CHAPITRE VI
IXAUGURATION DU PETET SET INA. *
Nous continuons notre étude sur les origines du Séminaire, et nous dirons dans le présent chapitre, avec lous les détails que nous avons pu nous procurer, quelle en fut, le21 janvier 1842, la cérémonie d’inauguration.
Mgr Bourget, qui avait tant à cœur l’œuvre de son petit séminaire, et qui, après l'avoir préparé et müûri depuis des années dans la méditation et la prière, venait de lui donner une existence canonique par son mandement du 18 décembre 1841, dans une lettre circulaire à son clergé, en date du 5 janvier 1842, portait à la connaissance de ses prêtres l'érection du nouvel établissement de Ste-Thérèse, en même temps qu’il les invitait à assister à son inauguration solennelle. Nous citons :
Au Clergé du diocèse de Montréal.
: Montréal, 5 janvier 1842.
Messieurs,
Je viens d'établir un Petit Séminaire à Ste-Thérèse, sur le plan
* Pour composer cet article, nous avons consulté : 1° Îles archives de l’'Evêché de Montréal; 2° la collection des mandements de Mgr Bourget ; 3° les lettres de M. Ducharme ; 4° les Mélanges Religieux ; 5° les souvenirs des témoins oculaires de cette fête, Eutr’autres nous devons nos plus sincères remerciements à M. S. Tassé, curé de Ste-Scholastique; M. O. Mouette, curé de St-Baruabé; M, J. Séguin, curé de Verchères ; M. J. Graton, curé de St-Henri de Mascouche, et M. JP. Bélair, curé de St-Joseph des Cèdres. De plus pour ce travail, comme pour les précédents sur le même sujet, M. A. Nantel, supérieur du Séminaire, à bien voulu nous passer, avec la plus grande libéralité, ses notes, ses recherches et ses renseignements.—J. B. P.
tracé par le saint Concile de Trente (sess. xx, C. xvi) dont j'ai suivi scrupuleusement les dispositions. J'ai l'espérance que cet établissement, qui est en tout conforme à l'esprit de l'Eglise, sera ici, comine ailleurs, une pépinière de bons prêtres, en alimentant le Grand Séminaire qui déjà promet beaucoup pour l'avenir. Quoique le Concile autorise l’évêque à établir une espèce de taxe sur tous les biens ecclésiastiques de son diocèse pour fonder et doter san Petit Séminaire, je suis bien éloigné de vouloir me prévaloir de ce privilège, parce que votre bonne volonté à seconder toutes les œuvres que je puis vous recommander, me suflit, et que je serai toujours assuré de vous trouver an besoin, surtout quand il sera question d’un établissement aussi vital pour nous que l’est celui-ci. La cérémonie de l'établissement de ce Petit Séminaire se fera le 21 courant, vers les 9 heures du matin, à Ste-Thérèse. Veuillez bien recommauder à Dieu cette importante affaire. Ceux qui pourront y aller seront les bienvenus.
Done, le vendredi, 24 janvier 1842, à 9h. a. m., une foule considérable, venue tant des paroisses environnantes que de Ste-Thérèse, remplissait l'enceinte de l’église paroissiale. Monseigneur présidait ; à ses côtés était rangé un clergé nombreux, dit-on ; mais après un laps de quarante années, si l’on excepte M. J. C. Ducharme, M. J. Duquet, et M. G. Thibault, attachés à l'établissement, les mémoires ne peuvent se rappeler que les noms de M. J.-C. Prince, chanoine, qui fut plus tard premier évêque de St-Hyacinthe, M. J.-0. Paré, chanoine secrétaire, M. Billaudèle, supérieur du séminaire de St-Sulpice à Montréal, M. P.
Brunet, curé de Ste-Rose, M. J.-J. Vinet, curé du Sault-au-Récollet, M. P. Ménard, curé de St-Benoît et M. J. Crevier, alors vicaire à St-Jacques de l’Achigan, qui fut peu après nommé à la cure de St-Augustin. La circonstance était grande, il s'agissait de gt au public et de faire entrer en opération une orme d'institution jusque-là sans précédent dans le pays ; le spectacle était nouveau : l’antorité religieuse allait revêtir de l’habit clérical, emblème de la vocation ecclésiastique qu’ils avaient cru reconnaitre au fond de leur cœur, un certain nombre de jeunes gens, quelquesuns âgés seulement de treize, quatorze et quinze ans, pris indistinctement dans toutes les classes du cours
classique. Mais nous ne saurions donner une idée plus exacte de la cérémonie qu’en reproduisant, en grande artie du moins, le x qui fut publié en ce tempsfa dans les Mélanges Religieux, livraison du 144 février
‘Le 21 janvier dernier eut lieu à Ste-Thérèse la cérémonie de l'institution du Petit Séminaire que Mgr de Montréal, par son mandement du 18 décembre précédent, avait canoniquement érigé dans cette paroisse. Cette cérémonie, quoique simple en elle-même, était des plus touchantes par sa nouveauté et l'intérêt que lui donne la religion qui fonde sur cet établissement de solides espérances.
