‹ Mélanges inédits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 53 sur 118 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ON célébroit tous les ans, dans la ville de Thè* bes, la fête de Bacchus pendant trois jours. Les citoyens donnoient des festins et se faisoient gloire

5 d'y appeler des étrangers. Une ancienne coutume obligeoit ceux-ci de raconter à leurs hôtes ce qu'ils savoient de plus extraordinaire. Il y avoit, pour cet usage, un motif général et un motif particulier : on vouloit instruire les citoyens, et on vouloit engager

10 les convives à conserver quelque modération dans les plaisirs mêmes, chacun sachant qu'après le festin il devoit être en état de parler et d'écouter.

Dioclès, un des principaux citoyens, avoit invité cette année Ayesda, voyageur indien, et Damir, phi-

15 losophe d'Éphèse. Vers la fin du festin, Ayesda fut prié de parler. Il commença ainsi, et son début ne laissa pas que d'étonner la compagnie :

cj'étois, sans contredit, le plus grand fripon de toutes les Indes, et, de plus, valet d'un vieux gymno-

ao sophiste, qui, depuis cinquante ans, travailloit à se procurer une transmigration heureuse, et, par ses rudes pénitences, se changeoit en squelette, dans ce monde, pour n'être point transformé en quelque vil

animal, dans l'autre. Mais moi, m'endurcissant sur tout ce qui pourroit m'arriver, je faisois une exécution terrible sur tous les animaux qui me tomboieat entre les mains. Il est vrai que je ne touchois point à quelques vieilles poules qui étoient dans la cour de s mon maître, que j'épargnois quelques oies presque sexagénaires, et que j'avois grand soin d'une vieille vache ridée, qui me faisoit enrager, car elle n'avoit plus de dents pour paître, et il falloit presque que je la portasse lorsque mon maître m'ordonnoit de lo la mener promener.

» Je recevois les aumônes, et j'achetois sous main tout ce qu'il falloit pour me bien nourrir; et mon maître ne pouvoit comprendre comment un homme dévot comme moi devenoit si gras avec une once de 15 riz et deux verres d'eau qu'il me donnoit par jour, et il attribuoit cela à une protection particulière de son Dieu, qui me favorisoit d'un embonpoint qu'avoient à peine les mangeurs d'animaux les plus cruels.

> Mon maître, accablé de vieillesse, se brûla, et, 20 comme il me regardoit comme un saint, il me laissa, par son testament, un ordre auquel je ne m'attendois pas : ce fut de le suivre par la route qu'il avoit prise. Il me faisoit trop d'honneur, et je parus d'abord bien embarrassé; mais, pendant qu'on me faisoit de 25 grands compliments, je me remis de mon désordre. € Qu'on me dresse, dis-je, un bûcher tout à l'heure ; et surtout qu'on ne me fasse pas attendre. » Je savois bien qu'il n'y avoit pas de bois à la maison (car il est très rare aux Indes), et qu'il falloit que la céré- 30 monie fut remise au lendemain.

> La nuit venue, je m'enfuis à cinquante lieues de là. J'eus bientôt dissipé tout ce que j'avois, et il ne me resta, pour toute ressource, que l'habit de mon maître, avec lequel je me mis à jouer le saint; mais

s mon visage me ruinoit.

> Je voulus étonner le peuple par quelque action extraordinaire : je publiai que j'allois jeûner huit jours. Dès le second, je quittai la partie.

> J'entrepris de me faire fouetter par les rues ; mais 10 je me comportai si mal que j'avois plus la mine d'un

criminel que d'un pénitent, et je ne gagnois pas

un sol.

» Cependant j'enrageois bien le soir d'avoir été,

tout le jour, étrillé pour rien, et, jurant tantôt contre rs le métier, tantôt contre moi-même, je me désespérois

d'avoir été si lâche, et je m'encourageois pour le

lendemain.

» Un jour, j'allai me poster près d'un vieux

bonze, qui tenoit depuis quinze ans les bras en l'air. 20 Â peine eus -je été deux heures dans cette posture

que j'y renonçai.

>Je voulus entreprendre de regarder le soleil.

Mais je fermois les yeux, ou je tournois la tête, ou

je portois les mains au visage ; et l'on ne me donnoit 25 rien.

> M'apercevant que, dans ce métier, la condition du valet est meilleure que celle du maître, je me mis encore une fois au service d'un philosophe célèbre, qui me fit le ministre en chef de ses mortifications.

