Mélanges historiques et littéraires: ou Recueil de documents rares ou
Vous voulez savoir, mon ami, mon senliment sur la ville de Lyon, c'esl comme si vous demandiez à un amant ce qu'il pense de sa maîtresse. J'ai reçu tant de marques d'estime,
(i) Cette pièce fait partie d'un ouvrage publié sous le titre de Peu de chose y hommage âV Académie de Lyon, par M. Gvimod de la Reynière, avocat au Parlement de Paris, membre de l* Académie des Arcades de Rome, etc., etc. Neufchàtel (Lyon, Périsse frères), 1788, in-8°. La Biographie des Contemporains fait
de bienveillance et d'affeclion depuis que j'habite celle aimable cilé, que je n'ose en porter un jugement, car plus il se rapprocherait de Teiacle vérité, et plus vous pourriez, croire qu'il ne m'est dicté que par la plus expansive reconnaissance.
Il faut cependant essayer de contenter voire curiosité, qui ne se payerait point d'une excuse plus spécieuse que solide. Il faut tâcher de vous faire connaître un peuple qui me paraît avoir les agréments de nos compatriotes sans partager leurs vices; et ce tableau consolant pour les mœurs et l'humanité, ne déplaira pas au philosophe courageux et sensible, qui a peint avec tant de grâce et d'énergie nos (ravers et nos ridicules.
La ville de Lyon est tout entière au commerce, et c'est peut-être à l'aclivilé qu'il commande qu'elle doit ses vertus. L'oisiveté amène le désordre, mais Tamour du travail enfante nécessairement celui de ses devoirs, et lorsqu'on ne songe qu'à les remplir, il est rare que Ton pense à troubler
naître cet auteur à Paris eu 1753. L'éditeur de cet ouvrage n'est pas du même avis, ^oici comme il s'exprime dans son Avertissement : « M. Grimod de la i( Reynière, étant originaice de Lyon, où il a le bonheur de compter encore K quelques parenis et beaucoup d'amrs, a cru pouvoir profiter de son séjour (( dans cette ville célèbre, pour payer ce faible tribut de sensibilité à ses u aimables concitoyens. Cette brochure est donc un opuscule patriotique. « Elle est dédiée à l'Académie, parce que cette société illustre et savante est « comf^ée de l'élite des habitants d'une cité chère aux Muses, et dass lau quelle le ^voir et le goiU de la littérature n'ont pas fait moins de progrès u que les arts, le commerce et l'industrie. » .
Dès l'âge de 1 7 ans, l'auleur publia plusieurs pièces de vers \ elles sont adressées à plusieurs personnes de Lyon ou.de passage en cette ville, et elles se trouvent dan^ le recueil que nous venons de mentionner.
l'ordre moral de la société. Paris, vous le savez, est peuplé d'êtres oisifs, et leur existence e»! un problème dont une industrie coupable peut seule donner la solution. Là, tout flatleur
Tit aux dépens de celui qui l'écoute.
(Lafontaike, fabl. II, liv. I).
L*ame y est flétrie par le besoin, le cœur altéré par Texemple, le germe de chaque vice &'y trouve développé par la facilité de les satisfaire ; et de ce concours de turpitudes sans cesse renaissantes, sort cette foule d'êtres corrompus qui végètent dans la honte, et meurent sans avoir commencé de vivre.
Qu*ici lo tableau est différent! Si les fortunes y sont moins excessives, les besoins y sont aussi* moins impérieux : si chacun n'a pas l'abondant superflu, tous jouissent au moins de l'exact nécessaire. La fainéantise n'ose point se montrer dans un lieu où tout homme se trouve honoré par le travail. Gomme chacun y est occupé de ses affaires, personne n'a le temps d'être dupe, et les chevaliers d'industrie vont exercer ailleurs un talent qui ne leur attirerait ici que Tattention des magistrats, et des dangers sans pro6t et sans gloire : je dis sans gloire^ car vous savez que, dans ce siècle philosophe, les filous ont aussi la leur. Ce n'est peut-être pas la plus usurpée.
^ De cette activité qui se porte à tous les endroits de la ville, il résulte un tableau fait pour intéresser l'observateur. A Paris, on court, on se presse parcequ'on y est oisif. Ici,
l'on marche posément, parce qu'on y est occupé. Le négociant, le marchand, l'artisan, l'ouvrier, tous songent à leurs affaires en les faisant. Tous portent sur leur visage Tempreinle de la réOexion et Ton voit que si leur intérêt les occupe, cet intérêt n*est pas fondé sur le malheur des autres. Le commerçant doit aimer sa patrie, le rentier n'aime que lui-même.