‘ L'objet de ce petit séminaire est d’élever dans la purs et les lettres humaines ceux qui se destinent à ’état ecclésiastique, conformément au décret du Concile de Trente. C’est comme le noviciat préparatoire du Grand Séminaire établi l’an dernier. dans cette ville. C’est l’asile où les jeunes élèves du sanctuaire iront mettre leur innocence à l’abri de tous les dangers qu’elle court dans le monde, et le berceau où ils suceront pour ainsi dire le lait de la piété avec toutes les autres vertus
u’ils doivent porter à l’autel. Cette maison d’éducation sera exclusivement l’école du clergé, à laquelle ne seront admis que des enfants appelés à servir Dieu dans la sainte milice de la cléricature. Depuis vingt-cingans, M. Ducharme, curé de Ste-Thérèse, consacre à cette grande œuvre tous les moments de loisir que lui laisse la desserte de cette paroisse et applique à la fondation et dotation de cet établissement, le fruit de ses épargnes et de son industrieuse économie.
‘“ Vingt-cinq de ses élèves offrirent dans ce jour si intéressant pour l’histoire de notre église, un spectacle vraiment attendrissant. Depuis longtemps ils examinaient leur vocation et se préparaient à faire au Seigneur le sacrifice de leurs plus belles années. Enfin, arriva le vingt et un janvier, jour si heureux pour eux comme pour tant d’autres. Au moment de l'office, ils revêtirent le saint habit ecclésiastique, tel Fe le portent en ce pays tous les clercs, à l’exception du rabat qui
est remplacé par le collet romain, etse joignirent au nombreux clergé qui attendait l’évêque, pour le conduire à l'église en grande cérémonie. C'était quelque chose de touchant et de bien capable de pénétrer l’âme des sentiments les plus élevés que la vue de ces jeunes élèves du sanctuaire qui s’avançaient avec gravité et modestie vers l’autel, où ils allaient, comme de tendres agneaux, s'offrir en sacrifice et prendre le Seigneur our leur héritage dans un âge si tendre où d'ordinaire es enfants ne songent qu’à des amusements puérils.
‘* Lorsque l’évêque qui célébrait eut pris les ornements pontificaux, M. Ducharme fit la lecture du mandement ci-dessus mentionné. Cette lecture finie, l’évêque se rendit à l’autel avec tous les ministres sacrés ; et les vingt-cinq élèves qui allaient faire à Dieu l’offrande de leurs personnes, formèrent un cercle derrière lui, tenant en main des cierges allumés, et l’on invoqua lEsprit-Saint en chantant le Vent Creator, pour qu'il daignât donner à son Eglise des ministres selon son cœur et répandre ses grâces et ses lumières sur ces jeunes enfants qui venaient lui offrir, pour seconder ses adorables volontés, leurs cœurs encore tendres et innocents. Le Ven: Creator chanté, ils reprirent leurs places au chœur, où ils se firent remarquer par une rare modestie et une tendre piété pendant la grand'messe à laquelle ils communièrent tous de la main de l’évêque, qui éprouvait une consolation bien sensible à unir au sacrifice de l’adorable hostie celui de ces innocentes victimes, et à nourrir du pain de vie ces tendres enfants destinés à être un jour les ministres de ce grand et redoutable mystère de nos autels.”
Après le premier évangile, M. Billaudèle monta en chaire et adressa à la nombreuse assemblée une de ces tendres allocutions qu’il savait si bien dans l’occasion tirer de son cœur dévoré de zèle pour la sanctification des ministres du Seigneur. Il eut, paraît-il, des mouvements tout à fait pathétiques, et l’on dit que sa parole pleine de douceur et d’onction fit couler des larmes abondantes. De l'analyse succincte qui nous reste de cette touchante allocution, nous citerons de préférence
les passages qui regardent d’une manière particulière le nouvel établissement.