30 Nous n'eûmes aucun démêlé. Quand il ne fut question que de lui, j'étois impitoyable.

> Il s'enferma un jour dans un petit caveau, où il étoit obligé de se tenir couché; il ne respiroit que par un petit trou, et une lampe achevoit de l'étouffer. Il résolut d*y demeurer six jours sans boire et sans manger. Comme cette action nous attiroit des 5 aumônes, je Pencourageois cruellement, et, quand il étoit sur le point de finir ses six jours, je lui dis faussement qu'un autre en devoit rester sept, et je l'obligeai, par mes mensonges, mes exhortations et mes railleries, à se tenir dans son poste encore un lo jour.

» Vous croyez peut-être, Dioclès, que ce que je viens de vous dire s'est passé de nos jours? Je vous avertis qu'il y a quatre mille ans de cela. Vous me paroissez étonné. Laissez -moi continuer mon his- 15 toire! Je vous assure que je suis sincère. Vous pouvez vous être aperçu que ce n'est pas la vanité qui me fait parler.

> Je voulus débaucher une jeune femme. Son mari le sut, et il me tua. Comme mon âme étoit toute 20 neuve et n'avoit point encore animé d'autres corps, elle fut soudain transportée dans un lieu où les philosophes dévoient la juger. Toute ma vie fut pesée, et la balance tomba rudement du côté du mal. Je fus condamné à passer dans les animaux les plus vils, et 35 l'on me mit sous la puissance de mon mauvais Génie, qui étoit un petit esprit noir, brûlé et malin, qui devoit me conduire dans toutes ces transmigrations. Mais moi, sans m'étonner, sans m'afiliger, sans me plaindre, je conservai ma gaieté ordinaire, et j'éclatai 30 de rire, en voyant les autres ombres épouvantées.

Un des principaux philosophes admira mon courage, et me prit en amitié, c Pour te faire voir, me dit-il, que j'estime ta fermeté, je vais t'accorder le seul don qui soit en ma puissance; c'est la faculté de te

5 ressouvenir de tout ce qui t'arrivera dans toutes les révolutions de ton être. »

» Il me fallut, d'abord, essuyer quatre ou cinq cents transmigrations, d'insectes en insectes. Pen* dant tout ce temps-là, mes vies n'eurent guère rien

10 de remarquable. Étant sauterelle, je broutai ma part d'un pays de vingt lieues. Dans une autre transmigration, étant descendu dans une fourmilière, je charroyai, tout l'été», la provision comme un chameau. Enfin, je tins mon rang dans un parti de fre-

15 Ions contre une armée de guêpes, et j'y fus tué des premiers.

» Vous trouverez dans tout ceci, mon cher Diodes, la clef de toutes les sympathies et de toutes les antipathies mal démêlées : elles ont des causes que

20 les gens qui n'ont pas reçu le même don que moi ignoreront toujours. Par exemple, le goût que j'ai pour la musique, je vous dirai bien que je le tiens un peu de ce que j'ai été autrefois un petit rossignol ; et, si vous me voyez une si grande facilité de

H m'énoncer, ne vous étonnez pas quand vous saurez que j'étois, il n'y a pas bien du temps, une pie qui jasoit sans cesse, et à qui on avoit crevé un œil.

I . [Variante marginale :] Je ne vous feroîs pas grand plaisir si je vous disois qu'étant sauterelle je broutai ma part d'un pays de vingt lieues; qu'étant, dans une autre transmigration, descendu dans une fourmilière, je charroyai, tout l'été...

» Je fus bientôt transformé en un petit chien. J*étois si joli que ma maîtresse m'estropîoit tout le jour et m'étouffoit toute la nuit. Elle me faisoit tenir sur les pattes de derrière et ne me permettoit plus l'usage de celles de devant. Elle me secouoit les 5 oreilles. J'avois tous mes muscles en contraction, et, quand ses transports d'amour redoubloient, j'étois toujours en danger de ma vie. Pour comble de malheur, elle s'imagina que je serois plus aimable si elle me faisoit mourir de faim. J'étois au désespoir, 10 et j'enviois bien la condition d'un vilain mâtin qui vivoit négligé dans une cuisine, où il passoit sa vie en philosophe épicurien. Après deux ans de persécutions, je mourus, laissant un grand vide dans la vie de ma maîtresse, dont je faisois toute l'occupation. 15

» Je touchois à l'heure où je devois être un gros animal. Je devins loup, et le premier tour de mon métier fut de manger un philosophe ancien qui paissoit, sous la figure d'un mouton, dans une prairie.

