‹ Mélanges inédits de MontesquieuChapitre 73 sur 150 · En marge :] Mettre aux loix relatives au climat · texte numérisé non relu

En marge :] Mettre aux loix relatives au climat

La différence des sexes doit aussi diversifier les esprits. La révolution périodique qui se fait chez les femmes a des effets très étendus. Elle doit attaquer l'esprit même. On sait qu'elle a pour cause une plé- 5 nitude, qui augmente continuellement pendant un mois ou environ; après quoi, le sang, qui se trouve en trop grande quantité, force lui-même les passages. Or, cette quantité changeant chaque jour en elles, leur humeur et leur caractère doit changer de même.

10 Les femmes ont les fibres plus molles, plus lâches, plus flexibles, plus délicates que les hommes. La raison en est qu'une partie de leurs vaisseaux sont moins pressés; car la cavité formée par l'os sacré, le coccyx, les os pubis, les os innominés, est plus

15 grande chez elles. La matrice et les vaisseaux infinis qui la composent pourront mieux se dilater; et, de la même manière que les veines ont une contexture moins forte que les artères, parce qu'elles peuvent être plus dilatées, il en sera de même de ces vais-

20 seaux. D'ailleurs, le sang trop abondant pouvant s'ouvrir des passages, les vaisseaux n'auront pas besoin d'une contraction si forte pour le repousser des extrémités au centre.

De plus, les hommes ont un organe qui, par une

25 fonction qu'il commence à avoir chez eux à l'âge de la puberté, change dans un temps très court la contexture de leurs fibres, qui avoient auparavant la même délicatesse que celles des femmes. On ne sait pasexpliquerde quelle manière cette liqueur séparée,

30 filtrée, gardée dans ces organes, produit ces effets; mais on le voit, et on voit qu'il n'arrive ni chez les

femmes, ni chez les eunuques. On sait, d'ailleurs, que cette liqueur est si active que les femelles des animaux dont nous nous nourrissons changent de goût dès qu'elles ont conçu; ce qui suppose, vu la manière dont se fait la sensation du goût chez 5 nous, un extraordinaire dérangement dans leurs fibres. Toutes ces choses nous font assez sentir la différence physique du caractère des deux sexes.

Les observations anatomiques nous font voir une prodigieuse variété, d'un sujet à un autre. Elle est 10 telle qu'il n'y a peut-être jamais eu deux hommes dont les parties organiques aient été disposées à tous égards de même façon.

Si l'on jette les yeux sur les livres d'anatomie, et qu'on prenne, par exemple, les veines, on verra qu'il 15 y en a peu qui s'insèrent, les unes à l'égard des autres, dans un sujet comme dans un autre : l'un n'aura qu'une veine d'un certain nom, tandis que l'autre en aura deux. Ce qu'on trouvera à l'égard des veines, on le trouvera tout de même à l'égard 20 des artères, des nerfs, des vaisseaux lymphatiques. Je n'entrerai point dans le détail : il seroit infini; et même les remarques que l'on a faites ne sont rien en comparaison de celles qui ne sont point en notre pouvoir. 25

Ces variétés que nos yeux nous montrent dans les parties que nous pouvons distinguer dans le corps humain ne sont pas moindres dans les vaisseaux imperceptibles du cerveau.

S'il arrivoit, dans les premiers temps de la circula- 30 tion, que le sang, par quelque cause, trouvât plus de

ESSAI SUR LES CAUSES I2r

résistance à passer par l'aorte inférieure ' que par les branches de la supérieure, il monteroit au cerveau en plus grande quantité, et il ne faut pas douter que la filtration des esprits ne fût très différente de ce 5 qu'elle seroit dans le cas contraire. Et cet effet seroit permanent, car les vaisseaux, ayant plus de liquide à contenir, augmenteroient leur diamètre.

Les parties ne remplissent bien les fonctions auxquelles elles sont destinées que lorsque leur gran-

lo deur est dans la proportion qu'exige la mécanique du corps. La tête doit loger six lobes du cerveau et deux du cervelet; sa figure doit donc répondre à cette destination. Si nous ne la lui voyons pas, il faut qu'il y ait quelque irrégularité dans celle du cerveau.

15 Quoique, lorsque nous pensons, nous sentions que l'action se fait dans la tête, et non pas dans les pieds et les mains, cependant ce ne sont pas les seules fibres du cerveau qui intéressent l'esprit -. Un exemple donnera du jour à ceci.

1 . Il y a des sujets où l'on trouve deux veines ju^laires externes de chaque côté; le sang se vide plus aisément du cerveau, et, par conséquent, y monte plus aisément.