‘4 Un petit séminaire établi à Ste-Thérèse, quelle source nouvelle de bénédictions pour tout le diocèse, et pour cette paroisse en particulier ! Paroisses qui attendez d’autres pasteurs pour aider ceux qui vous gouvernent, et vous, dignes pasteurs, qui les demandez avec tant d’instances, consolez-vous. Bientôt vos vœux seront satisfaits. Voilà que Dieu lui-même vous les prépare, ces coadjuteurs futurs, dans ce saint asile qu'il leur ouvre en ce jour, dans cette bénite demeure, où, jeunes encore, il va les former, les conduire et les diriger par les mains de son auguste pontife et de ses dévoués et infatigables collaborateurs. Nouveaux Samuels, ils vont se sanctifier loin du monde et de 8es scandales ; ils vont croître en sagesse à l’ombre du sanctuaire, et bientôt on les verra porter et distribuer partout les fruits précieux de leur éducation si chrétienne et si cléricale.
‘“ Et vous, fortunés habitants de Ste-Thérèse, vous avez une part toute spéciale à ce grand bienfait du Seigneur. C’est dans votre paroisse, c'est au milieu de vous, c'est sous vos yeux que seront élevés et préparés ces jeunes aspirants au sacerdoce. Parmi tant de paroisses, Notre-Seigneur a fait choix de la vôtre pour y placer cet établissement qui lui est si cher. Quel privilège pour vous, et quelle prédilection de la part de ce divin maitre! Sachez le comprendre et l’apprécier ; les autres demanderont des pasteurs, et vous, vous leur en donnerez qui auront été formés au milieu de vous. N'oubliez pas surtout d’où vous vient cette faveur et ce privilège ; vous le devez principalement, à la fermeté de votre foi, qui a résisté aux efforts des séducteurs qui voudraieut bien vous la ravir et vous en dépouiller. Vous ne voulez point l’abandonner, cette ancienne foi, cette foi de vos pères. Eh bien! c'est de votre paroisse, c c'est du milieu de vous qu'on verra sortir ces généreux défenseurs, qni la soutiendront par leur doctrine, en même temps qu'ils l'honoreront par leur conduite, et par leurs exemples..... Vous vous intéresserez donc pour ces enfants de bérédiction ; mais aussi, commeils vous aimeront, comme ils s’attacheront à vous ; vous prierez pour eux, mais aussi comme ils prieront pour vous! Vous les édifierez par vos bons exemples, mais aussi comme ils vous édifieront surtout par leur piété, leur modestie et leur recueillement dans ce sanctuaire, et durant les offices et les cérémonies saintes.
‘‘ Que promet à ce tendre père cette petite famille lévitique qu'il vient anjourd’hui bénir et consacrer à Jésus par l'entremise de Marie? Elle lui promet les plus douces consolations au milieu de ses travaux tout apostoliques. Un prophète avait prédit de Jésus-Christ que, comme un téndre pasteur, il s’appliquerait sans relâche à nourrir et à diriger tout son troupeau, mais qu'il au-
rait une tendresse toute spéciale pour ses agneaux chéris, qu'il se plairait à les réunir daus ses bras et à les presser sur son cœur, sicut pastor gregem suum pascit, in brachio suo congregabit agnos et in sinu suo levabit (Isaïe 40, v. 11.) Paroles consolantes, comme elles vont désormais se vérifier en la personne de notre évêque, si bon, si affectueux! Comme on le verra, au sortir de ses laborieuses fonctions, venir se délasser agréablement au milieu de cette petite familie, et, comme le bon pasteur, caresser ces tendres agneaux, l'espoir de tout le troupeau confié à sa sollicitude.
‘ Mes chers enfants, laissez-moi vous donner ce nom, c’est un besoin pour mon cœur ; il me semble revoir et retrouver en vous ceux dont j'ai été si longtemps le père et l'ami. Mes enfants, Jésus va vous bénir, Marie va vous bénir, et vous serez bénis, puissiez-vous l'être à jamais ! Bénis soient aussi de plus eu plus ceux qui vont continner de vous diriger et de vous préparer au sacerdoce! Ne craignez point, petit troupeau, nolite timere, pusillus grex, quia complacuit patri vestro dare vobis regnum (Luc 12, v. 32). Ne craiguez point, votre père céleste vousaime; gardezlui fidèlement la couronne de votre innocence, et après vous avoir donné sur la terre la couronne sacerdotale, il. vous donnera la couronne de gloire et d’immortalité dans le ciel.