» Après plusieurs changements, je fus fait ours. 30 Mais j'étois si las d'être bête que je songeai à bien vivre et à voir si, par ce moyen, je n'obtiendrois pas de redevenir homme. Je résolus donc de ne plus manger d'animaux et de paître tristement mon herbe. J'avois si bien fait que les moutons venoient bondir 2$ autour de moi et me passoient entre les jambes. J'enrageois de bon cœur; il me prenoit des envies. Non! je n'ai jamais tant souffert!

> Une pareille épreuve détermina mon Génie à me faire naître un bon animal, et j'y trouvois un grand 30 avantage.

> Plus j'étois un animal bon et facile, plus l'espérance de devenir homme augmentoit en moi; et» lorsque j'étois une bête cruelle, comme je n'avois pas une subsistance assurée, j'étois presque toujours,

.5 ou dans les tourments de la faim, ou dans ceux que donne une trop abondante nourriture.

> Il m'arriva, un jour, une aventure bien extraordinaire. J'étois bœuf en Egypte, et je ne songeois qu'à paître quelques mauvais roseaux, lorsque des

jo prêtres qui passèrent auprès de mon pâturage s'écrièrent que j'étois Apis, m'adorèrent, et me menèrent, comme en triomphe, dans un magnifique temple. J'ai souvent, depuis que je suis devenu homme, fait de grandes fortunes sans l'avoir plus mérité que

15 cette fois-ci.

» Je n'avois pas beaucoup de vanité, et je ne me souciois guère de l'encens qu'on faisoit fumer devant moi; mais je n'étois pas fâché qu'une partie de mon culte fut de me bien nourrir. Dans un mois, je fus

ao gras à pleine peau ; ce qui étoit regardé comme un signe de la prospérité de l'État. Lorsque j'étois malade, toute l'Egypte étoit en pleurs. Je riois dans ma peau quand je voyois la désolation publique : j'étois malin comme un singe, et souvent je faisois

25 le malade pour voir pleurer tout le monde. Mais, ayant entendu un vieux prêtre qui disoit : c La santé du Dieu est si chancelante qu'il ne veut plus être manifesté sous cette figure; à la première rechute, nous rirons noyer dans la fontaine sacrée; > ce

30 discours fit impression sur moi, et je me portai très bien.

» Vous savez, mon cher Ayesda, que tous les animaux ont un attachement naturel pour leur être ; c'est pour cela que les philosophes défendent si fort de les tuer. Comme chaque âme habite volontiers le corps qui lui est tombé en partage, on ne peut l'en s déloger sans lui faire violence.

» Un jour, mon esprit s'étendit, et je me trouvai un gros philosophe. J'avois de la raison, du sens, de la prudence; en un mot, j'étois éléphant. Un roi du Thibet m'acheta et me destina à porter une des rei- lo nés. Une nuit qu'il voyageoit avec ses femmes et toute sa suite, je sentis ma charge augmenter de la moitié. Mon conducteur étoit monté dans la cage où étoit la reine. Occupé de ses plaisirs, il ne songeoit guère à me guider; mais j'allai toujours mon 15 train. A la fin, il descendit, et, pour faire voir qu'il étoit à terre, il se mit à jurer contre moi et à me battre. « Mon Dieu! dis-je en moi-même, les hommes sont bien injustes. Ils ne sont jamais plus portés à rendre les autres malheureux, que lorsqu'ils jouis- 20 sent de quelque bonheur. »

> Un jeune éléphant ayant été pris dans les bois, on le donna à dresser à un de mes camarades et à moi. Nous mîmes cet écolier entre nous deux, et nous le gourmâmes si bien qu'il fut d'abord instruit. 35 Il devint privé et obéissant comme nous-mêmes. Je vis que mon camarade prenoit du plaisir à cet acte de supériorité. Je fis cette réflexion : la liberté naturelle est de tous côtés attaquée; ceux qui vivent dans l'esclavage sont aussi ennemis de la liberté des 30 autres que ceux qui commandent avec plus d'empire.

