‹ Mélanges inédits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 43 sur 118 · CICÉRON · texte numérisé non relu

CICÉRON

CicÉRON ï est, de tous les anciens, celui qui a eu le plus de mérite personnel, et à qui j'aimerois mieux ressembler ; il n'y en a aucun qui ait soutenu de plus beaux et de plus grands caractères, qui ait

5 plus aimé la gloire, qui s'en soit fait une plus solide, et qui y ait été par des routes moins battues.

La lecture de ses ouvrages n'élève pas moins le cœur que l'esprit : son éloquence est toute grande, toute majestueuse, toute héroïque. Il faut le voir

10 triompher de Catilina; il faut le voir s'élever contre Antoine ; il faut le voir enfin pleurer les déplorables restes d'une liberté mourante. Soit qu'il raconte ses actions, soit qu'il rapporte celles des grands hommes qui ont combattu pour la République, il s'enivre de sa

15 gloire et de la leur. La hardiesse de ses expressions fait entrer dans la vivacité de ses sentiments. Je sens qu'il m'entraîne dans ses transports et m'enlève dans ses mouvements. Quels portraits que ceux qu'il fait

I. J'ai fait ce discours dans ma jeunesse. Il poiura devenir bon, si je lui ôte l'air de panégyrique. Il faut, outre cela, donner un plus long détail des ouvrages de Cicéron, voir les lettres surtout, et entrer plus avant dans les causes de la ruine de la République et dans les caractères de César, de Pompée, d'Antoine.

des Brutus, des Cassius, des Gâtons! Quel feu, quelle vivacité, quelle rapidité, quel torrent d'éloquence! Pour moi, je ne sais à qui j'aimerois mieux ressembler, ou au héros, ou au panégyriste.

S'il relève quelquefois ses talents avec trop de s faste, il ne fait que m'exprimer ce qu'il m'avoit déjà fait sentir; il me prévient sur des louanges qui lui sont dues. Je ne suis point fâché d'être averti que ce n'est pas un simple orateur qui parle, mais le libérateur de la patrie et le défenseur de la liberté. lo

Il ne mérite pas moins le titre de philosophe que d'orateur romain. On peut dire même qu'il s'est plus signalé dans le Lycée que sur la tribune : il est original dans ses livres de philosophie, mais il a eu plusieurs rivaux de son éloquence. ^5

Il est le premier, chez les Romains, qui ait tiré la philosophie des mains des savants, et l'ait dégagée des embarras d'une langue étrangère. Il la rendit commune à tous les hommes, comme la raison, et, dans les applaudissements qu'il en reçut, les gens ao de lettres se trouvèrent d'accord avec le peuple. Je ne puis assez admirer la profondeur de ses raisonnements dans un temps où les sages ne se distinguoient que par la bizarrerie de leur vêtement. Je voudrois seulement qu'il fût venu dans un siècle 25 plus éclairé, et qu'il eût pu employer à découvrir des vérités ces heureux talents, qui ne lui ont servi qu'à détruire des erreurs. Il faut avouer qu'il laissa un vide affreux dans la philosophie : il détruisit tout ce qui avoit été imaginé jusqu'alors; il fallut recom- 30 mencer, et imaginer de nouveau; le genre humain

rentra, pour ainsi dire, dans l'enfance, et il fut remis aux premiers principes.

Quel plaisir de le voir, dans son livre De la Nature des Dieux, faire passer en revue toutes les sectes, 5 confondre tous les philosophes, et marquer chaque préjugé de quelque flétrissure! Tantôt il combat contre ces monstres; tantôt il se joue de la philosophie. Les champions qu'il introduit se détruisent eux-mêmes; celui-là est confondu par celui-ci, qui

lo se trouve battu à son tour. Tous ces systèmes s'évanouissent les uns devant les autres, et il ne reste, dans l'esprit du lecteur, que du mépris pour les philosophes et de l'admiration pour le critique. Avec quelle satisfaction ne le voit-on pas, dans son

15 livre De la Divination, affranchir l'esprit des Romains du joug ridicule des aruspices et des règles de cet art, qui étoît l'opprobre de la théologie payenne, qui fut établi dans le commencement, par la politique des magistrats, chez des peuples grossiers, et

20 affoibli, par la même politique, lorsqu'ils devinrent plus éclairés.

Tantôt il nous dévoile les charmes de l'amitié et nous en fait sentir tous les délices; tantôt il nous fait voir les avantages d'un âge que la raison éclaire,

25 et qui nous sauve de la violence des passions.

Tantôt, formant nos mœurs et nous montrant l'étendue de nos devoirs, il nous apprend ce que c'est que l'honnête et ce que c'est que l'utile; ce que nous devons à la société, ce que nous devons à

20 nous-mêmes; ce que nous devons faire en qualité de pères de familles ou en qualité de citoyens.

Ses mœurs étoient plus austères que son esprit. Il se comporta dans son gouvernement de Cilicie avec le désintéressement des Cincinnatus, des Camilles, des Gâtons. Mais sa vertu, qui n'avoit rien de farouche, ne Tempêchoit point de jouir de la politesse 5 de son siècle. On remarque, dans ses ouvrages de morale, un air de gaieté et un certain contentement d'esprit que les philosophes médiocres ne connoissent point. Il ne donne point de préceptes; mais il les fait sentir. Il n'excite pas à la vertu; mais il y lo attire. Qu'on lise ses ouvrages, et on sera dégoûté pour toujours de Sénèque et de ses semblables, gens plus malades que ceux qu'ils veulent guérir, plus désespérés que ceux qu'ils consolent, plus tyrannisés des passions que ceux qu'ils en veulent 15 affranchir.