‘* Après la grand’messe, continuent les Mélanges Religieux, la troupe de jeunes lévites environna de nouveau l'autel ; ce fut pour se prosterner aux pieds de la Reine du clergé, et se consacrer à son service. L'évéque au nom de l'Eglise, fit l’acte de consécration par lequel ils prenaient l’engagement solennel d’honorer cette bonne et tendre mère, en imitant ses vertus, pour se rendre dignes de publier un jour sa gloire et ses grandeurs, lorsqu'ils auraient l’honneur d’exercer le saint ministère. Puissent leurs vœux s’accomplir! nous espeau que ce petit séminaire, commencé sous d'aussi
eureux auspices, sera une pépinière de bons prêtres
qui recueilleront l’abondante moisson qui se pere pour la consolation des pasteurs et le bonheur de leurs ouaiiles.”
Ce souhait, nous aimons à le croire, s’est réalisé. Déjà trois prêtres étaient sortis de l'établissement de M. Ducharme : MM. Joseph Duquet, Jérémie Crevier et Georges Thibault, ordonnés le premier à Ste-Thérèse, le 2 août 1840, le deuxième à St-Laurent, le 24 juillet
1841, et le troisième à Ste-Thérèse, le 142 décembre de cette même année 1841. A cette époque M. Jean-Baptiste Berthiaume était ecclésiastique, ayant été tonsuré le 13 août 1840, et il avait plus d'un confrère; car le 44 mars 1841, M. Stanislas Tassé, professeur des sciences physiques et de mathématiques, avait pris la soutane et reçu la tonsure avec six de ses élèves : MM. Joseph Sidoine St-Aubin, François-Augustin Lemay, Louis Dagenais, Ambroise-Fleury Groulx, Joseph Théoret et Duncan MeGilvray. Des vingt-cinq jeunes gens qui prirent, le 24 janvier 1842, la petite soutane des séminaristes, le plus grand nombre persévérèrent et reçurent l’onction sacerdotale : ce sont MM. Octave Monette, Gédéon Huberdeault, Charles Boudreault, Nazaire Hardy, Michel Brunet, Daniel Brosnan, Toussaint St-Aubin, Pierre- Célestin Dubé, Joseph Séguin, Téiesphore Arbour, Joseph Graton, Joseph Plessis-Bélair et Nazaire Perreault. Quant aux autres, ayant reconnu, après un plus mûr examen, qu'ils étaient appelés à l’état laïque, ils se sont, pour la plupart, créé dans le monde des positions honorables au sein des diverses professions libérales. — Depuis, la source des vocations sacerdotales n’est pas tarie à Ste-Thérèse, et chaque année l’institution fournit au clergé du diocèse et aux communautés religicuses son contingent de novices et d’ecclésiastiques.
Le Petit Séminaire so trouvait définitivement organisé. L’évêque et le fondateur étaient heureux, l’un d’avoir pu réaliser le pieux dessein qu’il nourrissait depuis longtemps, l’autre d’avoir su mériter à ce point la confiance de son premier supérieur. Le fondateur sentait croître en lui pour ses chers enfants une affection d'autant plus vive qu’ils montraient un plus grand désir de renoncer au monde dès leurs jeunes années ; l’évêque, de son côté, faisait reposer sur eux les plus hautes espérances pour l'édification et la sanctification des peuples. Si nous voulons nous rendre compte de ces doux sentiments de bonheur, de confiance et d’espoir qu’éprouvaient alors les deux hommes de Dieu, nous n'avons qu'à lire la correspondance qu'ils échangèrent dans les jours qui suivirent immédiatement l’inaugura-
tion du Séminaire ; nous en extrayons deux lettres, elles serviront de conclusion et de couronnement à ce travail.
M. DUCHARME A MGR BOURGET,
Ste-Thérèse, 25 janvier 1842.
Monseigneur,
Quoique j'aie éprouvé une certaine répugnance à voir donner la soutane à des enfants et que j'eusse préféré le capot, j'avoue que je sens aujourd’hui une disposition bien différente, et que je suis loin de croire que c’est un déshonneur pour le clergé, comme quelques-uns l’ont avancé. (Ces enfants me semblent d'autant plus chers qu'ils montrent un plus grand désir de renoncer au monde dans leur jeune âge. D'ailleurs, Monseigneur, c’est votre œuvre, et par cela mème je l’affectionne. Que Dieu veuille nous ramener des années plus favorables, et j'espère que le clergé n'aura pas à gémir sur les sacrifices à faire.