> Une des femmes du Roi, ayant été surprise avec un homme, fut condamnée à être mise sous mes pieds pour y être foulée. Je dis en moi-même : c Voici un homme qui n'a que quatre coudées comme les autres»

5 et qui est aussi à charge à la Providence que si elle lui avoit donné mille corps. Combien d'hommes se rassasieroient des mets que j'ai vu présenter à sa table? Nous, qui sommes destinés à porter sa personne, pourrions porter à l'aise une armée; et enfin

10 il faut un nombre innombrable de femmes à ses plaisirs ou à ses dégoûts. Son corps a peu de besoins, mais son esprit les multiplie; et, ne pouvant avoir que des plaisirs très bornés, il s'imagine qu'il jouit de tous ceux dont il prive les autres. Je vais punir

15 une femme pour avoir violé des loix qu'on est mille fois plus coupable d'avoir faites. J'obéis, mais c'est à regret. » Dès que j'eus fait mon office, le Roi vint me flatter; mais j'étois si indigné contre lui que je lui donnai un coup de trompe, et je le jettai à dix pas

20 de là.

> Tout d'abord les courtisans m'entourèrent; je vis mille dards tournés contre moi. J'allois périr, lorsque quelqu'un s'écria: «Le Roi est mort!» Soudain, chacun baissa les armes; plusieurs même vinrent

25 me caresser; et, un instant après, tout le monde

disparut.

» Tout retentit bientôt des cris et des acclamations

publiques. On alla tirer l'héritier présomptif d'une

prison où il étoit enfermé. Le corps du Roi défunt 30 fut jeté dans un égoût. On m'entoura de fleurs, on

me mena par la Ville, et on me mit dans un magni-

fique temple. « Que veut dire ceci? dis -je en moimême. C'est la seule mauvaise action que j'ai faite, et d'abord on m'élève des autels '. >

SECONDE PARTIE

c II auroit été à souhaiter, lorsque je devins s homme, que j'eusse eu autant de vertu que lorsque j'étois une si grosse bête. Mais je ne trouvai plus la même tranquillité d'esprit, ni cette liberté de raisonnement, cette sagesse et cette prudence que j'avois eues. Au contraire, j'étois plein de passions, lo de caprices et de contretemps.

» Mon entrée dans le monde ne fut pas heureuse, car, à l'âge de dix-huit ans, je fus pendu. J'en diroîs bien la cause; mais je passe légèrement sur cela. Suffit que je me comportai très -bien, et que, dans 15 tout le chemin, on louoit beaucoup ma contenance. € En vérité, dit un artisan, il a de l'honneur dans son fait. > — c Je suis, disoit un autre, un homme d'habitude : il y a trente ans que j'assiste régulièrement à ces sortes d'assemblées; mais je n'ai jamais 20 vu d'homme qui s'en soit mieux tiré que celui-là. >

» Je vous dis, mon cher Ayesda, des choses que je pourrois bien vous cacher; mais, ayant continuellement changé, je ne me regarde pas comme un individu. J'ai été très souvent fripon, assez rarement 25

I . [En marge :] Mettre ici le cheval qui est à la fin de la seconde partie. Page 33, v^. [Voyez la note 1 de la page 51.]

honnête homme. C'est la faute de Thumanité plus que la mienne ; et, d'ailleurs, je crois ne devoir répondre que de ce qui se passe dans ma transmigration présente, et je pense que vous ne doutez pas 5 que je ne sois actuellement un homme de bien.

» Étant né à Messène, je pris une femme jeune, jolie, coquette, et qui donnoit mon amitié à tous les jeunes gens qui entroient chez moi. J'en devins jaloux. Pour me guérir, elle me fit voir, à n'en pouvoir

10 plus douter, que j'avois raison de l'être. Dès ce moment, je ne le fus plus, et nous vécûmes de la meilleure intelligence du monde.

