À LA BÉCEPTION DE M. FOURIER
Jamais q» n'a mieux compris que de nos jours combien tous les talens doivent s'en tr 'aider et s'unir , pour le progrès des counaissances et l'honneur de l'esprit humain. Le discours même que nous venons d'entendre atteste , par un heureux exemple , ce secours mutuel que se donnent tous les travaux de la pensée «t cette alliance intime qui les rapproche. Le savant profond s'est montré > sans nous surprendre , habile orateur » et l'éloge d'un brillant imitateur de Swift vient d'être tracé, d'une main sûre et légère » par un des héritiers de Newton.
Ne vous étonnez donc pas y Monsieur , que nos suffrages soient allés vous demander à cette illustre compagnie qui vous a choisi pour l'un de ses organes : nous lui rendions , en partie , un hommage qui pouvait, tout entier, s'adresser à vous; nous honorons en elle cette élite de talens , à la fois
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Utiles et glorieux , qui, dans la confusion même des troubles civils, ont toujours sauvé la science, ToDt fait servir à la défense et à la grandeur du pays , éclairent le commerce , perfectionnent les arts , et sont encore la première société savante du inonde, après avoir perdu et Lagrange et Laplace.
Plus contesté par rinjustice, le bienfait dejS lettres se montre surtout dans ces écrivains d un esprit libre et sage qui se servent du talent pour éclaircir et rendre populaires les vérités sociales.
Voilà, Monsieur, le caractère que vous avez remarqué dans les ouvrages de M. Lemontey. Ce peintre original , et quelquefois satirique , écrivait surtout pour être utile aux hommes. C'est la pensée qui se cache à demi sous les formes spirituelles ou capricieuses dont il amuse ses -lecteurs.
Nourri d'études variées , avocat et publiciste , un des travaux de sa jeunesse avait été consacré à la défense des protestans opprimés encore par les lois. I) resta fidèle à ce noble engagement; il soutint toujours les idées de réforme sociale et d'humanité , l'abolition tle l'esclavage, la tolérance religieuse , la liberté civile , l'enseignement populaire ; tous ces principes, enfin, que le génie, d'abord, hasarde dans les livres , et que le temps introduit lentement dans les lois.
Plus fait pour la méditation et l'étude que pour les orages de la vie publique, M. Lemontey, cependant , ne se montra pas sans distinction dans
cette assemblée législative qui, pressée entre toutes les théories et toutes les violences , disparsut elle-même eè s'efface devant la grandeur de ce qui la précède , et la terreur de ce qui la stiit.
Vous avez rappelé , Monsieur , dans quelle déplorable épreuve il donna des marques d'une piété devenue courageuse. Sa modération ne le fut pas moins. Éclairé par un esprit droit, il lutta pour les principes invariables de la justice , contre les excès de la force et les décrets de lanarchie ; et quand la raison fut trop faible , il se retira, sans la trahir.
Lorsque des temps plus calmes invitèrent les esprits à la culture des lettres, M. Lemontey tourna ses regards vers l'histoire , pour y étudier les causes du spectacle qu'il avait vu. Éloigné des affaires , il occupait seulement une de ces places de censeur des théâtres que l'on peut remplir avec prudence, et que l'on perd quelquefois avec noblesse. Mais son active sagacité et ses curieuses recherches découvraient daQS l'histoire ce que la pratique même des affaires n'enseigne pas touj[ours.
Tel est surtout le mérite des piquans mémoir^ss qu'il avait préparés sur le dix-huitième siècle. Après d'éloquens écrits , son ouvrage semblerait]! encore instructif et nouveau.
En partageant votre vœu, pour que les lettres et la France ne soient pas privées d'un si précieux travail , on ddit regretter que^M. Lemontey]Jne l'ait pas fait, paraître lui-même. La vérité mérite bien que
Ton s'engage un peu pour elle , et qu'où la dise de son vivant. Il ne faut pas imiter ces Romains dont parle Tacite, qui n'avouaient leur pensée que par testament.
