TROISIEME SÉRIE
La Rivière des Trois-Rivières
Etudes éparses et inédites de
Compilées, annotées et publiées par GÉRARD MALCHELOSSE
EDITIONS EDOUARD GARAND
1423-1425-1427, rue Ste-Elisabeth
Montréal
Afin de répondre à ceux qui demandent d'où vient le nom de la ville située à l'embouchure de la rivière Saint-Maurice, il faut nous reporter aux premiers temps de la colonie.
M. Faillon^ dit que « Trois-Rivières est le seul nom sous lequel ce poste a toujours été connu des Français. » Oui, quant à la ville même, mais la rivière et le « poste » ont reçu quatre ou cinq dénominations, et le tout ne forme qu'un seul point d'histoire.
Le 7 octobre 1535, Jacques Cartier, revenant de Montréal, passa par « le travers d'une rivière qui vient de vers le nord, sortant au fleuve (Saint- Laurent) à l'entrée de laquelle il y a quatre petites îles pleines d'arbres; nous nommâmes icelle rivière de Fouez. Et, parce que l'une d'icelles îles s'avance au dit fleuve et la voit-on de loin, fit le capitaine^ planter une belle grande croix sur la pointe d'icelle et commanda apprêter les barques pour aller avec marée dedans icelle, pour voir la nature d'icelle, ce qui fut fait, et nagèrent celui jour amont la dite rivière. Et parce qu'elle fut trouvée de nulle expérience ni profonde, retournèrent et appareillâmes pour aller plus aval, » c'est-à-dire à Québec.
1. Histoire de la colonie française, I, 265; la Revue canadienne, , p. 641; 1875, p. 133; The Canadian Antiquarian, 1877, p. 25
2. Cartier parle toujours de lui-même à la troisième persomie.
Cartier distingue entre fleuve et rivière, ce qui était rare de son temps. Il écrit Fouez, selon l'orthographe et, probablement, la prononciation de son temps.^ Marc Lescarbot, qui vivait trois quarts de siècle plus tard, pense que c'est le nom de la puissante famille de Foix, une branche de la première noblesse de France. C'est l'opinion généralement adoptée. La maison de Foix était entrée par les femmes dans celle de Bretagne, pays de Cartier. Le cardinal Pierre de Foix, mort en 1490, avait été évêque de Vannes, en Bretagne. A l'époque du voyage de Cartier, le gouverneur de cette province, nouvellement annexée à la France, avait épousé une de Foix, si nous ne nous trompons.
Le découvreur note que, dans l'embouchure de la rivière, il y a quatre îles. Il ne compte pas les deux plus petites. Soixante-huit ans plus tard (1603), Champlain dit qu'il y en a six.
Les navigateurs chrétiens prenaient possession des terres neuves en y plantant une croix et, le plus souvent, ils y suspendaient l'écusson du prince qui les avait envoyés en découverte.
Il est difficile de déterminer l'endroit où la croix de la rivière de Fouez fut placée. Ce ne pouvait être que sur la pointe sud de l'une des deux îles qui forment l'apparence de trois rivières en divisant les eaux et qui se voyaient de loin sur le fleuve. Ces pointes n'existent plus; en tous cas, elles ne sont plus les mêmes tant le fleuve les a rognées, déformées, rasées. Depuis 1870, on les a
3. Les écrits d'autrefois sont bourrés de ces épellations fantaisistes. C'était la mode.
entourées de quais, brise-lames et jetées, qui les modifient encore davantage.
La marée se rend jusqu'au rapide des Forges, à près de neuf milles*. Elle remonte aussi le fleuve et se fait sentir à l'entrée du lac Saint-Pierre, à dix milles de la rivière de Fouez. Devant la ville, elle atteint parfois quinze ou dix-huit pouces. On croira difficilement que Cartier ait pu en tirer parti. La tentative qu'il fit pour pénétrer dans la rivière ne le mena pas plus loin que le rapide des Forges.^
Cartier, Roberval, Jean Fonteneau,^ l'abbé Pierre Desceliers, André Thévet, Marc Lescarbot, de 1535 à 1609, écrivent « rivière de Fouez ». Après Cartier, ses neveux les Noël, qui voyageaient dans le fleuve, de 1556 à 1586, n'ont pas dû changer les noms imposés par le découvreur.
La carte de l'abbé Pierre Desceliers,'^ dressée à Arques en Normandie, en 1546, montre le lac « d'Angoulême » (à présent Saint-Pierre) et ses îles au nombre de dix. Une rivière, qui doit être la Maskinongé, entre assez avant dans les terres et se décharge au lac en question. Ensuite vient « Mont de proy » comme pour désigner les coteaux des Trois-Rivières vus de la Pointe-du-Lac. La désignation « R. de Fouez » se lit à l'endroit indi-
4. Où s'arrête pour frayer la morue naine appelée petitpoisson des Trois-Rivières (Tomcod, Tommy-Cod).