> Devenu veuf, je me mariai à une femme qui avoit été belle, et qui prétendoit que je fusse amoureux

15 d'elle parce qu'elle avoit eu autrefois beaucoup d'amants. Je pris une maîtresse, et je disois que je l'entretenois parce que je la payois bieh. Mais je trouvai qu'elle, de son côté, entretenoit un homme de guerre; cet homme de guerre, une prêtresse

20 d'Apollon; cette prêtresse, un joueur de flûte; ce joueur de flûte, une courtisane; et cette courtisane, un laquais. Je fis d'un seul coup tomber tous ces ménages. Par le crédit de ma première femme, j'avois été maltôtier du roi de Corinthe. Les grands venoient

23 manger chez moi, et j'étois précisément de l'impertinence qu'il leur falloit. Je fis mal mes affaires : on me destitua; et, dès que je ne pus plus être voleur, tout le monde se mit à crier que j'étois un fripon. » Une nouvelle métamorphose donna à Sicyone

30 un très mauvais poète. Je n'ai, dans aucune de mes transmigrations, porté un habit si usé que dans celle-

là. Je passai ma misérable vie à mordre les grands, qui n'en savoient rien, et les petits, qui ne s'en mettoient point en peine. J'étois comme ces vipères que l'on met dans des vases où on les fait jeûner des années entières : je jetois mon venin tout autour de 5 moi, et il ne tomboit sur personne.

> Dans une autre transmigration je me fis courtisan. Je commençai d'abord à faire paroître beaucoup de mépris pour ma profession, et je disois toujours : € Bon Dieu! Qu'est ceci? Ne serai-je jamais déli- 10 vré de cette servitude de la Cour ? » Cependant je fus assez heureux pour pouvoir faire deux ou trois mauvaises actions. Quand il y en avoit quelqu'une qui auroit pu me déshonorer, je la faisois faire par ma femme; et, quand je voyois que quelque sot, en 15 se livrant trop grossièrement, avoit perdu l'estime publique, je déclamois contre lui de la belle manière, et l'on disoit : « Il ne peut pas souffrir les bassesses. » Quand je voyois un homme de bien dans le malheur, je le trouvois un fripon ; et, quand je voyois un fri- 20 pon dans la prospérité, je le trouvois homme de bien. Je traitois comme mes amis tous ceux qui me mortifioient, tous ceux qui me méprisoient, tous ceux qui me désespéroient ; et, les gens qui étoient au-dessous de moi, pourvu qu'ils ne pussent pas me 35 faire de mal, je les traitois comme mes ennemis; et je tirois en secret l'horoscope de tous les gens de la Cour. Si je pouvois prévoir la faveur de quelqu'un, je commençois à m'humilier devant lui. Si je me trompois sur sa fortune, je corrigeois si bien mon 30 erreur que je ne le regardois plus.

9 Je VOUS communiquerai, Ayesda, une réflexion que j'ai faite. Ayant vécu dans tous les états, dans tous les lieux et dans tous les temps, j'ai trouvé que l'honneur n'a jamais dû m'empècher de faire une 5 mauvaise action. Je me suis aperçu que, dans les crimes qui déshonorent, il y a toujours une manière de les commettre qui ne déshonore pas ; et, avec ce petit principe, que mon expérience me fit connoître dès ma seconde transmigration, j'ai violé et suivi

10 les loix, été honnête homme et malhonnête homme, ayant toujours, le plus qu'il m'a été possible, tué, volé, trompé, de la seule façon que l'honneur me l'a permis.

> Dans cette vie-ci, je fus l'homme de mon temps

15 le plus à la mode. J'étois un misérable officier d'un roi d'Egypte, lorsque l'envie me prit de laisser mes camarades sous leurs tentes et d'aller à Thèbes, où je me mis à jouer. J'avois, grâce à Dieu, les mains bonnes; et, quand la fortune ne me suivoit pas, je

20 la traînois après moi. Vous ne sauriez croire combien j'étois aimé des grands seigneurs que je ruinois. Ils m'embrassoient sans cesse, et me faisoient mille excuses de ce qu'ils ne me payoient pas à l'échéance l'argent que je leur avois volé; car, comme je vous

23 ai dit, je ne m'avisois pas d'aller jouer pour faire des actions de morale. Cependant mes belles manières leur donnoient tant de goût pour moi qu'ils étoient au désespoir quand ils se trouvoient obligés de s'ennuyer à jouer avec quelque honnête homme. On me

30 mettoit de toutes les parties de plaisir, et je dépouillois une société de si bonne grâce que toutes les

femmes me lorgnoient; ce qui m'étoit très souvent à charge, car les distractions que cela me causoit m'empêchoient de bien jouer mon argent. Quand on m'annonçoit dans une compagnie, il se faisoit une acclan\ation générale; j'étois un homme d'impor- 5 tance, quoique je n'eusse ni emploi, ni valeur, ni naissance, ni esprit, ni probité, ni savoir.

