‹ Mélanges inédits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 64 sur 118 · XÉNOCRATE · texte numérisé non relu

XÉNOCRATE

Lorsque je quittai TAfrique, je m'embarquai sur le

vaisseau que les Carthaginois avoient donné à Xan-

tippe pour retourner dans la Grèce, et je fus ravi de

me trouver avec un homme dont la vertu étoit res-

s pectée par tout l'Univers.

Xantippe étoit modeste; il étoit vêtu très-simplement, et, dans le navire où nous étions, on eût eu d'abord de la peine à discerner qui de nous avoit détruit les armées des Romains et rendu à Carthage 10 la liberté et l'empire.

Il étoit affable, sans descendre à une familiarité

indécente, et le respect qu'on avoit pour lui n'étoit

point de la nature de celui que l'on porte aux grands,

qui est moins l'eifet de l'amour et de l'admiration

15 que de la timidité et de la crainte.

Je gardai longtemps le silence; mais, enfin, je le rompis : « Xantippe, lui dis-je, il est permis à un homme libre de parler à un Grec. Les Dieux ne vous ont pas fait vertueux pour vous seul. De qui pourraiao je apprendre à devenir meilleur, si ce n'est d'un homme tel que vous ? »

Nous commençâmes à nous entretenir. Jamais discours n'ont fait plus d'impression sur moi que les siens. Je sentois mon cœur s'échauflFer; la vertu me paraissoit plus belle; toujours attentif et toujours ému, il me sembloit qu'un Dieu me parlât et se com- s muniquât à moi.

Un jour que nous discourions des grandes choses qu'il avoit faites en Afrique: «J'ai exécuté, me dit-il, ce que tout Lacédémonien auroit tenté comme moi, ce que nos vieillards nous ont enseigné, et ce que lo nous enseignerons aux autres. J'ai arrêté les entreprises d'un ennemi qui demandoit encore quelque chose après la gloire, et qui vouloit être injuste parce qu'il étoit heureux. Je ne pouvois comprendre que les Romains ne voulussent pas pardonner à Car- 15 thage, comme nous avons pardonné à Athènes, et qu'ils ne sentissent pas que les peuples vaincus ne sont plus des ennemis. »

«Jamais, lui dis-je, on ne vit un changement si prompt. Vous meniez une vie privée à Carthage; 20 vous vîtes ses citoyens découragés par le nombre de leurs défaites ; vous leurs rendîtes l'espérance ; vous prîtes le commandement et fîtes des choses qu'on n'avoit point vues avant vous. »

« Xénocrate, me dit-il, je ne fis que mon devoir. » 25

« Le devoir, lui dis-je, ne vous lioit point aux Carthaginois. >

« Il me lie, me répondit-il, à tous les humains. Chaque Lacédémonien n'est- il pas né protecteur de la liberté commune? Et c'est la première chose que 30 Lycurgue nous aît apprise. S'il n'avoit pensé qu'à

i DIALOGUE DE XANTIPPE ET DE XÉNOCRATE lOT

sa ville, je ne crois point qu'il l'eût soumise à une discipline si sévère ; mais il a voulu former des hommes extraordinaires, qui veillassent sur les intérêts de tous les humains. J'ai vu les Carthaginois prêts à 5 tomber sous un joug étranger. « Carthage, ai -je dit,

> a dans ses murs un Lacédémonien : elle ne doit » point être sujette. Puisse Lacédémone apprendre

> avec plaisir que les citoyens qu'elle a dégradés ont » toujours conservé la noble ambition de se rendre

lo > dignes d'elle, et que, si je n'ai pu travailler pour son

> bonheur, j'ai, du moins, travaillé pour sa gloire ! >

« Il y a, lui dis-je, une chose qui surprendra tout le monde: c'est que vous n'avez point trouvé un asile dans une ville dont vous êtes le libérateur. >

15 « C'est parce que je l'ai sauvée que je la quitte aujourd'hui. On ne sauroit guère être libre et avoir à tous les instants son libérateur devant ses yeux. Estil juste qu'un seul homme gêne un peuple immense ? Je laisse à Carthage des loix pour lesquelles j'ai com-

io battu, et ne veux point, par une présence importune, diminuer le présent que je lui ai fait. »

«J'avoue, lui dis-je, que, si vous aviez gardé le commandement, des armées, vous auriez pu vous rendre suspect. Mais vous le quittâtes d'abord et

35 allâtes vous confondre dans la foule des citoyens. »

« J'étois, me dit -il, connu des soldats, et j'en étois

aimé '. O Dieux! qu'un Lacédémonien doit rougir

d'être un tyran, lui devant qui tous les peuples doivent

être libres. Que diroient mes ennemis, ou plutôt que

30 diroit ma famille, si l'on savoit que je me suis permis I. [Entre les lignes :] Passage trop brusque.

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à Carthage ce dont j*ai été accusé à Lacédémone? Non ! Xénocrate, je dois quelque jour rendre compte à ma patrie de mon exil même, et lui faire voir comment j'ai usé de ses punitions et de sa colère. Que les exilés d'Athènes aillent soulever contre elle les 5 Grecs et les Barbares ; qu'ils viennent les armes à la main : ils lui redemandent des droits qu'on ne peut mériter que par ses larmes » ! Je plains une mère qui a des enfants si cruels, et qui, ne les ayant vu soumis que dans cet âge tendre fait pour craindre tout, a <» obtenu quelque chose de leur foiblesse et rien de leur amour. Pour moi, Xénocrate, je n'ai jamais cessé un moment d'être citoyen de Sparte. J'ai été dans les pays étrangers tel que j'aurois été dans ses murailles : toujours enfant de Lycurgue, c'est à dire 15 ennemi de la tyrannie. Je fuis de tous les lieux où je pourrois en être soupçonné. »

« Xantippe, lui répondis -je, je connois toute la grandeur de votre âme; mais il n'y a pas un seul Grec qui ne soit indigné pour vous de l'ingratitude 20 des Carthaginois. Est -il possible qu'après avoir tant reçu 2 ils ne vous aient pas accordé un seul honneur, ni un seul bienfait ? >

« Et quel bien, grands Dieux! répondit-il, un peuple barbare pourroit-il faire à un Lacédémonien ? 25 Est-ce de l'argent ou de l'or? De l'or, dont les enfants de Sparte ne sont pas éblouis? De l'or, dont, chez nous, les femmes publiques rougiroient de se parer? De l'or, qui n'est pas même envié par nos esclaves?

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