On ne connaît encore de l'important ouvrage de M. Lemontey que la^ préface , c est-à-dire l'essai sur la monarchie de Louis XIY. Dans le siècle dernier, le vénérable abbé de Saint-Pierre avait été banni de l'Académie pour quelques jugemens un peu libres sur le gouvernement du grand roi. De nos jours 9 tout le monde compta parmi les titres académiques de M. Lemontey un ouvrage où ce règne immortel est décrit avec une sévérité quelquefois trop amère* Tels sont les privilèges que l!histoire acquiert en vieillissant.. Cette analyse de la gloire, ce commentaire exact d'une domination si brillante, plaisent à l'esprit par un contraste qui n'est pas sans recherche et sans défaut.
Du reste , comme vous le remarquez , Monsieur, llngénieui: historien ne détruit pas l'admiration pour un grand monarque ; mais il l'éclairé, et quelquefois il la déplace. Il inspire l'amour des lois et des institutions , en montrant dans les fautes d'un prince généreux le malheur d'un gouvernement sans limites , et , pour ainsi dire , la fatalité du pouvoir absolu.
Oa peut se plaindre seulement que l'auteur n'ait pas marqué davantage cette grande influence des lettres tant favorisée par Louis XIY , et qui doit plus
<jue jamais consacrer sa mémoire. Il n'a pas dît assez, il n'a pas décrit avec les détails qui lui sont familiers les efiforls continuels de Louis XIV et de Colbert pour hâter les succès de Tintelligence , pour appeler l«s talens étrangers, pour animer les talens français, pour préparer des secours à toutes les études, des inspirations à tous les génies.
Sous Louis XIV , l'émulation et quelquefois la liberté descend du trône. L'estime du monarque excite et récompense toutes les nobles ambitions ; il aime la gloire de ses sujets ; il protège les hardiesses de Molière , cooune il honore la fidèle indépendance de Pélisson ; il semble convaincu qu'en élevant l'esprit de la nation il ennoblit encore la royauté même.
L'éclat oratoire et poétique du XVIIP siècle frappe surtout nos regards ; mais.nous ne devons pas oublier que le zèle de Louis XIV s*étendit également sur toutes les connaissances ; que, par de précieux dépôts et d'immortels monumens, il encouragea les sciences positives, que le temps perfectionne , et qui grandissent avec les nations. Dans le progrès même de l'esprit moderne, il faut donc reconnaître le premier mouvement qui fut donné par cette main puissante. Vous l'avez fait tout à l'heure , Monsieur, avec l'autorité du savoir et du talent; vous l'avez fait, vous, dont le nom est inscrit dans les fastes d une autre grande époque , et dont la jeunesse prit part aux entreprises et aux travaux de ces années T. n 52
historiques auxquelles nous touchons encore.
Vous étiez de cette expédition d'Egypte, brillant épisode de gloire , qui jette une sorte de merveilleux sur les annales trop sanglantes de notre âge. On vous distinguait dans cette colonie savante qui vint s'embarquer à Toulon, sur une flotte de guerre, pour des périls inconnus.
Vous quittiez une des chaires de l'Ecole polytechnique , alors naissante , si célèbre depuis , et qui soutient maintenant sa renommée , sous la protection d'un prince, appui du trône et cher à la patrie. Votre âme et celles de vos généreux compagnons n'étaient ouvertes qu'à l'enthousiasme de la science ; mais dans le mouvement du monde , la science alors devenait aventureuse comme la guerre; et, tandis que le jeune vainqueur d'Italie , naviguant vers l'Egypte, dévorait en espérance la conquête de tout l'Orient, sur le même vaisseau , de jeunes ambitieux d'une autre espèce rêvaient mille découvertes et la conquête de mille vérités nouvelles.
Momens rapides d'ivresse et de bonheur ! sublimes émotions que devaient suivre tant de souffrances ! Faut-il en retracer l'image? Peut- on. Monsieur, parler après vous de cette Egypte , où tous les grands dominateurs des nations , Alexandre, César, Bonaparte, ont voulu passer tour à tour, comme par un instinct de gloire , qui leur disait que cette contrée fameuse donnerait à leurs exploits quelque chose de l'éternité de ses monumens?