» Je commençai une autre vie dans la ville de Corinthe; j'entrai dans le monde avec une assez belle figure, un air assuré et une très grande liberté d'es- 10 prit. Mon talent principal fut une facilité singulière à emprunter de l'argent. Je trouvai des gens très complaisants. Mais un homme, qui avoit été de mes amis, me devint insupportable; car il ne me voyoit jamais qu'il ne me parlât de le payer. Il étoit si sot 15 que je ne pouvois le faire entrer dans mes raisons, et il ne se prêtoit à aucun de mes arrangements. Il me décrioit dans toute la Ville et parloit de moi avec si peu de ménagement qu'à la fin, pour lui fermer la bouche, je fus obligé de lui donner des coups de 20 bâton. Il les reçut patiemment, ce qui me piqua en quelque manière ; car, si je l'avois su, je les lui aurois donné d'abord. Mes billets circulèrent de plus en plus et se multiplièrent au point que je jugeai à propos d'en faire des plaisanteries et de donner à la 25 chose un air ridicule, qui empêchât qu'on nç m'en parlât sérieusement. Il m'en coûta la valeur de trois ou quatre bons mots, et, par là, je sortis d'affaire. Je vous assure que, si je n'avois pas eu le bonheur d'être né avec quelque effronterie, j'auroîs été désho- 30 noré mille fois. Vous savez que les vices d'un homme

modeste sont toujours jugés à la rigueur, et l'impudence, qui est obligée de donner une amnistie à l'impudence, a la ressource de s'élever contre la timidité, qui est toujours désarmée. Sur ces entrefaites, un de 5 mes parents mourut, et je recueillis une très riche succession. Je pris la résolution d'aller être honnête homme dans quelque autre société, et je fis ce métierlà quelque temps. C'est le sublime de la friponnerie de savoir faire entrer la probité dans son art.

10 > Je vous avoue, Ayesda, que, dans cette transmigration dont je vous parle, je chargeai un peu trop mon caractère. J'ai remarqué que, pour bien réussir dans le monde, il faut être seulement sot à demi et à demi fripon. L'on est par là assorti avec tous les

15 hommes; car on aboutit par quatre côtés aux sots, aux gens d'esprit, aux fripons et aux honnêtes gens. » Dans ma vie suivante, j'avois une taille médiocre, des cheveux blonds, une figure mâle et de larges épaules. Je fus l'amant de cinq ou six vieilles femmes

20 et d'autant de monstres plus jeunes. Dans les commencements de ma carrière, je la trouvai rude; mais, par un prodige de l'habitude et une certaine force de mécanisme, je m'accoutumai à la vieillesse et à la laideur, et je parvins au point que la beauté

as même auroit fait sur moi moins d'impressions; car l'idée d'une femme charmante ne réveilloit plus dans mon esprit que celle de l'indigence. Je ne me piquois point autrement de sentiments : on les admire, on les rend même, mais on ne les paye pas; au lieu que je

30 voulois qu'une femme vit toujours dans mes équipages, dans mes habits et dans ma façon de jouer,

des marques de ses bons procédés. Vous seriez étonné si je vous disois mes prodiges. Lorsque j'entre* prenois de hâter une libéralité tardive, j'avois toujours eu pour maxime de commencer par faire connoître ce que je valois^. Je n'ignorois pas que les s femmes sont trop avares pour se ruiner avec de certaines gens; qu'elles ne quittent guère que les amants qui ont tort; et qu'il y a souvent beaucoup, de raison dans ce qu'on appelle leurs caprices.

> Je cherchai donc à consoler le beau sexe de la lo perte de ses agréments, je soutins sa décadence, et j'honorai ses rides. Je lui présentai mes hommages quand les autres terminèrent les leurs, et je n'ai point à me plaindre de sa reconnoissance, mais seulement d'une certaine équité, qui fît que la récom- 15 pense dépendît tellement des services qu'elle finît avec eux.

» Quand les Dieux, mon cher Ayesda, veulent purifier une âme, ils la font successivement passer d'un bon animal dans un meilleur, et, lorsqu'elle est en- 20 fermée dans les corps humains, et qu'elle doit finir sa course, ils la mènent d'une vie où elle reçoit quelques impressions de la vertu à une autre où elle en prend davantage. Je vous avoue ingénument que, si c'étoit vers la vertu que je tendois après tant de 35 voyages, je n'étois guère avancé.