L^industrie est poussée ici au dernier degré de perfection. La main-d^œuvre y est à bas prix, et l'on y ex écute^ des- ouvrages admirables avec des sommes modiques. L'ouvrier se , contente d'un léger bénéfice; le fabriquant aime mieux accroître modérément ses fonds par une prompte circulation, que d'essayer de les doubler par les risques inséparables d'une ' longue attente. Les affairés s'y font avec une promptitude, une confiance, une bonne foi que je n'ai vues qu'ici, et qui peut-être 'ne pourraient exister ailleurs/ Les faillites y sont très rares, et plutôt l'effet du ifalheur que l'ouvrage de la cupidité : enfin l'on peut dire que si le Dieu du commerce a fondé à Lyon son principal temple, il n'y est honoré que par des mains pures, et n'y reçoit que des victimes sans taches.
Si de l'état du commerce nous passons à celui des sciences, des lettres et des arts, vous serez surpris de leurs progrès au milieu des calculs de l'intérêt et des soins du négoce. Le Lyonnais a naturellement de l'esprit ; il conçoit facilement, il s'exprime avec grâce ; il a pour les étrangers cette affabilité qui naît d'un cœur confiant et facile, et qu'il faut distinguer de cette politesse étudiée, masque d'une ame stérile, qu'on
* donne el qu'on prend si souvent ù Paris pour un vérilabie intérêt. I)e ses dispositions heureuses naît une aptitude-, un désir de s'instruire qui, lorsqu'il trouve à les satisfaire, le rend sensible aux charmes de Télude et de la littérature. C'est surtout' dans la génération actuelle que Von remarque ce besoin d'apprendre, la source des jouissances les plus durables, et qui parle si impérieusement à ceux qui, comme vous,
. soni nés pour être les bienfaiteurs du monde qu'ils instruisent et qu'ils éclairent.
Vous attendez, mon ami, que je vous parle aussi des femmes, et je n'aurai garde d'omettre un article sans lequel mon tableau serait imparfait. Le sexe est ici beaucoup plus
.beau qu'à Paris. Les femmes y ont de la fraîcheur, de la grâce et de cette finesse qui rend aimable jusqu'à la laideur : leurs yeux sont très expressifs, leurs gestes animés, leur lan- . gage doux et séduisant ; elles annoncent dès leur plus tendre enfance un esprit très acHf; des grâces qui n'appartiennent qu'à elles et dont elles tirent un merveilleux parti. Elles paraissent aimer beaucoup la parure, mais plus encore la propreté, c'est donc en elles moins un projet de séduire, qu'un besoin de plaire, sentiment naturel à leur sexe, et qui relève le prix des autres vertus quand il est, comme ici, contenu' dans les bornes de la décence.
Les ménages y sont très unis, et l'on n'y connaît point celle classe de femmes désignées à Paris par un nom qui leur convient moins qu'à toute autre ; dont les pièges, sans cesse tendus à la jeunesse et à Topulence, cachent les plus odieuses
manœuvres ; qui n'existent que par Tartifice, ne vivent que par le crime, et dont la corruption est portée au degré où elle cesse d'être dangereuse par l'excès même de son audace. S'il en est ici quelques-unes, elles rendent horomage aux mœurs, soit en se cachant sous le voile de la plus profonde obscurité, soit en tâchant de se faire preridre pour les épouses de ceux dont elles ne sont que les concubines. Ces efforts ' ne vous sembl:ent-ils pas une victoire de la vertu sur le vice? Le luxe a fait ici, comme ailleurs, de très grands progrès. Mais c'est plulôt un luxe de commodité que d'ostentation. Je connais des villes où la table est sacrifiée à la parure; où, pour me servir d'une de vos expressions heureuses et pittoresques, Von jeûne pour avoir du galon. A Lyon, chacun est vêtu avec beaucoup d'élégance ; les classes même les moins opulentes de la société s*annoncent par un extérieur très séduisant, et ce coup-d'œil plaît à l'étranger dont les yeux ne se reposent que sur d'agréables objets. Mais l'éclat de la garde-robe ne nuit point ici à la solidité de la cuisine. Les tables . y sont servies avec abondance et délicatesse (1) : les maîtres en font les honneurs avec plaisir, les femmes avec grâce; et
(i) On raconte que Mercier, l'auteur du Tableau de Paris (d'autres disent M. Grimod de la Reynière), éfaut à Lyon depuis quehiue temps, et parlant des dîners auxquels il avait été invité, dit : u J'en suis à mon trente-troisième brochet. » Il faut connaître les usages de notre ville pour comprendre ce mot vraiment caractéristique, il faut savoir que, dans tous les grands repas qu'on y donne, on est siir de voir figurer, comme plat principal, un brochet du Rhône.
