PAR M. A. THOMAS
Les faits et gestes de saint Eptade nous sont connus par une ancienne biographie anonyme, publiée pour la première fois, en 1657, par le P. Labbe, dans l’appendice de sa Nova Bibliotheca manuscriptorum. L’éditeur déclare s’être servi d’un très ancien recueil de vies de saints, provenant de l’abbaye de Moissac, que lui avait communiqué Claude Joly, le célèbre chantre de Notre-Dame de Paris. Lorsque les Bollandistes eurent à s’occuper de ce saint, honoré le 24 août, ils avaient à leur disposition, à défaut du manuscrit de Moissac lui-même, une copie faite directement sur ce manuscrit par le P. Papebroch ; après avoir constaté que le P. Labbe avait fortement abrégé, voire altéré, le texte de la Vit a sancti Eptadii, ils publièrent intégralement la copie du P. Papebroch, non sans déplorer les corrections de style que ce dernier semblait y avoir introduites D’après son biographe anonyme, saint Eptade, né sur le territoire d’Autun, était contemporain de Clovis et des rois burgondes Gondebaud et Sigismond. Ces trois princes ne sont pas mentionnés en passant dans la Vita : ils sont mêlés intimement à certains épisodes de la vie du saint, qui
1. Acta sanctorum, aug. IV, 778 et suiv., paru en 1739. Le t. III des Scriptores rerum gallicarum de D. Bouquet, paru deux ans après, contient de courts extraits de la Vita sancti Eptadii, d’après le texte du P. Labbe.
A. THOMAS
UN PASSAGE
acquièrent ainsi une importance considérable pour l’histoire générale de la Gaule à la fin du ve siècle et au commencement du vf. A quelle époque la Vit a scincti Eptadii a-t-elle été rédigée et quelle créance mérite-t-elle? Les auteurs de Y Histoire littéraire de la France, qui ne connaissaient que le texte du P. Labbe, la jugent très favorablement : ils pensent que le biographe est contemporain, ou peu s’en faut, des événements qu’il raconte et ils lui assignent la date approximative de 540 *. Telle est aussi l’opinion des Bollandistes et, dans notre siècle, de Pétigny 1 2 et de Roget de Belloguet 3 4. Au contraire, M. Albert Jahn, dans son livre capital sur l’histoire des Burgondes, consacre une longue note à ruiner l’autorité de la Vit a sancti Eptadii en relevant les invraisemblances historiques qu’elle contient
Je commence par déclarer que je ne me sens pas l’autorité nécessaire pour intervenir dans un débat de cette importance. La critique des sources est chose singulièrement ardue et complexe. Avant de raisonner sur la valeur d’un témoignage, il faut être bien sûr de comprendre ce que dit le déposant : c’est donc à l’établissement d’un bon texte, puis à son interprétation grammaticale exacte qu’il faut travailler tout d’abord. C’est au philologue à établir les fondements sur lesquels l’historien bâtira ensuite : où le premier aura passé, le second trouvera encore de quoi faire, mais du moins les œuvres seront-elles hors de terre.
Le passage que je veux examiner est relatif à l’entrevue de Clovis et de Gondebaud sur les bords d’une rivière qu’il s’agit de déterminer. Voici, en face l'un de l’autre, le texte donné par Labbe et celui des Bollandistes :