits incontestables.

Nous ne prétendons pas dire que nous n’avons eu aucun succès dans ces nobles luttes du commerce et de l’industrie ; non, malgré tant de désavantages, quelques-uns de nos compatriotes ont figuré au premier rang et acquis de magnifiques fortunes ; les noms des Masson, des Cuvilier et des Renaud suffisent à justifier cette assertion. Ces hommes remarquables ont étonné le pays de leur hardiesse, de leurs talents et de leurs succès, et nous en avons encore qui marchent sur leurs traces ; ^quelques-uns des plus riches propriétaires de Montréal sont, à l’heure qu’il est, des Canadiens-Français. Mais ils forment l’exception.

Si encore, malgré leur petit nombre, ces riches marchands, ces grands propriétaires faisaient de leur fortune, de leur influence, un emploi aussi

utile à la société, un usage aussi libéral que leurs concitoyens d’origine étrangère. Mais là encore n’y a-t-il pas une grande différence ? Voyez les Anglais comme ils brassent, tournent et retournent leurs capitaux, comme ils se lancent dans toute espèce d’entreprises où ils risquent tous les jours leur fortune ; voyez ces milliers d’employés, d’ouvriers, ces milliers de familles que leur libéralité, leur activité font vivre. N’est-ce pas là un beau rôle, un noble exemple ? Que font à la société ces hommes qui deviennent de plus en plus timides et avares, à mesure que la fortune leur arrive, qui dorment sur leurs écus entassés et ne savent que faire de leurs vastes terrains, pendant qu’ils pourraient augmenter, utiliser leur fortune en faisant vivre des centairies d’ouvriers que le manque de travail chasse à l’étranger.

Ceux-là sont les seuls grands citoyens qui luttent et travaillent jusqu’à la fin et mettent le dernier rayon de leur intelligence au service du mouvement commercial, social et politique de leur époque, qui ne déposent le harnais des affaires que lorsqu’ils l’ont mis sur des épaules plus jeunes et plus vigoureuses, et n’emportent pas avec eux dans la tombe le talisman de la fortune d’une génération, l’élément de la prospérité d’une nation.

Comment se fait-il qu’un aussi grand nombre de nos principales maisons de commerce disparaissent pour faire place souvent à des maisons anglaises ?

C’est un malheur national.

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