Mélanges biographiques ei littéraires, par M. Breghot du Lut, p. 129.
TABLlilÀU DE LYON EN 1786. H
Ton voit à la gaîté qui y règne que ce plaisir, n'^sl poini factice, et que cette grâce n'est pas étudiée.
Le souper parait être ici le repas le plus agréable; toutes les affaires étant finies avecle jour, chacun se livre plus volontiers à la joie de se retrouver ensemble. D'ailleurs, la lumière inspire une certaine ivresse que le soleil le plus brillant ne produit jamais. Les femmes sont plus aimables, elles sentent mieux toute Tétendue de leur empire, parce que Theure s'approche où elles seront mt)ins avares de )eurs plus chères faveurs. J'ai assisté à quelques-uns de ces soupers, et je vous avoue, mon ami, que je les préfère aux plus brillants de la capitale. Il y règne une aisance, une aménité, un ton de bonhomie, qui n'exclut ni les grâces, ni la saillie, ni même Tépigramme ; mais son tranchant est émoussé par la gaîté. La sotte médisance, l'odieuse calomnie, Tenvie au teint pâle ,et livide, ne trouvent point à s'asseoir à des tables occupées par le bonheur, la joie, le sentiment et la beauté : car vous savez que gens heureux ne s'occupent ni d'envier, ni de déchirer les autres.
Le jeu paraît être ici moins un besoin qu'un usage auquel on n'ose pas encore se soustraire. Vous savez combien je hais cette inveption née pour mettre l'homme d'esprit de niveau avec les sots ; ce puéril ou dangereux emploi du temps qui fait perdre les plus belles heures du jour à remuer de grossières images, ou qui mine en peu de temps les fortunes les mieux établies. J'ai vu avec plaisir qu'on ne connaissait point ici les excès de cette passion slupide, avec tant de moyens
Digitizéd by
de la satisfaire. On jQue pour s'amuser; mais joue qui veut. Dans une assemblée de quinze personnes, je n'ai vu que deux lapis verts, et leurs acteurs même prenaient souvent part à la conversation des assistants. Voilà comme j*aime la société; et cette liberté laissée à chacun de s'amuser comme il lui plaît, prouve un grand usage du monde, et un grand savoir des convenances dans la maîtresse de maison qui permet qu'elle existe chez elle.
Le spectacle est ici le principal et presque le seul amusiement; c'est le rendez-vous diurne de tous les gens occupés, c'est là qu'ils viennent se délasser l'esprit, et lier pour le soir quelques soupers aimables. Ce spectacle présente un bon ensemble ) mais vous savez que l'Opéra comique a chassé Melpomëne et Thalie de presque tous les théâtres de la province. Le public qui fait de la Comédie plutôt une récréation qu'une étude, préfère une jolie ariette bien chantée à une belle tirade, quelquefois mal rendue. Je suis trop poli pour décider, à Lyon, qu'il ait tout-à-fait tort ; mais je gémirai avet vous sur ce goût exclusif, qui ne permet plus aux sujets de se former, et qui amènera tôt ou tard la décadence d'un art, qui depuis longtemps est pour vous une occasion de gloire, et qui a toujours été pour moi une source de plaisirs.
Atin de contenter tous les goûts, il a donc fallu faire ici marcher de front les trois genres : la déclamation, le chant et là chorégraphie. Ces deux dernières parties du spectacle laissent peu de chose à désirer : la première oflFre plusieurs sujets rjîmplis de zèle et d'intelligence, et auxquels ils ne man-
qaenl que de bohs conseils et plus d*encourageraen(s pour d('velopper des talen(s Crès réels, et faits pour honorer Tari dramatique. Le directeur (M. Collot-d'Herboisli) est votre ami :
(i] GoUot-d'Herbois, mauvais histrion, avait joué lougterops sur le théAtre de Lyon, page 184, de Lyon tel qu'il était et tel quUl est, par Tabbé Guillon.
CoUot-d'Herbois réunissait, à une grande atrocité de caractère, un ressentiment implacable contre notre ville, où ce Néron moderne avait été constamment sifflé, comme histrion, malgré ses vils Burrhus, et méprisé comme particulier, à cause de ses infâmes Doryphores. Quoiqu*on Vy eût vu, bas et souple, caresser, par de rampants couplets, la table de l'intendant de Fiesselles, on avait remarqué, dans sa manière de remplir les rôles féroces, un penchant à toutes les cruautés du despotisme. De comédien devenu législateur par Teffet du renversement révolutionnaire, c'était par caractère qu'il se distinguait parmi les plus féroces Jacobins. Qu'on imagine, s'il se peut, tout ce que sa vengeance va préparer aux Lyonnais. Histoire du Siège de Lyon, par l'abbé Guilton ; Paris et Lyon, an V de la Rép. Fr., tome II, p. 14a.