2. Plus les sensations nous sont nécessaires, plus elles sont claires, fortes, générales. Ainsi le sens de la vue, de l'ouïe et du toucher sont très distincts. Les nerfs, qui en sont les organes, frappent et touchent dans un climat comme dans un autre. Ce sont les petites sensations, lesquelles sont inutiles au bien de la machine, qui ne sont pas doimées à tous, mais seulement aux gens délicats. Il a été nécessaire que chacun entendît les sons; non que chacun fût sensible aux beautés de la musique. Il a été nécessaire que chacun sût exprimer ses pensées par la parole; mais il n'a pas été nécessaire que tout le monde pensât finement. En un mot les actions fortes et grossières des sens sont données à tous les hommes; les délicates sont données à peu.

La portion dure du nerf auditif forme ce qu'on appelle la corde du tambour de l'oreille ; laquelle se termine dans le nerf lingual du troisième rameau de la cinquième paire. La portion dure se divise en trois branches: Tinférieure, la moyenne et la supérieure. 5 Elles communiquent aux trois branches ^ de la cinquième paire, laquelle envoie deux rameaux à l'intercostal. De plus, cette portion dure se joint avec les nerfs cervicaux, qui communiquent eux-mêmes au nerf intercostal -. Cet intercostal est le gfrand instru- 10 ment des mouvements que la volonté ne produit point en nous, parce qu'il va au cœur et aux poumons, et dans toutes les parties contenues dans la poitrine et dans le bas-ventre. D'où je conclus que, lorsque nous entendons chanter ou déclamer, il se fait deux 15 choses également mécaniques : l'une, que nous entendons clairement les sons ; l'autre, que nous sommes émus par ces sons; et il arrive tous les jours que, de deux personnes, celle qui entend mieux est la moins émue. Pour qu'on entende bien, il suffit que l'organe 20 de l'oreille soit bien conformé; pour être ému, lorsqu'on entend, il faut que la communication se fasse bien des nerfs de l'oreille aux nerfs qui vont aux autres parties du corps produire des mouvements

1 . La branche supérieure du tronc de la portion dure communique avec la première branche de la cinquième paire, appelée nerf ophtalmique ; la branche moyenne se joint avec la seconde branche de la cinquième paire ou le nerf maxillaire supérieur; et la branche inférieure communique avec la troisième branche de la cinquième paire ou le nerf maxillaire inférieur.

2. Quelquefois les sept nerfs cervicaux communiquent avec l'intercostal.

involontaires. Pour lors, le cœur est remué, la plupart des parties intérieures le sont aussi, et l'émotion, qui sembloit ne devoir venir au cerveau que de l'oreille, y vient de presque toutes les parties du corps.

5 Mais, comme le sentiment de l'esprit est presque toujours un résultat de tous les différents mouvements qui sont produits dans les divers organes de notre corps, les hommes en qui la communication des mouvements est aisée peuvent avoir plus de

10 délicatesse dans le sentiment, plus de finesse dans l'esprit, que ceux en qui elle est difficile.

L'âme est, dans notre corps, comme une araignée dans sa toile. Celle-ci ne peut se remuer sans ébranler quelqu'un des fils qui sont étendus au loin, et,

15 de même, on ne peut remuer un de ces fils sans la mouvoir. On ne peut toucher un de ces fils qui (sic) n'en remue quelque autre, qui lui répond. Plus ces fils sont tendus, mieux l'araignée est avertie. S'il y en a quelques-uns de lâches, la communication sera

20 moindre de ce fil à l'araignée ou de ce fil à un autre fil, et la providence de l'araignée sera presque suspendue dans sa toile même.

Comme ceux qui jouent de quelque instrument de musique ont soin d'y mettre des cordes qui n'aient

25 aucun nœud, qui n'aient pas un endroit plus ou moins épais, plus ou moins serré que les autres, afin qu'il ne se fasse pas d'interruption, il faut de même, dans notre machine, pour la communication facile des mouvements, que toutes les parties nerveuses

30 soient unies, lisses, qu'il n'y ait point d'endroit plus serré, plus sec, moins propre à recevoir le suc nour

ricier, que chaque partie réponde au tout, que ce tout soit un, et qu'il n'y ait aucune interruption dans la contexture.

Rien n'existe dans la nature qui ait une entière uniformité; mais chaque chose en a plus ou moins, 5 et ce plus ou moins d'uniformité dans chaque fibre met de orrandes différences dans les mouvements.

