CHAPITRE VIII
Le 43 juin au soir, la compagnie de nos miliciens passa en revue devant le lieutenant-colonel Harwood ; pendant une heure, elle nous donna le spectacle de marches, de contre-marches, de demi-tours à droite, de demi-tours à gauche, d'exercices de tir, de charges à la baïonnette, etc., le tout exécuté avec ensemble, entrain et précision. Le lieutenant-colonel félicita ces jeunes militaires sur les progrès réels qu'ils ont faits dans le maniement et le métier des armes; puis, en des remarques pleines de chaleur et d’éloquence, il leur fit voir comme ils devaient apprécier la bonne fortune qu'ils ont de pouvoir compléter leur education classique par ces exercices corporels et gymnastiques qui contribuent tant, comme disait Napoléon, à former un homme complet, *‘ un homme carré.”
C'était au commencement de l’année 1862. Le canon confédéré, vainqueur, venait de tonner à Bull-run, et les armées de Jefferson Davis menaçaient Washington. On parlait de lever cinquante mille volontaires dans les deux Canadas-Unis, et M. Cartier préparait ce bill de milice qui devait amener la chute de son ministère. Un souffle militaire passait sur le pays. Un certain jour du mois de février, un humaniste au nom et à la tournure antiques (il s'appelait Achille), dans la salle des grands, monté sur une table, fait un discours emporte-pièce, montre la patrie en danger, soulève l’enthousiasme de son jeune auditoire, lui arrache des applaudissements frénétiques, et il termine en s’écriant : ‘‘ Soldats, prenez vos rangs.” Les écoliers dociles se rangent sur deux lignes; un capitaine et des officiers sont élus ; une commande de fusils est faite, non en Allemagne chez
M. Krupp, mais chez le menuisier du village ; des baïonnettes sortent toutes luisantes des ateliers du ferblantier : la compagnie de milice se trouve constituée.
L'année suivante le gouvernement envoya cinquantequatre remingtons ; les fusils de bois passèrent à nos confrères de la petite salle, qui, dans leur ardeur juvénile, s'étaient aussi enrôlés sous les étendards de Mars. Nous ne pûmes nous empêcher de les regretter; le remington de dix-huit livres était un lourd fardeau pour des nerfs de quinze et seize ans : mais que ne faiton pas pour l’honneur ! La compagnie vécut huit printemps avec des alternatives de gloire, d’ardeur, de langueur et d’éclipse ; cependant ce n'étaient que des éclipses partielles, car à la première occasion le soleil brillait plus beau dans un ciel pur. Chaque année le gouvernement envoyait un sergent-instructeur ; et dans un jour de grande tenue, un lieutenant-colonel, quelquefois accompagné de brillants états-majors, venait faire l'inspection du petit bataillon. Dans toutes les grandes fêtes écolières, la compagnie avait sa place : l'arme au bras, la baïonnette au bout du fusil, le ceinturon de chamois autour des reins, la gibecière sur la croupe, le corps roide, les soldats marchaient fièrement à la suite de leur drapeau immaculé, que n'avaient terni encore ni le feu ni la poudre des batailles.
La discorde, qui ruina tant de grands empires, mit fin à la compagnie. Un certain automne, dans cette plaine ondulée qui s'étend au pied du grand coteau, il y eut un combat fameux : la poésie, dans le temps, la chanté, et le pastel de M. E. Ethier, curé de l’Ardoise au Cap-Breton, l'a conservé à la mémoire de la postérité, La victoire fut disputée chaudement ; aucun des deux partis ne voulait la céder à son antagoniste, tous étaient décidés à vaincre ou à coucher sur le champ de bataille. Enfin, de guerre lasse, par autorité supérieure, la compagnie fut dissoute, elle . les armes. C’était au mois de ps 1870, quelques semaines seulement après la défaite et la capitulation de Napoléon TIT devant les armes victorieuses du prince Frédéric de Prusse ; des malins baptisèrent ce combat des
laines de Bouchanelle du nom qu’il a gardé jusqu’à ce Jour : bataille de Sédan.