Journées des Pyramides et du mont Thabor, bataille d'Héliopolîs , et vous , Kléber , Desaix , vainqueurs désintéressés, grands hommes qui ne souhaitiez pas d'être dictateurs, vos noms ne s'effaceront jamais dans le souvenir d'un peuple ami de la gloire et fait pour elle 1
Mais, parmi ces trophées de la vertu militaire, combien fut belle l'activité des sciences ! combien leur génie parut-il secourable ! Après la soumission d'Alexandrie et du Caire, ce furent les sciences qui , par des procédés habiles et d'heureuses inventions, luttèrent contre les dangers d'un climat nouveau , les innombrables besoins d'une armée exilée dans sa conquête , et tous les obstacles réunis de la barbarie et de la guerre.
Les Berthollet, les Monge , les Conté (A), les Malus , et d'autres que nous possédons encore, faisaient servir les connaissances les plus hautes à tous les arts utiles à la vie. On apprenait aux habitaiis à mieux distribuer le cours du Nil et à moudre plus rapidement le blé des moissons qu'il fait éclore. La capitale des Mameloucks recevait , comme par enchantement , les ingénieuses machines et les industries de l'Europe. A côté d'une poudrière et d'une fabrique d'armes s'élevait une imprimerie ; comme si la civilisation , conduite par la guerre, eût voulu attaquer de toutes parts la barbarie musulmane.
Sans indiquer votre utile concours à tous ces travaux, il suffit, Monsieur, de rappeler que vous
fûtes alors, par le choix de vos collègues, nommé secrétaire de l'Institut d'Egypte , de cette création célèbre qui marque si bien le génie français , son amour des arts, et sa confiance dans Tavenir. Vous y lisiez de sayans mémoires , comme un poëte * , encore aujourd'hui votre collègue, y récita plus d'une fois de beaux vers inspirés par la muse du Tasse et le ciel d'Orient.
Des soins politiques se mêlaient à vos études ; une rapide intelligence de la langue arabe , l'art de communiquer avec les hommes , et cette urbanité, dont l'influence est sentie même des barbares , vous fit choisir pour être le commissaire de l'armée française auprès d'un divan formé des principaux ulémas de la ville du Caire. Pendant l'expédition de Syrie et l'absence du chef suprême, votre pouvoir s'accrut encore ; et le secrétaire d'une académie des sciences se trouva presque le gouverneur d'une moitié de l'Egypte; singularité qui ne devait pas surprendre, dans une époque où l'ambitieuse politique du conquérant inscrivait en tête de ses proclamations et de ses lettres : «Membre de l'Institut, et général de » l'armée française en Orient. »
Plus tard, on vous confia, dans l'Egypte, l'administration de la justice , ce bien que tous les peuples comprennent, lors même qu'ils en sont privés; et ces Orientaux si malheureux éprouvèrent , au milieu
* M. ParMeval Grandmaison.
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tie la guerre , le bieo^It des lois. On venait du fond des Oasis de Libye demander justice au Caire , occupé par les Français.
Avant cette époque , vous aviez déjà pris part à ces nobles excursions que le zèle de la science tenta dans -la Haute-Egypte, vers les ruines magnifiques de Thèbes; et vous fûtes le témoin ou l'auxiliaire de tant de découvertes conquises , pour ainsi dire, sur l'ennemi , dans ces courses périlleuses, où le géomètre , l'artiste , l'élève de Buffon calculaient les grandeurs, dessinaient les monumens, observaient la nature à la faveur d'xine victoire , ou dans l'intervalle de deux combats.
Associé à tant de savans illustres, dont plusieurs furent martyrs de la science, vous avez, en remontant le cours du Nil , visité l'île mystérieuse d'Eléphantine , et recueilli , sur le lieu même , les impressions si vives , dont vous avez plus tard animé vos récits.
On doit regretter que vous ne les ayez pas réunies toutes dans un ouvrage complet et détaillé. Cette gloire n'appartenait à personne mieux qu'à vous , dont l'éloquence noble et simple servit d'interprète aux sentimens de vos concitoyens en Egypte. Dans les grandes douleurs qui frappèrent plus d'une fois cette vaillante armée , dans les pertes trop cruelles qu'elle eut à déplorer, c'était vous en eflFet, Monsieur , dont elle empruntait le secours.
