‹ Mélanges linguistiques (volume 3)Chapitre 4 sur 151 · I. [Cf. art. du Journal des Savants, p · texte numérisé non relu

I. [Cf. art. du Journal des Savants, p

Le mot même d'« étymologie » et l'idée qu'il exprime me semblent appartenir à une époque qui sera bientôt close. Ils remontent à une conception de l'histoire des langues et de leurs rapports qui ne saurait longtemps se maintenir. Ils supposent cette distinction entre les langues mères ou matrices, comme on disait autrefois, et les langues filles ou dérivées, qu'une critique

non au sens grec, mais au sens moderne, — que pour les mots empruntés à d'autres langues. Voilà la vraie distinction entre les deux genres de recherches que l'on confond sous le nom d'étymologiques. Littré ne s'en est pas suffisamment rendu compte. Il a souvent omis de remarquer que des mots français qui ont une origine latine n'appartiennent pas cependant au fonds héréditaire, qu'ils ont été repris, à des époques variées, au latin littéraire. Il ne distingue pas, par exemple, entre un mot comme image (anciennement imagenè), qui est le latin imaginem emprunté au latin vers le ix^ siècle, et le mot plantain^ qui est le latin planîaginein transmis de bouche en bouche depuis un temps immémorial. Mais, s'il n'apporte pas assez de rigueur dans cette distinction, il est loin de la méconnaître : il ne l'a imparfaitement marquée que parce que le critérium phonétique dont il disposait n'était pas assez perfectionné.

attentive a déjà reléguée au rang des illusions de l'esprit, mais qui s'impose encore par la force de l'habitude même à ceux qui s'en dégagent quand ils la considèrent directement. Cette question que se posent les gens du monde et même les savants en présence d'un mot : « D'où vient-il? » et qui, dans le nouveau dictionnaire comme dans les autres, trouve sa réponse dans le petit compartiment spécial intitulé Étyuiologie, est en réalité mal formulée. Elle doit être remplacée par celle-ci : « Jusqu'où pouvons-nous poursuivre dans le passé l'histoire de ce mot ? » S'il n'y avait pas eu de latin littéraire, et que l'évolution phonétique et morphologique du parler latin se fût empreinte, avec toutes ses phases successives dans une série ininterrompue de formes fidèlement représentatives, s'il en avait été de même depuis vingt siècles dans les divers pays où le latin a été porté, nous sentirions naturellement, ce que nous révèle seule, dans l'état des choses, l'observation critique, que les langues romanes ne sont que des différenciations du latin est qu'il est impossible de les en distinguer nettement et de les distinguer nettement les unes des autres. Et si, au delà des premiers monuments du latin, nous possédions également l'empreinte du parler indo-européen dans toutes ses vicissitudes, nous verrions qu'il n'y a nulle pan solution de continuité, et que, des premières racines verbales de ce parler à l'épanouissement merveilleux des langues indo-européennes, il v a une végétation constante, dont les ramifications n'empêchent pas la même sève de circuler par des canaux qui sont souvent cachés à notre vue, mais qui ne sont brisés nulle part. Et ces racines ellesmêmes, si nos instruments étaient assez parfaits et surtout nos renseignements assez complets, nous ramèneraient peut-être à quelques symboles phonétiques

Ce critérium était cependant en ^tat de rendre de grands services, et Littré l'a, en plus d'un cas, habilement manié. Il ne l'avait pas créé : il le tenait de Diez, et on regrette qu'il ne nomme nulle part, dans sa préflice, le maître auquel le dictionnaire doit tant, et qui est cité dans un si grand nombre d'articles. Littré, après Diez, montre que l'étymologie n'est plus^ comme autrefois, livrée au caprice ou à la divination. Il établit — d'une façon qui n'est pas exempte d'incertitude et de répétitions — les conditions auxquelles doit satisfaire une bonne étymologie : le sens, la forme, les règles de pennutation propres à chaque langue, r historique, la filière et r accent latin. Il est clair que les règles de permutation, « la filière », l'accent (l'accent latin n'est pas le

