‹ Mélanges historiques et littéraires [microforme]Chapitre 28 sur 94 · UN BAL INTERESSANT · texte numérisé non relu

UN BAL INTERESSANT

. Il est passé ce bal comme passent les plus belles choses de ce monde ; il a duré l'espace d’une nuit. Mais quelle nuit ! pleine de clarté, d'éblouissements et de vertige. Avec des nuits comme celle-là, j’en Connais qui se passeraient des jours. Le fait est qu'on y voit aussi clair, plus clair même.

Je ne pensais Pas vraiment qu’il y aurait autant de monde, autant de dames surtout, à ce bal donné par les célibataires. Car enfin, honorer les célibataires ! ce n'est pas précisément honorer la vertu, et il n'est Pas prudent, il me semble, d'encourager une pareille institution quand on a des filles à marier.

m'assure que ces dames savent bien ce qu’elles font : l'expérience leur

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que naufrage.

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vite dit, une demande en Alors, tant mieux !

Plus que personne ces vieux célibataires doivent savoir que celui qui s'expose au danger y périt, et qu'il n’est pas si facile de passer froidement toute une nuit sous le feu de cinq ou six cents prunelles,

. de lutter contre ces terribles mitrailleuses. 11 faut avouer que si les mitrailleuses ne faisaient jamais plus de mal que cela, on en rirait bien, même si tous les vieux garçons qui ne se rendent pas étaient mis en pièces ; car enfin ils méritent bien de mourir pour les femmes, puisqu'ils ne veulent pas vivre pour elles. |

D'ailleurs, c’est si vite remplacé un vieux garçon !

Tout de même, ils étaient bien gentils, ces messieurs, le 11 courant, et je me hâte de leur rendre justice ; autrement, on aurait le droit de crier à l’ingratitude. Ils ont bien fait les choses, et si individuellement ils ne valent pas grand’chose, collectivement ils sont magnifiques. On parlera longtemps de leur brillante manifestation du onze avril 1871 : on se racontera leur vaillance, leur galanterie et leur libéralité ; de chacun d'eux les jeunes filles ont dû ‘dire en soupirant : “ Que c’est malheureux qu'il ne se marie pas se

Oui ! et dire que ce sont les meilleurs parmi lés hommes qui ne se marient pas ! Du moins, c’est une femme qui a dit cela. De sorte que ce sont les gens mariés qui devraient être Sarçons, et ce sont les vieux garçons qui devraient être mariés, et ce monsieur que mademoiselle désire pour son mari, aurait dû être son père. Mais pourquoi dcnc cette anomalie ? Ma foi ! c’est sans doute parcc qu’il faut que le ma-

riage soit une source de mérites, un moyen de sanctification.

Mais, alors, c'est peut-être la même chose pour les femmes ? C'est très possible, c'est probable même. C'est l'histoire de la pomme divisée dont les moitiés ne peuvent se retrouver, ; si elles se retrouvaient, le mariage serait le paradis sur la terre ; or, il ne faut pas que ce soit le paradis.

Allons, j'entends des voix courroucées qui me crient :

— Mais parlez-nous donc du beau bal, malheureux ! Dites-nous donc si c’est beau un bal ?

Comment, si c'est beau ? Lorsqu'on passe devant les vitrines de la rue Notre-Dame, on s'arrête ébahi à la vue des belles toilettes qui y sont étalé:s, on ne peut en détacher ses yeux. Eh bien ! croit-on que ces toilettes soient moins belies, lorsqu'elles sont portées par des êtres raisonnables et animés, très animés même ? Qu'on s’imagine un beau lac dont chaque vague, étincelante de diamants, de rubis et d'émeraudes, couverte de fleurs, ferait miroiter sous les rayons du soleil les couleurs les plus riches, les plus variées. Ce serait beau, n’est-ce pas ? Eh bien ! donnez la vie à cette vague, donnez-lui un Cœur, une âme, des yeux, des oreilles, des lèvres roses, des joues vermeilles, des épaules de marbre et un chevelure ondoyante, faites-la parler, rire et danser, animez-la de ce souffle divin qui créa l’homme et on aura une idée du spectacle magnifique que la salle Saint-Patrice offrait mardi dernier.

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