Que ne puis-je , en quelques mots , ressusciter
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ces grandes scènes qu'anima votre voix ! L'armée française , abandonnée de son premier général ^ et décimée par tant de victoires , avait capitulé par la main du généreux Kléber; elle cédait toutes ses conquêtes, depuis les ports de la mer Rouge jusqu'à Damiette , antique rançon d'un roi de France; elle se retirait du Caire , sous la condition que le passage lui serait laissé libre pour revenir en Europe. Mais cette promesse est tout à coup violée , et la captivité seule est offerte aux Français. Par une trahison calculée on leur ferme la mer, tandis qu'une grande armée musulmane envahissant tout le pays qu'ils ont rendu, ne leur laisse plus d'asile que les sables du désert.
Forcé de^ombattre alors , Kléber , ramassant tous ses soldats, jusqu'aux vétérans mutilés, dispersâtes hordes nombreuses du grand-visîr , le fait fuir pardelà le Saïd, et du champ de bataille où il a vaincu, recommence en quelques jours la conquête de toute l'Egypte ; mais il meurt assassiné au comble de la gloire.
Tous les Français vainqueurs , et délaissés par sa mort , conduisirent au lieu funèbre les restes inanimés du héros. A leur suite s'avançaient les chrétiens d'Egypte et de Syrie , les évêques, les prêtres et la légion grecque pleurant un libérateur : les musulmans même honoraient en lui cette clémence inconnue dans l'Orient. Alors , du haut d'un bastion , naguère enlevé par nos armes , ayant près de vous
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la ville du Caire, à demi sauvée des flammes, et sous vos yeux cette héroïque armée , qui serrait autour de vous ses rangs trop peu nombreux, votre voix célébra dignement le vainqueur de Maëstricht et d'Héliopolis. Puissant panégyrique ! grande et noble éloquence , qui redoublait au cœur des Français le courage de vaincre , et sur cette terre lointaine et barbare leur faisait sentir encore la patrie !
Quand votre bouche , en attestant les regrets des soldats , fit entendre ces mots : « Je vous prends à » témoin , intrépide cavalerie , qui accourûtes , pour » le sauver, sur les hauteurs de Coraïm, » l'armée entière se troubla en agitant ses étendards , et vous demeurâtes long-temps interrompu par le bruit des armes et le frémissement de tant de soldats en pleurs.
Deux mois après cette triste solennité , on apprit au Caire le destin du généreux Desaix , qui, récemment parti d'Egypte , avait déjà trouvé la mort et donné la victoire dans les plaines d'Italie (B). Orateur de l'armée d'Orient, votre voix célébra la mémoire de Desaix au même lieu où vous aviez honoré les restes de Kléber. Des bords du Nil aux champs de Marengo , les armées de la France se communiquaient leur deuil et leur gloire.
Vos discours, alors si puissans sur les âmes , n'ont rien perdu après tant d'années; et lorsque de nos jours , une noble pensée du roi , fondateur de la charte, fit élever un tombeau à Kléber, dans sa ville natale , on ne trouva pas de plus belle consé-
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cration pour cette fête funèbre , que de répéter vos paroles au pied du monument.
Retenu en Egypte jusqu'au terme de lexpédition , éloquent témoin des derniers malheurs de l'armée, vous revîtes enfin la France avec le petit nombre de savans et de guerriers échappés à cette dévorante épreuve. D'une conquête si hardie, de tant de combats et de gloire, il ne restait que les travaux de la science , la carte du pays , la copie des monumens. On voulut au moins ne laisser perdre aucun de ces signes précieux de notre passage en Egypte.