communs à Tindo-européen et à d'autres idiomes qui nous en paraissent absolument distincts. Il n'y a d'étymologie, au sens traditionnel, que pour les mots d'emprunt, greffes prises à un autre arbre ou à un autre rameau que celui dont on fait l'histoire. On peut dire que nos mots aberration, acantJm, agio, abricot, viennent du latin, du grec, de l'italien, du portugais, parce qu'ils ont été, à un moment donné, pris à ces langues par les savants, les artistes, les financiers ou les marchands pour être annexés à la nôtre. Mais on ne peut dire de même que le français amer vient du latin luuanim : ce n'est qu'un seul et même mot, qui n'a pas cessé de vivre dans les bouches parlant latin. L'illusion qui nous fait considérer amer comme français et amariun comme latin tient simplement à l'absence de monuments écrits représentant les phases intermédiaires aitiaru, aviar. Il faudrait donc, en réalité, remplacer la rubrique Etymotogie par la rubrique Histoire du mot, et déclarer que la distinction entre le latin et le français n'est pas plus tranchée qu'entre le français de 1890 et celui de 1889, le français de 1889 et celui de 1888, et ainsi de suite. Un dictionnaire d'une langue indo-européenne quelconque n'est en fait qu'un morceau plus ou moins arbitrairement détaché d'un lexique général indo-européen, dans lequel chaque racine aurait son histoire depuis son éclosion jusqu'au dernier terme connu de son évolution.

Mais cette vaste synthèse, si elle doit jamais se faire, est loin d'être réalisable aujourd'hui. Il est commode, il est nécessaire de distinguer un latin qui est censé s'arrêter avec les derniers écrivains classiques et un français qui est censé commencer au ix^ siècle, en admettant entre les deux un « latin vulgaire » qui n'est autre chose que • l'intermédiaire postulé et parfois constaté par lequel le premier passe insensiblement au second. Il est surtout très pratique et très raisonnable de ne pas aller plus loin que le latin, et de laisser d'autres travailleurs comparer les mots latins avec les mots des autres dialectes indoeuropéens et remonter ainsi aussi près que possible de la source première.]

seul à considérer), ne sont que des subdivisions de la forme. L'essentiel, dans l'étvmologie méthodique, c'est la connaissance de l'histoire phonétique du parler qu'on étudie. Cette connaissance, ébauchée vaguement, avant Diez, pour différentes langues romanes, par quelques grammairiens, avait été élevée, dans sa Graiii/naire, au rang de science, et il en avait fait l'application, dans son Dictionnaire étymologique^ à un choix très riche de mots. Pour le français, Scheler avait extrait et même accru, — mais avec bien des additions irréfléchies, — les résultats de Diez dans un dictionnaire spécial, et Grandgagnage, disciple quelque peu aventureux du maître, avait étudié beaucoup de mots communs au wallon et au français. Enfin, quand la publication de Littré était en cours, Brachet avait publié son Dictionnaire étymologique, habile et ingénieux résumé qui avait l'apparence plus que la réalité d'une application rigoureuse de la méthode phonétique. Littré profita de tous ces secours, mais en critique et non en simple compilateur. Dans ses remarques étymologiques, appuyées sur 1' « Historique » et sur la comparaison des autres parlers français ou romans, il pèse avec soin les diverses explications proposées, en propose quelquefois de nouvelles, donne les raisons qui guident son choix, et reconnaît souvent qu'on ne peut se prononcer avec sûreté. Enregistrant pour la première fois un très grand nombre de mots difficiles,, il n'en essaie pas toujours, mais il en essaie souvent l'étymolocrie. Ces recherches sont faites avec une certaine méthode, mais sans la rigueur qu'on y apporte aujourd'hui, sans même toute la rigueur qu'on aurait pu dès lors y apporter.

