LETTRE PREMIERE
Vous voulez, Phérès, que je vous parle du prince qui règne à Sicyone ; je vais vous dire ce que j'en sais.
Alcamène est né avec un génie supérieur, et, 5 cependant, il est soumis à l'ascendant de tout autre génie.
Il a peu de défauts qui partent d'un mauvais naturel; son esprit y entre toujours pour beaucoup, et son cœur, pour peu de choses, lo II a un certain goût malade qui le porte à se montrer pire qu'il n'est; le caractère de son esprit, à l'égard des vices, est de chercher à paroître en avoir, comme un témoignage de liberté et d'indépendance.
15 II a pour les hommes un souverain mépris; il croit aux talents, et il ne croit point aux vertus.
Cela fait qu'il ignore absolument cette distance ► infinie qu'il y a entre l'honnête homme et le méchant, et tous les différents degrés qui sont entre ces deux 20 extrémités.
Auprès de lui, le privilège qu'a la vertu, c'est qu'elle ne nuit pas.
Aucun homme n'a mieux senti que lui le ridicule des personnes, et souvent n'a plus ignoré celui des choses.
Fait pour la société, il devoit être l'idole de sa nation, soit qu'il fût un homme privé, soit qu'il en fût s le maître.
Au lieu de cette gêne qui régnoit à Sicyone, Alcandre a mis une certaine facilité dans le commandement et l'obéissance; qui fait que, quelques inconvénients qu'on éprouve, on aime encore mieux lui obéir. lo
Les paroles qu'il a si admirablement dites sont toujours des reparties, comme s'il s'étoit refusé toutes les choses charmantes qui ne naissoient point de l'occasion, et qu'on ne l'obligeoit pas de dire.
Il se joue du travail des politiques : ses saillies sont 15 ses principes; ce qu'ils méditent, il le rencontre; un instant lui donne tout ce qu'ils ont réfléchi.
Il a une indifférence pour les événements qui ne convient qu'à ceux que le Ciel n'a pas fait naître pour déterminer les événements. 20
Il a le cœur ferme et l'esprit timide; mais cette timidité lui vient autant de la peine qu'il a à faire du mal que d'aucune foiblesse d'âme.
Il est heureux de vivre dans un siècle où l'obéissance prévient pour ainsi dire le commandement; 25 car, s'il eût régné dans des temps de trouble, la disposition de son esprit étoit telle qu'il n'auroit jamais assez osé, et qu'il auroit trop entrepris.
Ce n'est pas qu'il ne frappe quelquefois des coups hardis; mais il faut beaucoup travailler pour lasser 30 sa clémence. Pour lors, il étonne ceux qui l'ont
offensé et ceux qui craignoient de le voir impunément offenser.
Alcamène aime à pardonner : vous diriez qu'il trouve la paix dans l'âme de ses ennemis. La clé- 5 mence lui est si naturelle qu'il croit presque que c'est toujours à lui à la ressentir et aux autres à la recevoir. Il ne sauroit se venger : si la vengeance est difficile, il n'en a pas le désir, et, sitôt qu'elle est aisée, il dit qu'il n'en a pas le courage : en effet, dans
10 la vengeance, il se sentoit gêné. C'est pour lors qu'il se plaignoit de sa puissance.
Avec ce sublime esprit, qui fait les grandes vertus et les grands crimes, Alcamène pourroit être un homme funeste, si le cœur ne réparoit en lui le défaut
15 des principes. Mais ce cœur le domine tellement qu'il ne sait ni refuser, ni punir : tombant rarement dans des inconvénients en faisant le mal, il s'y jette sans cesse en faisant le bien.
Il a plutôt l'inquiétude agissante de l'ambition
20 qu'il n'en a les vastes désirs.
Laissant les hommes en paix, mais tourmentant sans cesse leurs fortunes, comme les autres ruinent par des caprices, il ruine par des épreuves et des intentions d'enrichir. On est irrité contre lui, et il
25 est impossible de le haïr.
Alcamène est très capable défaire des fautes. Personne ne les voit plus vite et ne les corrige mieux. Il n'emploie point ses lumières à se justifier, mais à mieux faire; et, après s'être écarté de la raison, il y
30 rentre souvent si bien que ces fautes se trouvent heureuses, et qu'on voit périr le mal et renaître le bien.
Ce qui l'empêche de réussir si bien dans le gouvernement de l'intérieur du royaume, c'est qu'il veut sans cesse aller du bien au mieux, et qu'il est toujours plus frappé du mal que de l'inconvénient qu'il y a à le réparer. 5
Il corrige là où il faudroit tolérer; comme si le peuple, qui pense avec tant de lenteur, pouvoit changer d'esprit dans un moment et regarder comme des abus des choses que le temps, les exemples et la raison même lui ont fait regarder comme des loix. 10
Quelquefois, c'est la nécessité qui fait les abus; quelquefois, en se relâchant d'une loi, on se l'a (sic) rendue telle que le législateur auroit dû la faire ; et le peuple, qui a exécuté, s'est montré plus sage que le législateur qui a prescrit. Enfin, il y a bien des is choses qu'il eût été bon qu'on n'eût jamais faites, et qu'il eût été à souhaiter qu'on n'eût pas détruites.
Je crois bien qu'Alcamène craint les Dieux immortels, mais il manque quelquefois d'un certain respect pour leurs ministres. En fait d'administration, son ao principe est que le Ciel n'a pas moins fait la religion pour les hommes que les hommes pour la religion.