Les royaumes, dans leurs archives, conservent l'histoire et les noms de leurs rois ; la compagnie conserve avec orgueil dans ses registres la succession de ses capitaines. Le premier fut M. Achille David, jeune avocat brillant, que la mort a enlevé, dans la fleur de l’âge, aux plus belles espérances d'avenir. — 11° capitaine, M. N. Zéphirin Lorrain. Laissant la milice séculière pour la milice ecclésiastique, en peu d’années il est arrivé à un grade éminent dans la hiérarchie sacerdotale. [T° capitaine, M. Paul Larocque. Longtemps missionnaire à la Floride, il réside actuellement à Rgme, suivant les cours de la Propagande. —1IV° cap'taine, M. Aldérie Ouimet, membre pour Laval aux Communes d'Ottawa, lieutenant-colonel et commandant du 65° bataillon. Pendant les vacances M. Ouimet suivit les cours de l’école militaire qui existait alors à Québec, il obtint ses diplômes de seconde et de première classe, et il revint ‘instructeur officiel” de la compagnie avec la paie du gouvernement. — V® capitaine, M. David Filion, curé de Saint-Jean-Baptiste, au Manitoba. — VI° capitaine, M. David Aubry, médecin à la côte Saint-Paul. — VIL® capitaine, M. Adéodas Prévost, président du club Cartier. Dans une circonstance, alors
ue l’ardeur militaire commençait à se ralentir, un élève de talent, qui est aujourd'hui curé dans une cathédrale, auprès d'un archevêque, fit un discours en trois points pour prouver en barbara que tous les écoliers devaient prendre les armes ; malheureusement l'orateur n’était pas soldat, et n’entendait pas le devenir; toujours l'exemple a été plus fort que les paroles, cette fois encore l’éloquence venait échouer contre l'indifférence et l'apathie générale. Tout à coup, d'un boud M. Prévost monte sur un banc ; l'œil en feu, le pus décidé, la voix brève et saccadée : ‘Messieurs, dit-il, dans les moments critiques, les paroles sout inutiles. Je veux voir aujourd'hui si vous êtes de véritables Canadiens-Français, si vous êtes les descendants des d'Iberville, des Montcalm et des Salaberry. Les braves,
passez à ma droite, les làches à ma gauche!” Cette apostrophe laconique eut un effet magique ; tous en masse se précipitérent à la droite. — VIII capitaine, M. Alphonse Nantel, avocat, rédacteur du journal /e Nord. MM. Nantel et Prévost avaient pris aussi leurs diplômes à l’école militaire de Québec.
Si je puis, après tous les autres, parler de moi, je dirai que j'ai servi la patrie pendant quatre ans. Mes aptitudes militaires ne m'ont pas permis de m'élever dans les cadres de l’armée plus haut que le number four. J'avais un voisin qui s'appelait, comme de raison, number five ; bon ami, boù vivant, il n'avait qu'un défaut, celui de trop parler, et quelquefois il réussissait à m'arracher quelques mots contre la consigne. Un jour, notre sergent-instructeur (j'ai oublié son nom, mais que le ciel lui pardonne), tout à coup, s'arrête au beau inilieu d’un commandement : ‘number four et number five, dit-il, si vous étiez dans l’armée régulière, vous passeriez trois jours au cachot, au pain et à l'eau.” C’est là, si je me le rappelle bien, la seule mention honorable que nous ayons obtenue pendant tout notre état de service. Une autre fois, au jour des élections, mon voisin number five fut promu au grade de quatrième caporal. Je lui dis à l’oreille : ‘* Vas-tu avoir le courage de me quitter ? je l'en prie, au nom de notre vieille amitié, ne m’abandonne pas.” Vumber five, d’un pas majestueux, s’avance en face du bataillon, il me semble encore le voir: grand, fluet, pâle, le regard solennel, le front élevé, la carabine au bras, la voix émue, avec dignité il s'exprime en ces termes : ‘‘ Compagnons d'armes, voici quatre années que je sers dans vos rangs, sans solde, sans récompense aucune ; maintenant que je touche au terme de ma carrière scolaire, je ne voudrais pas perdre en un seul jour le fruit d’un si long dévouement ; c’est pourquoi, je vous en conjure, veuillez me laisser mourir simple soldat.” Les applaudissements couvrirent ces nobles paroles, et mon ami, revenant à sa place, resta jusqu’au bout mon voisin et number five.
En 1878, lorsque l'honorable R. Masson devint mi-
nistre de la milice, il proposa aux directeurs des collèges d'organiser des compagnies militaires parmi leurs élèves ; les nôtres acceptérent la proposition avec enthousiasme. Le gouvernement envoya chercher ses vieux remingtons, longs et lourds, et laissa en échange d’élégantes carabines, sur un modèle nouveau, chargeant par la culasse, petites et légères. Le premier qui ceignit l'épée de capitaine, fut M. Avila Bourbonnais, étudiant en droit. Il eut pour successeur l’année dernière M. Pierre Leclerc, aussi étudiant en droit, et cette année M. Ferdinand Charbonneau, élève de la classe des finissants. Depuis sa réorganisation, la compagnie n’a connu que de beaux jours; nous lui souhaitons la continuation de ses succès et une prospérité toujours de plus en plus croissante. i
Nous reproduisons à la suite de cet art cle, comme souvenir du passé, une inspiration poétique, qui date de quelque vingt ans et qui a été publiée alors dans l’Abeille, numéro du {1 avril 1862. C'était sous le règne des fusils de bois, ce qui explique la teinte d'ironie qu’on remarque dans le ton général de la pièce. *