Les hommes distingués auxquels ce soin était commis, vous désignèrent, par un suffrage unanime, pour tracer le frontispice du temple qu'ils élevaient à la gloire des eciences et de la patrie. De là ce discours sur l'Egypte , exposition éloquente et rapide , où sont réunis à grands traits les événemens de l'histoire , les observations de la science, les vues de la politique. Vous invoquez à la fois l'autorité des âges et les spéculations du génie. Vous montrez saint Louis ^ âme sublime dans un siècle barbare, qui, devançant la civilisation par l'enthousiasme, aspire à la conquête de l'Egypte , et remplit tout l'Orient de la gloire de ses infortunes , et de la nouveauté de son héioîsme. Vous montrez , dans le siècle des arts , le grand Leibnitz proposant l'Egypte k Louis XIV, et traçant pour ce prince le plan de l'invasion que le courage français accomplit dans notre ère nouvelle.
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Éclairé par cette glorieuse expérience , vous jetez de grandes lumières sur les entreprises que pourrait essayer FEurope pour humaniser FOrient. Là se trouvent quelques-unes de ces hautes idées auxquelles vous avez donné tout à l'heure une élévation et une énergie nouvelle. On. aime à voir ainsi la supériorité de la raison venir à lappui des espérances généreuses, et le savoir justifier l'enthousiasme.
Oh ! si le génie de l'Europe pouvait enfin pénétrer dans ces beaux climats de TOrient, non pour opprimer , mais pour secourir , comme elles se relèveraient ces races déchues, mais chrétiennes , Oasis vivantes au milieu du désert de la tyrannie turque, peuplades infortunées que depuis tant de siècles rÉvangile réserve et prépare au bienfait de la civilisation et de la liberté ! Ce sont là, peut-être, les conquêtes et les colonies laissées à notre âge. Le monde est parcouru. Il n y a plus de nouveau continent à découvrir ; mais il y a près de nous des contrées, mortes par la barbarie, à faire renaître par le commerce , la justice et les arts ; c'est là que l'Europe doit s'indemniser d'avoir perdu l'Amérique.
Je m'attache, Monsieur, à ce caractère élevé, à ces grandes vues que tout le monde peut reconnaître dans vos ouvrages. Une autre partie de votre gloire m'échappe , mais vos juges naturels ont placé vas théories dans le rang de celles qui joignent la nouveauté de l'analyse à la grandeur des résultats. En portant l'application des lois mathématiques sur un
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nouvel ordre de phénomènes , vous avez , disent les savans , ajouté à la science ; et nous éprouvons tous que votre esprit lui prête la plus lumineuse clarté.
Depuis votre retour en France , ces hautes méditations furent souvent mêlées pour vous au soin des affaires et à l'embarras des devoirs publics. Préfet de Grenoble pendant quatorze années, votre administration active et sage ne parut pas souffrir des distractions solitaires de la science ; elle en profita même quelquefois. De grands travaux publics achevées par vous, des marais desséchés, des terres rendues à la culture, la richesse et la salubrité du pays s'augmentant à la fois, ce sont là des titres , Monsieur, , qui feront long-temps honorer votre nom dans les industrieux cantons de l'Isère.
Aussi , dans des temps difficiles , les plus honorables témoignages vous furent décernés par toutes les opinions. En vous , l'homme sage et bienveillant , le magistrat intègre et modéré obtenait autant d'estime que le savant illustre mérite d'admiration.
Continuez, Monsieur, dans la retraite, à cultiver ces hautes sciences qui font votre gloire , sans négliger les lettres que vous aimez , et dont vous avez aussi le génie. Vous les servez, vous les honorez également par ces beaux éloges académiques , où , plus simple que Fontenelle , vous n'avez pas moins de grâce et de finesse. Rappellerai-je votre éloge d'Herschell , monument d'une éloquence inspirée par ces grandes découvertes qui sont le sublimede lascience?