»Je naquis, et, dans mon enfance, ma nourrice m'ayant laissé endormi sous un arbre, elle trouva à son retour que des abeilles avoient couvert mes lèvres de miel. On dit que j'avois de petites mains 30 douces comme du velours, des sourcils argentés et

des yeux qui se tournoient tout doucement du côté que je voulois. Dans les écoles, je ne fus jamais affligé des coups de pieds que me donnèrent mes camarades, et leurs mépris ne troublèrent point 5 l'union qui étoit entre nous. Quand je pus former un plan de vie, je cherchai quelque grand seigneur qui eût besoin d'un admirateur qui fût à lui, et qui voulût troquer des services contre des louanges. Je crus en avoir trouvé un, et je m'y attachai. J'ap-

10 puyois tous ses discours, et ma tète les suivoit si bien qu'elle ne manquoit pas de branler ou de se baisser, suivant qu'il plaisoit à ce personnage d'approuver ou de rejeter les propos courants. Je l'aurois bien défié de citer une occasion où je l'eusse

15 contredit, et cela, quoique je n'eusse guère sujet d'être content de lui, car il étoit trop avare, et, quoiqu'il sût répandre, il ne savoit jamais donner. Mon bail étant fini, je fis paroître une bienveillance plus générale, et mon admiration s'étendit beaucoup.

20 Ce qui me désespéroit, c'étoit une espèce d'hommes qu'on appeloit gens de mérite, qui recevoient tous mes petits hommages comme des tributs ou comme des affronts: c'étoit des pièces de bois qui ne se laissoient point tailler, de façon qu'après avoir com-

25 mencé à les orner, j'étois toujours obligé de les laisser. Mais, quand je me trouvois avec ces gens que l'on regarde, dans le monde, comme des insectes, c'est là que j'étois bien. « Vous rampez, leur disois-je, avec tant de grâce que je vous aime plus que tout

30 ce qui vole dans les airs. Savez-vous que vous avez une infinité de petits pieds, les plus jolis du monde?

Vous n'iriez pas loin avec cela, mais votre démarche est sûre. La plupart des gens ne voient sur votre corps que de petites écailles; mais moi, qui vous regarde de plus près, et qui vous connois mieux, j'y aperçois des montagnes couvertes de diamants, de s perles et de rubis. »

»Je suis fou, mon cher Ayesda, de prendre un style figuré dans une narration qui doit être aisée. C'est que je sens, dans ce moment, des impressions de la situation de mon esprit dans cette transmigra- o tion-là, où je n'employois guère le style simple.

> Dans cette vie-ci, je formai moi-même mon caractère. J'avois l'esprit un peu lourd; mais je remarquai, comme par instinct, que les sots qui avoient de la pesanteur étoient toujours dans l'admiration des sots 15 qui avoient de la vivacité, et que ceux-ci, au contraire, méprisoient beaucoup les autres. Cela me détermina à travailler à ma réforme.

> Je fis des efforts continuels pour tirer de mon cerveau quelque chose, et, n'y réussissant pas bien, 20 je me contentai de parler, laissant mes pensées bien loin à la suite de mes paroles. Il y a même des hasards heureux, et il n'étoit pas possible que, jetant sans cesse mes propos comme trois dés, je n'amenasse quelquefois. Je donnai à ma machine plus de 25 mouvement, et je la transportai partout où elle pouvoit être regardée. Je saluois de toutes parts; j'embrassois à droite et à gauche; je tournois et me précipitois sur moi-même ; et enfin, j'obtins l'étourderie qui me manquoit, outre que je me donnai de la 30 gaieté, en faisant des éclats de rire à chaque propos;

ce qui en augmentoit l'agrément, à peu près, comme un instrument de musique ajoute à la voix qui r (sic) accompagne. Cela faisoit un de ces caractères que Ton souffre, parce que, s'ils ne divertissent pas, 5 ils aident à se divertir; quoique, en général, dans la nation où je vivois, on ne fît guère que deux classes d'hommes : ceux qui amusent, et ceux qui n'amusent point. Et, puisque nous sommes sur cette nation, je vous dirai que l'on avoit écrit cette sentence au

10 frontispice de chaque maison : N'ennuyez pas, et vous avez tout. Ennuyez, et vous n'avez rien. L'on y répétoit sans cesse cette maxime : Ne manquez pas de plaire aux femmes, si vous voulez être estimé des hommes; aussi bien que celle-ci: A quatorze ans,