Quelques personnes, accoutumées à mesurer tous les héros sur celui de Quinte Curce, se sont fait de Cicéron une idée bien fausse; ils l'ont regardé, comme un homme foible et timide, et lui ont fait 20 un reproche qu'Antoine, son plus grand ennemi, ne lui a jamais fait. Il évitoit le péril, parce qu'il le connoissoit; mais il ne le connoissoit plus, lorsqu'il ne pouvoit plus l'éviter. Ce grand homme subordonna toujours toutes ses passions, sa crainte et 25 son courage, à la sagesse et à la raison. J'ose même le dire : il n'y a peut-être point d'homme, chez les Romains, qui ait donné de plus grands exemples de force et de courage.

N'est -il pas vrai que déclamer la Seconde Philip- 30 pique devant Antoine, c'étoit courir à une mort

certaine? c'étoit faire un généreux sacrifice de sa. vie en faveur de sa gloire offensée? Admirons donc le courage et la hardiesse de Torateur encore plus que son éloquence. Considérons Antoine, le plus 5 puissant d'entre les hommes, Antoine, le maître du monde, Antoine, qui osoit tout et qui pouvoit tout ce qu'il osoit, dans un Sénat qui étoit entouré de ses soldats, et où il étoit plutôt roi que consul; considérons le, dis-je, couvert de confusion et d'ignominie,

10 foudroyé, anéanti, obligé d'entendre ce qu'il y ,a de plus humiliant de la bouche d'un homme à qui il auroit pu ôter mille vies.

Aussi, ce ne fut pas seulement à la tête d'une armée qu'il eut besoin de sa fermeté et de son

"5 courage; les traverses qu'il eut à souffrir, dans des^ temps si difficiles pour les gens de bien, lui rendirent la mort toujours présente. Tous les ennemis de la- République furent les siens; les Verres, les Clodius, les Catilinas, les Césars, les Antoines, enfin tous les

30 scélérats de Rome lui déclarèrent la guerre.

Il est vrai qu'il y eut des occasions où la force de son esprit sembla l'abandonner : lorsqu'il vit Rome déchirée par tant de factions, il se livra à la douleur, il se laissa abattre, et sa philosophie fut

25 moins forte que son amour pour la République.

Dans cette fameuse guerre qui décida de la des-^

tinée de l'Univers, il trembloit pour sa patrie; il

voyoit César approcher avec une armée qui avoit

gagné plus de batailles qu'elle n'avoit de légions.

30 Mais quelle fut sa douleur lorsqu'il vit que Pompée abandonnoit l'Italie et laissoit Rome exposée à la

fureur des rebelles! c Après une telle lâcheté, dit-il, je ne puis plus estimer cet homme, qui, bien loin de s^ exiler de sa patrie, comme il a fait, devoit mourir sur les murailles de Rome et s'ensevelir sous ses ruines. » s

Cicéron, qui étudioit depuis longtemps les projets de César, auroit fait subir à cet ambitieux le destin de Catilina, si sa prudence eût été écoutée : « Si mes conseils avoient été suivis, dit cet orateur à Antoine, la République fleurir oit aujourd'hui, et tu serois dans ^^ le néant. Je fus d'avis qu'il ne falloit point continuer à César le gouvernement des Gaules au-delà des cinq ans. Je fus d'avis encore que, pendant qu'il seroit absent, l'on ne devoit point l'admettre à demander le consulat. Si j'avois été assez heureux pour per- is suader l'un ou l'autre, nous ne serions jamais tombés dans l'abîme où nous sommes aujourd'hui. Mais, lorsque je vis (continue -t- il) que Pompée avoit livré la République à César, quand je m'aperçus qu'il commençoit trop tard à sentir les maux que j'avois prévus ao depuis si longtemps, je ne cessai pour lors de parler d'accommodement, et je n'épargnai rien pour réunir les esprits. »

Pompée ayant abandonné l'Italie, Cicéron, qui, comme il le dit lui-même, savoit bien qui il devoit ^5 fuir, mais ignoroit qui il devoit suivre, y resta encore quelque temps. César s'aboucha avec lui et voulut l'obliger, par prières et par menaces, de se ranger de son parti. Mais ce républicain rejeta ses propositions avec autant de mépris que de fierté. 30 Lorsque le parti de la liberté eut été détruit, il se

soumit à lui avec tout l'Univers; il ne fît point une résistance inutile; il ne fit point comme Caton, qui abandonna lâchement la République avec la vie; il se réserva pour des temps plus heureux, et il cher-

5 cha dans la philosophie des consolations que les autres n'avoient trouvées que dans la mort.

Il se retira à Tusculum pour y chercher la liberté, que sa patrie avoit perdue. Ces champs ne furent jamais si glorieusement fertiles; nous leur devons

10 ces beaux ouvrages qui seront admirés par toutes les sectes et dans toutes les révolutions de la philosophie.

Mais, lorsque les conjurés eurent commis cette grande action qui étonne encore aujourd'hui les

15 tyrans, Cicéron sortit comme du tombeau, et ce soleil, que l'astre de Jules » avoit éclipsé, reprit une nouvelle lumière. Brutus, tout couvert de sang et de gloire, montrant au peuple le poignard et la liberté, s'écria : « Cicéron ! » Et, soit qu'il l'appelât à son

20 secours, soit qu'il voulût ^ le féliciter de la liberté qu'il venoit de lui rendre, soit enfin que ce nouveau libérateur de la patrie se déclarât son rival, il fit de lui dans un seul mot le plus magnifique éloge qu'un mortel ait jamais reçu.

25 Cicéron se joignit aussitôt à Brutus; les périls ne l'étonnèrent point. César vivoit encore dans le cœur de ses soldats; Antoine, qui étoit l'héritier de son ambition, tenoit dans ses mains l'autorité consulaire. Tout cela ne l'empêcha point de se déclarer, et, par

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