Ce n'est sans doute pas être trop indulgent, de ne voir, dans cette citation historique, que le résultat d'une erreur, de la part de M. l'abbé Guillon qui, fixé à Paris à cette époque, a été très mal informé sur les événements qui ont eu lieu à Lyon, et par conséquent n'a pu émettre et n'a émis que les opinions les plus fausses et les plus erronées pour la plupart, sur les hommes, ainsi que sur les faits qui ont eu lieu dans notre ville pendant la période révoFutioimaire.'
Et si le jugement de notre compatriote Grimod de la-Reynière avait besoin de preuves et pût un seul instant être infirmé, un rapport signé par le marquis de Condorcet, l'abbé. Grégoire, Clavière, Polverelle, Lanthenas et Dusaulx viendrait dissiper tous ces doutes. Ces écrivains s'exprimaient ainsi à la suite d'un concours où quarante-deux personnes se présentèrent : « Parmi (c ces auteurs, il en est un, Messieurs, et c'est celui que vous allez bientôt tt couronner ; il en est un qui a frappé le but avec plus de précision que tous <( les autres, et qui nous a ravis par un morceau vraiment dramatique. Ce bon, «< ce di^ne et ingénieux citoyen. Messieurs, vous l'aimez tous; vous chérissiez <t son zèle, ses talents et son éloquence. Son éloquence mâle, libre et toujours « prête à défendre les droits de ses semblables. Sa présence dans cette séance (c solennelle, et sax modestie, me défendent d'en dire davantage. Pardon, K Messieurs, pardon, si je diffère de le nommer ; vous voudriez l'entendre sur
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ce mot renferme son éloge, et me dispense de vous répéter combien il est fait pour être celui de tous lès gens de lettres, par les qualités de son cœur et de son esprit.
Voilà, mon ami, une lettre bien longue, et cependant je ne vous ai point encore parlé du physique de la ville dont j'ai entrepris de vous crayonner l'esquisse. Mais cet objet n'est point de mon ressort. Assez d'autres sauront vous vanter l'agrément de sa situation, la beauté de ses édifices, l'étendue de ses superbes, quais, la propreté de ses rues, Tordre admirable qui régné dans sa police, Texcellente administration de ses hôpitaux, etc., etc. (1). Si je joignais à ces tableaux
(( ie champ, et j'ai besoin peD^ant quelques minutes encore de votre indulct tgence et de- votre attention, pour payer du moins un tribut d'éloges à ses '(.. dignes émules, qui, si nous avions assez de couronnes, en recevraient ''aussi
a chacun une Je m'aperçois, Messieurs, de votre juste impatience; il
<( est temps de la satisifaire, et de procurer enfin à notre président le plaisir « si doux à son cœur généreux d'embrassiei*, au niilieu des acclamations, un « citoyen satisfait, et qui, par le bel emploi de ses talents, a si bien mérité « de la patrie.
« JVIessieurs, le prix de l'Almanach (*) pour la 3" année de la Liberté fran- « çaise a été adjugé, par vos commissaires, à M. ColIot-d'Herbois, le 2 3 dé- « cembre 1791. Rapport à la Société des Amis de la Constitution , par M. Dusaulx; Paris, 1791. L'opinion de M. l'abbé Cnilloi) a été suivie et répétée sans le plus léger examen par tous les historiens qui se sont occupés d'écrire i^es mémoires sur Lyon pendant la Révolution.
(*) Voye» l'AMWANACH du PÈrk GÉR^nn , par Collot-d'Herbois. Ceire publication a eu un
sucuè9 prodigieux, presque tous les départements l'ont réimprimé sur l'édition de P-iris.
(i) Quelle serait l'admiration de. l'auteur, s'il vivait de nos jours, en voyant les travaux extraordinaires exécutés depuis un demi-siècle, les projets d'agrandissethent commencés à cette époque par l'archîtecle Morand, ceux de Perrache, terminés par l'ouverture de la rue Bourbon à la place Louis-le-Grand.,
celui, plus intéressant encore, des vertus civiques et vraiment aimables de M. Tolozan de Monlfort, prévôt des marchands
GeUe rue, livrée à la circulation depuis quelques mois, avait reçu dans le projet de Perrache le nom de rue d'Euripide.
La place de Louis XYIII, beaucoup plus petite, devait communiquer avec* le cours du Midi, désormais Napoléon, par la rue d'Euripide, au centre, et les deux rues latérales de Sophocle et de Térence (i).
L'administration municipale, sous l'Empire et ta Restauration, a cru devoir changer les noms primitivement donnés aux rues, places et quais de ce nouveau quartier.