Les lois de l'évolution phonétique n'étaient pas alors considérées comme inflexibles. Diez lui-même, qui les avait posées, admet sans cesse, soit dans sa grammaire, soit dans son dictionnaire, des exceptions qu'il n'essaie pas de justifier. Littré n'alla pas plus loin : « La régularité, dit-il, est grande, et prime les exceptions. » Et il énumère, pour le français, un certain nombre d' « habitudes ou règles » que les mots suivent « en général » dans leurs transformations. Dans les articles même — comme l'a déjà montré l'exemple du mot image — les lois de l'évolution phonétique sont trop souvent méconnues ou admises sans contrôle réel : il lui suffit qu'il semble exister pour un groupe

phonétique une permutation analogue à celle que demande l'étymologie proposée pour qu'il regarde cette permutation comme légitime, tandis que très souvent elle est due, dans le mot pris pour « témoin », à une cause toute particulière, ou ne s'est pas produite à la même époque qu'elle l'aurait fait dans le mot qu'il étudie. De là vient, — et d'autres causes encore, — que la partie étymologique de Littré, — bien qu'elle marquât un immense progrès sur tout ce qui avait été essayé en France,

— est aujourd'hui en grande partie surannée : la philologie romane, développant les principes posés il y a soixante-dix ans, a maintenant des méthodes d'investigation et de reconstruction d'une précision qu'il ne soupçonnait pas '.

J'ai essayé de caractériser, dans ses traits principaux, l'œuvre de Littré. Elle restera, — jusqu'au jour, lointain sans doute, où on entreprendra un vrai dictionnaire historique de la langue française, — le trésor où viendront puiser tous ceux qui voudront connaître l'histoire des mots français et de leur emploi dans les trois derniers siècles, appuyée sur leur histoire dans les siècles antérieurs. Quand on songe qu'un seul homme,

— aidé d'un petit nombre de collaborateurs, rétribués ou bénévoles, tout à fait subordonnés à sa direction — a pu concevoir ce monument, en jeter les bases, en assembler les matériaux et en poursuivre Texécution jusqu'à la fin, on est pris d'admiration autant que de respect et de reconnaissance. Si le vaste édifice n'est pas complet, si le plan n'en est pas en tout irréprochable, s'il présente des parties caduques, cela tient pour beaucoup à l'état de la science et des idées au moment où il a été élevé; cela tient aussi, il faut le dire, aux particularités de la préparation, de l'esprit, et même du caractère de l'auteur.

Littré n'était à proprement parler ni linguiste ni philologue, pas plus qu'il n'était historien ou naturaliste : il n'avait

I. Je rappelle pour mémoire que Littré a souvent poussé l'investigation étymologique jusqu'à l'étymologie « primaire », et essayé de remonter aux racines primitives des mots. La tentative était prématurée et, pour beaucoup de mots, le serait encore; mais, à vrai dire, elle est aussi logique qu'elle est intéressante : un dictionnaire vraiment étymologique doit suivre l'histoire d'un mot jusqu'à sa plus ancienne forme connue et même supposable.

pas, en matière de langage, d'idées à lui; il mettait en œuvre, avec une intelligence d'une rare lucidité, mais à laquelle manquait l'habitude de la recherche personnelle, les données que d'autres lui avaient fournies. Il appliquait à ces données, comme aux autres objets de ses travaux si variés, la méthode générale de la philosophie positive, âme de son activité dans toutes les directions. Cette philosophie, il ne l'avait pas non plus inventée lui-même : il l'avait adoptée parce qu'elle avait satisfait le besoin de certitude qui était le trait dominant de sa physionomie intellectuelle et morale. Elevé dans la philosophie du xviii'^ siècle, il n'y avait pas trouvé le repos de son esprit et de son cœur. Il l'avait trouvé, à quarante ans, dans le système d'Auguste Comte, qui se présentait avec une apparence de rigueur scientifique, qui fliisait taire les inquiétudes de la raison, et qui lui semblait donner une explication suffisante du passé et du présent de l'humanité, en même temps qu'il en préparait l'avenir. Avec un soulagement infini, il s'assit, pour ainsi dire, dans cette certitude enfin conquise, et, malgré le trouble que causèrent à son bon sens les développements inattendus donnés par Comte à son système, malgré les démentis qu'il reconnut lui-même que les événements avaient infligés à des prévisions politiques qui devaient être infaillibles, il ne s'en départit jamais. Il conserva toujours et porta dans tous ses travaux la calme assurance d'être en possession de la vérité, non par ses propres lumières, mais grâce à une doctrine certaine qui ne laissait rien hors de ses prises.