Si, comme vous le dites , en parlant de cet illustre étranger , il n'a été donné à aucun homme de faire connaître aux autres un aussi grand nombre d' astrez nouveaux , jamais ce magniBque présent du génie n'aura été plus dignement célébré. Vos regards savans pénètrent jusqu'aux limites de notre système planétaire, au-delà duquel il découTrit une autre création , une autre science , et tout un infini de nouveaux univers, et redescendant de ces spéculations célestes , pour vous arrêter à peindre 1 ame irréprochable , les jours paisibles et la douce famille d'Herschell , vous nous faites dire que la vertu vaut le génie , dans ce qu'il a de plus grand, et qu'une vie pure n'est pas moins belle à contempler que le spectacle des cieux. La même philosophie anime vos éloges du célèbre DelambreetdeBréguet,quifutun grand artiste et un sage. Continuez, Monsieur, ces nobles travaux; notre siècle est fait pour vous entendre. Une sage indépendance élève les esprits ; l'émulation est dans la société, la vertu sur le trône. Un prince , dont les inspirations naturelles sont toujours confiantes et généreuses, a marqué les premiers temps de son règne par l'afiFermissement de ce droit d'écrire , et de publier ce qu'on pense , bien-fait irrévocable de deux monarques, institution royale et populaire que personne ne pourra désormais arracher à la France ! Ainsi puissent les sciences et les lettres Jong-temps fleurir par la plus belle des protections , la liberté publique !
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(A) On aurait pu facilement étendre cette liste. Beaucoup d'hommes associés à l'expédition d'Egypte sont encore aujourd'hui Fhonneur des sciences.Il suffît d'indiquer MM. Geoffroy Saint-Hilaire , Girard, G ordier,Savigny,Jomard. Un administrateur éclairé, M. de Ghabrol, servait en ^Egypte comme ingénieur. Les Desgenettes, les Dubois, les Larrey commencèrent là leur grande réputation. Des officiers supérieurs et des généraux, les Gaffarelli, les Andréossy, cultivaient les sciences, et mêlaient leurs observations à celles des sa vans les plus célèbres. Sous ce rapport, rien n'est plus curieux que la collection des Mémoires de l'Institut d'JÉgypte, imprimés au Gaire.
Mais parmi tous les savans coopérateurs de l'expédition d'Egypte, il en est un que la reconnaissance de l'armée avait particulièrement distingué; c'est Gonté, génie inventeur qui trouvait, par son industrie merveilleuse, autant d'expédiens et de ressources, que l'armée éprouvait de besoins.
Dans les premiers jours de l'expédition, les soldats regardaient avec un peu de dérision ce cortège de savans dont ils étaient accompagnés. Dans leurs plaisanteries militaires, ils donnaient même un nom si respectable à cet animal utile et dédaigné dont il est fait grand usage en Egypte. Ghaque soldat appelait son âne un savant. Mais bientôt ils revinrent de ce grossier dédain, et comprirent les grands égards que leur général avait pour de si précieux auxiliaires.
Conté n'avait d'autre titre que chef des aérostiers; mais ses services furent immenses , et s'appliquaient à tout.
Cet homme, privé d'un œil qu'il avait perdu dans une expérience chimique, était, au milieu de l'Egypte redevcnue barbare, un véritable Hermès Trismégiste, qui semblait créer tous les arts. Dès le commencement de l'expédition^ si Ton avait cru son avis, il eût, par l'établissement d'une ligne de télégraphes , prévenu la surprise et le désastre de la flotte française dans la rade d'Aboukir; mais il sauva du moins Alexandrie.
Bientôt après, il établit des ateliers au Caire. La révolte de cette ville ayant fait tomber aux mains des Turcs tous les instrumens que l'on avait apportés d'Europe , Il ea fabriqua de nouveaux , et fit à la fois les outils et les ouyrages de presque tous les métier». Il établit des moulins , d«s fonderies, des fabriques d'acier et de toile. Dans ses ateliers, pour ainsi dire encyclopédiques, il faisait fabriquer des canons , des sabres , des instrumens de chirurgie et de mathématiques, des lunettes, des loupes, des crayons, des trompettes, tout ce qu'il fallait enfin et aux besioinsdu soldat et aux recherches du savant. Il employait des naturels du pays à tous ces travaux. Il perfectionnait quelques grossières industries en usage chez eux, et leur apprenait à mieux faire le pain , en même temps qu^il les frappait d'admiration pr le spectacle magique des aérostats.
Après la bataille d'Héliopolîs, quand l'Egypte, bloquée par les cinglais , se trouva privée de tout commerce , il ùkbriqua des draps pour habiller les troupes et les habitans.