On ne sauroit croire de combien de choses dépend l'état de notre esprit. Ce n'est pas la seule disposition du cerveau qui le modifie: toute la machine ensemble, 10 presque toutes les parties de la machine y contribuent, et souvent celles qu'on ne soupçonneroit pas.

Il y a un certain genre d'hommes qui sont ordinairement tristes, colères, capricieux, foibles, vindicatifs, bizarres, timides : ce sont les eunuques. Soit 15 que la semence rentre dans le sang, soit qu'elle ne s'en sépare pas, il est certain qu'ils deviennent différents des autres hommes. Ce défaut de séparation, qui est aussi dans les femmes, met une ressemblance au moins entre les corps. Par exemple, le tempéra- 20 ment des eunuques devient foible comme celui des femmes, et ils n'ont point de barbe, non plus qu'elles.

La continence perpétuelle peut mettre à peu près dans le cas des eunuques ceux qui, sans la permission de la Nature ou une vraie vocation d'En-haut, se sont 25 livrés au célibat. Ils ont bien la propriété, mais séparée de l'usufruit, et cette propriété même peut contribuer à les désoler davantage. La liqueur se sépare dans les vésicules séminaires; elle y séjourne trop longtemps ; elle les irrite, avertit l'âme d'envo\'er 30 des esprits, et l'âme n'ose obéir.

Les passions agissent beaucoup sur nous. La vie n'est qu'une suite de passions, qui sont quelquefois plus fortes, quelquefois plus foibles; tantôt d'un genre et tantôt d'un autre. Il ne faut pas douter 5 que la combinaison de ces passions pendant toute la vie, combinaison différente dans chaque homme, ne mette de grandes variétés dans les esprits.

Il y a des passions qui donnent du ressort aux fibres ; d'autres qui les relâchent. Cela se prouve, d'un

i^ côté, par la force et la puissance de la colère, et, de l'autre, parles effets de la crainte. Les bras tombent, les jambent plient, la voix s'arrête, les muscles se relâchent. Ainsi une vie longtemps timide ou longtemps courageuse le sera toujours.

15 Nous devons être extrêmement ménagers des fibres de notre cerveau. Comme les mouvements modérés nous en promettent une infinité d'autres, les violents prennent sur ceux qui doivent suivre. Les Orientaux s'égaient avec une décoction de chanvre, qui leur

20 procure des idées si agréables et des plaisirs si vifs, qu'ils sont pendant quelques heures comme hors d'eux-mêmes. La suite de cela est un abattement total et un état qui approche de la léthargie. L'eifet de cette liqueur i est de tirailler les fibres -, qui

25 deviennent incapables d'être mues par une action moindre. Une dose n'abrutit que pour un temps; un long usage abrutit pour toujours. La grande joie est

1. Elle échauffe, augmente la force du cœur et le mouvement du sang; les liquides atténués passent avec force dans les vaisseaux du cerveau, où ils ne devroient entrer que foiblement.

2. Ce tiraillement est la cause de la perte d'idées qui se fait dans de certaines maladies.

un état aussi éloigné de la santé que la grande douleur. Le plaisir d'être est le seul plaisir de celui qui est actuellement en santé.

L'usage immodéré du vin abrutit insensiblement. Les fibres sont excitées, mais pour un temps; elles s tombent, et il faut encore du vin pour les mouvoir. Bientôt la même dose ne suffira pas, et, pour produire le même effet, il faudra tous les jours une action plus forte.

Les grands seigneurs, qui s'épuisent par les plai- lo sirs, tombent dans l'accablement, l'ennui, la foiblesse d'esprit, et ce sont des malheurs qu'ils communiquent à leurs enfants. Ils s'ennuient, parce qu'ils ne peuvent plus recevoir d'impressions nouvelles. Ils sont accablés, parce qu'ils ne sont plus capables de mouve- 15 ments vifs. Ils ont quelquefois l'esprit foible, parce que, ne recevant plus que les impressions des objets présents, ils sont nécessairement déterminés par le mouvement actuel et momentané qu'on leur donne.

Le sommeil trop long abrutit extrêmement '. Les 20 fibres restent trop longtemps sans être mues; les esprits s'épaississent et séjournent dans leurs réservoirs. Les athlètes étoient les plus grands dormeurs ^ et les plus stupides de tous les hommes.

Les grandes veilles ne produisent pas la stupidité, 25 mais l'imbécillité et même la folie 3, surtout si elles sont jointes aux grands jeûnes. Les esprits s'exaltent,

I . Aulu Gelle dit qu'on a remarqué que les enfants qui dorment trop deviennent stupides. — Voyez mon extrait.

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