Au besoin de la certitude, qui était surtout dans son caractère, Littré joignait dans son esprit le besoin d'ordre et de clarté, compagnon naturel du premier. Le besoin d'ordre et de clarté est une qualité éminente, très française, qui aide puissamment à mener à fin une œuvre comme celle que Littré avait entreprise. Cette qualité a son revers : elle porte à trop simplifier les problèmes, à écarter parfois sans un examen suffisant les difficultés, à tenir pour résolues des questions qui sont encore indécises, à subordonner les faits cà un système préconçu et commode, au lieu de se soumettre docilement à eux et de les suivre dans leurs évolutions sinueuses et jusque dans leurs contradictions plus ou moins réelles. Le danger était particulièrement grand pour un disciple de Comte. Le positivisme,

impatient d'établir la domination de la science sur le monde, est disposé à la regarder comme fliite alors qu'elle est toujours en train de se fliire ; il réprouve cette curiosité inquiète et jamais satisfaite qui est le propre des vrais savants et qui les pousse à chercher toujours au delà de ce qu'on sait et cà sonder sans cesse de nouveau les bases des affirmations en apparence les mieux établies. Le dictionnaire de Littré se ressent de cette tendance (plus peut-être dans la préface que dans les articles même, où le jugement sain de l'auteur lui fait souvent apercevoir et sa sincérité lui fait reconnaître dans les problèmes qu'il rencontre plus de complication que n'en avait soupçonné sa philosophie). Mais en somme il croit trop que toutes les lois de l'évolution phonétique et sémantique des mots français sont connues et lui sont connues : il applique celles qu'il possède avec une conviction sereine, sans se rendre compte des entorses fréquentes qu'il leur donne. Il veut trop savoir et se contente trop facilement d'explications qui n'en sont pas ou qui n'en sont qu'à la surface.

Ces réserves s'appliquent surtout à la partie historique et étymologique du livre. Celles qu'on pourrait faire sur la partie moderne et dogmatique ne sont valables que si on admet une autre conception du dictionnaire, d'après laquelle il ne serait que l'enregistrement impartial et indifférent de tout ce qui a été dit ou du moins écrit par des Français dans les trois derniers siècles. Or, tel n'a pas été l'objet que s'est proposé Littré : comme l'Académie, tout en élargissant beaucoup le cercle tracé par elle, il a fait un choix dans les mots, dans les sens, dans les emplois. C'est pour cela qu'il a restreint, bien plus que ne l'ont fait ses émules allemand et anglais, le nombre des auteurs auxquels il a emprunté des citations. Il a toujours eu l'idée que son livre servît de guide à l'usage correct et conforme à la meilleure tradition. C'est cette idée qui lui a inspiré d'entreprendre son œuvre et qui l'a tout le temps soutenu, intéressé et charm.é dans son immense labeur. Elle était en parfait accord avec le besoin d'ordre qui lui était inné, avec le goût des questions grammaticales qu'il tenait de sa formation intellectuelle, opérée sous l'influence de la philosophie condillacienne, et avec l'une des meilleures tendances du positivisme, qui s'est toujours efforcé de rattacher le présent au passé et de

montrer en tout la continuité de la tradition. Elle répondait d'ailleurs au sentiment comme aux besoins de la grande majorité du public lettré en France. Elle a évidemment quelque peu rétréci le cadre et l'horizon du livre; mais elle était en somme très acceptable, et la mise en œuvre qu'elle a reçue dans le dictionnaire de Littré a rendu et rendra encore de très grands services pratiques.

En somme, l'œuvre de Littré est doublement imposante par la masse des matériaux qu'il a réunis et par la façon toute personnelle dont il les a disposés, ordonnés, interprétés, et soumis à une pensée directrice. Elle ne sera pas de longtemps remplacée, et même quand elle l'aura été, — c'est le sort commun de toutes les œuvres de science, — elle restera ce qu'il aura fait de plus utile, ce qui lui fera le plus d'honneur et ce qui conservera le plus sûrement son nom à la postérité | '].

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