15 achevez de vous polir; à soixante, commencez à vous former; et cette autre enfin (car cela ne fîniroit point): Ne vous avisez pas d'aller dire des choses, si vous êtes assez heureux pour savoir dire des riens,

> Ne me trouvant pas assez de considération à la

20 Ville, j'en obtins par le moyen de la Cour. Vous seriez étonné si je vous disois pourquoi j'y allois; c'étoit pour en |"evenir. Quand j'étois parmi les bourgeois, je leur portois tous les mépris que je venoîs de recevoir. L'on admiroit mes sottises, quand

25 je parlois, et l'on admiroit mon silence, quand je ne parloîs pas. Je disois que le Prince s'étoit levé ce matin même, et que, le lendemain, il iroit àlachasse. Il s'en falloit bien que le philosophe, qui connoît le mouvement des cieux et le cours des étoiles, fût aussi

30 content de lui que je l'étois lorsque je pouvois prédire les éclipses et les apparitions du Ministre ou du Prince.

> Mais, quand on venoit me parler des affaires publiques, il faut avouer que j'étois dans mon fort. Je me séparois de la compagnie par un air réservé; je prenois un visage dont les plis servoient de barrière contre la curiosité. Au lieu de cette abondance 5 qui m'étoit ordinaire, je n'employois plus que quelques monosyllabes, et il n'y avoit personne qui ne comprît qu'on ne pouvoit, sans indiscrétion, interroger un homme comme moi.

» Étant né en Sicile, j'y acquis une grande consi- lo dération. J'entrai dans le monde avec un aussi bon estomac qu'homme qu'il y eût à la Cour et à la Ville. Cette bonne qualité me donna la réputation d'homme aimable et me procura d'illustres amis. Je fis mon chemin à la guerre. Quand je dînois ou soupois, je 15 mangeois toujours de la même force. On se doutoit même que j'avois quelque esprit, et que j'aurois décrié les femmes et frondé les ministres tout comme les autres, si je n'avois pas été occupé à couper ou à avaler. Mon estomac m'affoiblit, et l'on s'aperçut 20 bientôt que je n'étois plus de si bonne compagnie. Mais, ce que je perdis du côté de la force, je le regagnai d'ailleurs, et je me rendis célèbre par la délicatesse de mon goût. Dans chaque maison, je faisois des dissertations avec le maître d'hôtel. Si un ragoût 25 étoit mauvais, je lui en donnois la cause physique, et j'ajoutois la raison pourquoi il n'étoit pas (sic) si mauvais. S'il étoit bon, je lui disois comment il auroit pu être meilleur; je le battois dans tous ses subterfuges, et je l'obligeois à la fin à m'approuver. 30 Quand je revenois avec les convives, je redisois ce

quejevenois de dire, ou je reprenois quelques vieilles histoires ou certains propos familiers. Je donnois des raisons du petit nombre de gens aimables dans Page présent; je comparois les débauchés anciens avec 5 les débauchés modernes : je trouvois les premiers plus forts et les seconds plus affadis par la galanterie ; je me plaignois de l'éducation prise dans les ruelles et de la proscription des cabarets.

» Mon Génie, mécontent de moi, me fit redevenir

10 bête : il voulut que je broutasse l'herbe, et je naquis cheval ' .

> A l'âge de sept ans, je quittai la prairie, et j'aidai à traîner un char dans les rues d'Ecbatane. Chose admirable ! Mon maître n'avoit rien à faire depuis le

15 matin jusqu'au soir, et je mourois de fatigue à son service. Il me menoit avec une vitesse incroyable, comme si toute la Ville l'avoit attendu, et me ramenoit du même train dans un autre lieu, où il étoit tout aussi inutile. Tout fuyoit devant moi; ceux

ao même qui m'avoient évité avoient peine à le croire, et mon étourdi rioit de bon cœur. Son triomphe, c'étoit les embarras : il se rendoit d'abord maître du terrain, et sa voix étoit si forte qu'on n'entendoit que lui. Sa colère et ses jurements augmentoient avec les

25 obstacles, et, quand il s'étoit fait faire place, il ne savoit plus où aller.

» Je n'espérois de sortir de ses mains que lorsque je lui aurois fait rompre le cou ; mais, un beau jour, je fus saisi par ses créanciers, et un vieux usurier

30 me prit en paiement. Hélas! que je regrettai la folie

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