Cette baie n'est que le Saint-Maurice évasé
çon, une aiguille, un traversoir, se nomme ShaSinigane en langue crise (algonquine aussi).
Voilà bien qui donne à croire que notre Shawinigan signifie: rocher troué, mais si c'était autrement?
Sommes-nous sûrs que ces quatre syllabes représentent de vrais sons algonquins? Nous les avons appris des Anglais, de simples passants, toutà-fait étrangers à cet idiome. Les Têtes-de-Boule y perdent leur latin. Ces bons indigènes, qui vivent sur les lieux, disent: OshaSnegane, portage en fêne; ascha8eine, le hêtre. Le fêne est le fruit du hêtre. Ils disent aussi de notre chute: Shabonigane, le portage en fêne, et il a effectivement cette forme. Ainsi, la chute elle-même n'a pas de nom, c'est le portage qui est mentionné.
Les Abénakis de Saint-François-du-Lac, familiers avec l'endroit qui nous occupe, le nomment AsaSanigane dans leur dialecte algonquin: la côte qui change de bord. C'est le portage, mais non la chute.
Les Sauvages prononcent le chiffre 8 comme les Français, et non pas comme le w anglais. Chez eux, la lettre n est sonore comme dans l'anglais, de sorte que la désinence gan se dit gane ou gann.
Pour éviter la chute, les voyageurs montent une côte et, rendus au sommet, ils sont sur une crête, d'où il faut descendre pour continuer la route. Portage en fêne, c'est bien trouvé.
Sur une carte manuscrite de 1731, il y a, entre la Grande-Mère et Shawinigan (ces deux noms ne paraissent pas) une inscription comme suit:
« Chabetsiouatagane ou chemin des Trois-Rivières ». Je prends cela pour le nom sauvage du Saint-Maurice, qui, vers cette époque, commençait à se nommer Saint-Maurice, mais était plus connu sous le nom de « Rivière des Trois-Rivières ».
Francis Hall, lieutenant au 14e dragons, passa la journée du 29 juillet 1816 dans « le village des Trois-Rivières »; le 30 il partit en canot d'écorce pour visiter les chutes de « Shawinigan », comme il écrit ce nom. Le lendemain il se dirigeait vers Montréal. Sa manière d'écrire le nom sauvage de la localité qui nous occupe, ne saurait faire autorité. Bouchette, qui, quelques années plus tard, continue cette orthographe, est dans le même cas. Hawley pareillement. Et moi aussi.
Qui était William Fitz Hawley? L'auteur du premier roman canadien. Ce brave homme, rempli d'admiration pour les merveilles de la nature, a décrit Shav^inigan (en 1831), et en a fait le théâtre de scènes imaginaires qui se seraient passées vers 1640, alors que la bourgade des Trois-Rivières comptait à peine cinquante âmes. J'en ai parlé ailleurs.^ Le titre de l'ouvrage, The Unknown, promet la description d'une existence mystérieuse et c'est bien cela, car VInconnu raconte, en vers et en prose, des aventures de plus en plus étourdissantes et décousues, tout le long du récit. Par bonheur, le conte finit par un mariage, ce qui nous ramène à la vie réelle, après un combat contre les Sauvages devant la chute qui gronde et couvre les
cris des mourants. Comme Shawinigan manque de légende, nous pouvons toujours adopter celle-là, en attendant mieux.
Ajoutons la note fournie par l'abbé Nap. Caron:
« Lorsque j'écrivis mes Deux voyages sur le Saint-Maurice, j'allai prendre des renseignements dans une famille qui avait passé de longues années au milieu des Algonquins appelés Têtes-de-boule. Parmi ces bonnes gens, je trouvai une vieille Sauvagesse qui, malgré ses quatre-vingts ans, paraissait encore pleine de force et d^intelligence. Je profitai donc de la bonne occasion qui s'offrait à moi, pour poser la question suivante:
« Dans la langue algonquine, comment nommez-vous la chute de Shawinigan?
« La vieille me répondit immédiatement:
Achawénékame, en appuyant très fortement sur la syllabe wé; et le chef de la famille donna une marque d'assentiment, comme pour dire que c'était bien cela.
« Mais Achawénékame, continuai-je, qu'est-ce que cela veut dire?
« Cela veut dire crête.
« Et pourquoi ce nom de crête?
« Parce que les Sauvages étaient obligés de monter sur une crête de rocher, quand ils faisaient le portage de la chute.
« Je me souvins alors de ce rocher que le Saint-Maurice contourne quand il va former la chute de Shawinigan, et je me dis à moi-même que le nom donné par les Sauvages est véritablement
bien trouvé. Je me rappelai aussi que dans ma jeunesse les gens instruits disaient plutôt Chawinigame, ce qui se rapproche encore plus du terme algonquin.
« Voulant cependant avoir quelque chose de bien positif, je dis à mes interlocuteurs:
« Vous savez que, nous autres, nous disons Shawinigan; le mot ainsi prononcé, n'a-t-il pas un autre sens que le terme Achav^énékame?
« Ils me répondirent tous les deux à la fois: « C'est la même chose ».
« Depuis cette conversation que je rapporte aussi fidèlement que possible, je suis demeuré convaincu que Shawinigan est un mot algonquin, que ce mot veut dire crête, et que lui chercher péniblement une autre étymologie c'est perdre son temps et ses peines. »
Connaît-on le ShaSinigan? Bien peu. Il lui manque pour cela d'être accessible par voie ferrée. Des Trois-Rivières, on y va et on en revient dans une petite journée, il est vrai, mais les gens sont devenus difficiles: ils veulent aller avec la vitesse de l'oiseau. Hé! donnez-nous le chemin de fer des Piles !^°
Nous en appelons aux Trifluviens. Quel est celui d'entr'eux qui ne s'est pas senti froissé à la lecture de livres et de notes de voyage où l'on rencontre invariablement cette phrase: « Nous pas-