‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 4 sur 37 · LOGE · texte numérisé non relu

LOGE

sique , les exercices du corps tournant au profit de Famé , l'art de former la raison en l'accoutumant à se faire des idées plutôt que d'çn recevoir, l'inutilité des études qui n'occupent que la mémoire, le secret de faire trouver les choses au lieu de les montrer, tant d'autres idées qui n'en sont pas moins vraies pour être peu suivies, ont heu-

reusement passé des écrits de Montaigne dans l'ouvrage de Rousseau.

Moutaigne haïssait le pédantisme : mais il aimait la science, quoiqu'il en ait médit quelquefois. Il convient que c'est un grand, ornement et un outil de merç^êilleux sen^ice. Cependant ce qu'il exige avant tout dans unpgouverneur , c'est le jugement. Je veux^ dit-il,, 5^ttV/ ait plutôt la tête bien faite que bien pleine. Quand le gouverneur aura formé le jugement de son élève, il peut lui permettre l'étude de toutes les sciences. Notre aine s'élargit^ d'autant plus qu'elle se remplit. Ce langage n'est pas celui d'un ennemi des lettres. Et comment Montaigne aurait-il pu se défendre de les aimer! Elles firent l'occupation et le charme de sa vie; elles élevèrent sa raison au-dessus de celle de ses contemporains, qui les étudiaient aussi, mais qui ne savaient pas s'en servir. Elles firent de lui un sage; et, ce qu'il estimait peut-être bien plus, elles en firent un homme heureux.

Telle est l'idée que je me forme de Montaigne,

considéré comme philosophe et comme moraUste: jamais d'exagération, jamais de système orgueilleusement chimérique : quelquefois des idées incertaines, parce qu'il y a beaucoup d'incertitude dans l'esprit humain; toujours une candeur et une bonne foi qui feraient pardonner l'erreur même. Quand je me représente ces divers caractères, trop faiblement crayonnés dans un éloge imparfait, et que j'essaie d'embrasser d'une seule vue ce talent si varié, si naturel, cette imagination si vraie et si vive, je suis frappé de plusieurs ressemblances sensibles que j'aperçois entre Montaigne et l'un de nos plus célèbres écrivains , le seul que l'on ne puisse comparer à personne. Je ne sais si je m'abuse : je crains qu'un, parallèle ne semble toujours un lieu commun, et qu'un rapprochement de Voltaire et de Montaigne ne soit au moins un paradoxe. Mais , en écartant les plus brillantes productions de Voltaire , en ne choisissant qu'une seule partie de sa gloire, ses Mélanges de métaphysique et de morale , ne découvre - 1 - on pas en effet plusieurs rapports remarquables entre deux hommes si différents ? Des deux côtés , je vois une vaste lecture , une immense variété de souvenirs , et cette même mobilité d'imagination qui passe rapidement sur chaque objet, dans l'impatience de les parcourir tous à la fois. Des deux côtés, je suis étonné de tout le chemin que je fais en

quelques instants, et du grand nombre d'idées que je trouve en quelques pages. Tous deux se montrent doués d'une raison supérieure. Montaigne , aussi vif, et cependant plus verbeux, plus diffus ; c'est le tort de son siècle : Voltaire , quelquefois moins profond, a toujours plus de justesse et de netteté ; c'est le mérite du sien. Tous deux ont connu les faiblesses et les inconséquences de l'homme ; tous deux i:ient de l'espèce humaine : le rire de Voltaire est plus amer ; ses railleries plus cruelles. Tous deux cependant respirent l'amour de l'humanité. Celui de Voltaire est plus ardent , plus courageux , plus infatigable. On connaît assez la haine de l'un et de l'autre pour le charlatanisme et l'hypocrisie. Montaigne a mieux su s'arrêter. Voltaire confond trop souvent les objets les plus saints de la vénération publique avec de vaines superstitions que l'on doit détruire par le ridicule. Tous deux ont pensé hardiment, et ont exprimé franchement leurs pensées. La franchise de Voltaire est plus maligne, et celle de Montaigne plus naïve; mais tous deul ont oublié trop souvent la décence dans^les idées et même dans l'expression ; et nous devons leur en faire un reproche : car le plus grand tort du génie , c'est de faire rougir la pudeur, et d'offenser la vertu.

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