Mille recherches curieuses sur Fétat du pays se mêlaient à tant de travaux. La droiture et les nobles qualités de cet homme si rare augmentaient encore l'admiration qu'il inspirait , et les regrets qui suivirent sa perte. Conté mourat le 6 décembre i$o5, quatre ans après son retour d'Egypte.
(B). Par une fatalité singulière , Desaix fut tué à Marengo le même jour, et presqu'à la même heure où Kléber était assassiné sur la terrasse de la maison qu'il occupait au Caire. Ce fut le i4 juin iSoo. Ces deux grands capitaines appartiennent à cette première école de généraux français qui, nés de la révolution, gardèrent dans les camps l'esprit de liberté. A la tête de tous, il faut nommer le général Hoche si grand sur le champ de bataille, si généreux même dans la guerre civile, proscrit plus d'une fois par les chefs de la révohition, et se vengeant de chaque persécution par d'immortelles victoires. Là se place aussi le jeune et intrépide Marceau que Kléber aima d'une vive amitié , et dont il dessina le monument funèbre. Le caractère commun de ces hommes n'était pas seulement le mépris du danger, et l'instinct de la guerre, c'était surtout une sorte d'élévation humaine et patriotique, un amour de la France pour elle-même , un enthousiasme de liberté sans fureur politique , un désintéressement admirable et qui dédaignait à la fois le pouvoir et la richesse. L'histoire de ces grands capitaines morts trop tôt est signalée par une foule de traits qui feraient honneur aux vies de Plutarque.
Moins fier, moins indépendant peut-être , Desaix vient se placer à leurs côtés par ses héroïques et modestes vertus. Rien de plus beau que la rivalité de Kléber et de Desaix dans la campagne d'Egypte ; et ces deux hommes attirent également les regards par des qualités différentes. Sorti d'une condition pauvre, presque sans éducation, Kléber, avec sa haute stature et son air martial , était un soldat parvenu , mais un soldat plein de génie. Ses manières ouvertes et franches gardaient quelque chose d'un peu rude. Ses paroles énergiques enlevaient le cœur de ses compagnons d'armes dont il était adoré.
Dans le peu de temps qui suivit la victoire d'HéliopoIis,
5l2 NOTES.
)U9qu'à sa mort, il montra des talens pour gouyerner comme pour yaincre. Plus fier qu'ambîlieux, sa loyauté n'aimait pas le génie profond et dissimulé de Bonaparte; et s'il eût Técu , peut-être eût-il été le plus redoutable adversaire du premier consul.
Desaix avait , au contraire , un génie cultivé par la réflexion et l'étude. Savant lui-même, il partageait les travaux de l'Institut d'Egypte. Par sa générosité, son abord a£fable, son amour des arts , il semblait un nouveau Germanicus envoyé dans l'Orient. Au-dessus de la jalousie comme de l'ambition, il admirait Bonaparte , et ne s'en défiait pas. Celui-ci , frappé d'une sorte de respect pour la modeste grandeur de Desaix, lui avait confié la partie la plus importante de l'expédition, le soin de soumettre la Haute-Egypte. Desaix atteignit les Mamelouks, les vainquit, et fit respirer sous sa conquête les malheureux habitans du Saîd. Les chrétiens d'Egypte le chérissaient ; les musulmans ne l'appelaient que le sultan juste. Il quitta l'Egypte , au moment où il croyait la guerre termitée, avant la rupture des conventions et la victoire d'HéliopoHs. Si Desaix, resté en Egypte, eût survécu à Kléber, on ne peut douter que son génie n*eût long-temps maintenu l'armée française en Orient. Nul homme n'était mieux fait, par son habileté et par ses vertus, pour pacifier un pays vaincu, et civiliser des barbares. Son esprit éclairé avait fortement saisi tous les grands avantages de politique et de commerce que pouvait offrir l'établissement des Français en Egypte. Mais h destinée l'appelait ailleurs; et l'on ne peut s'empêcher de remarquer ici avec quelle rapidité tous les obstacles s'applani;saient devant Bonaparte, par la mort prématurée de ces grands capitaines qu'avaient enfantés les guerres de la république.