‹ Mélanges littéraires [microforme]Chapitre 53 sur 122 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Valiquet préside ; autour de la table sont rangés Ben-

iamin, Fanfan, Victor, Cyrille, Auguste, Anthime, Philippe, Alphonse, Labelle et Huot.

VICTOR

(Il chante un couplet, les autres répondent en chœur.) Dans Paris s’est fait un bal Composé de jeunes gens Tous.

Dans Paris s’est fait un bal Composé de jeunes gens.

VicTor.

La plus jeune de ce bal

Avait quatre-vingt-dix ans.

Ah ! la vieill”, la bigre de vieille, | Pensait-elle avoir du bon temps ?

Tous.

Ah ! la vieill”, la bigre de vieille, Pensait-elle avoir du bon temps ?

Vicron.

La plus jeune de ce bal Avait quatre-vingt-dix ans.

22 L'HOTE A VALIQUET

(Tous répétent, et ainsi de suite.)

Retirez-vous donc, la vieille, Car ce n’est plus votre temps.

On lui r’garde dans la bouche, Elle n’avait plus que trois dents.

Un’ qui branle, une qui cloche, L’autr’ qui s’en va-t-en branlant.

Si vous saviez c’qu a la vieille, Ah ! vous n’en rir’iez pas tant.

La vieille a dedans sa chambre Cinq à six cent mille francs.

La vieille a dedans sa cave Cinq à six tonn” de vin blanc.

BENJAMIN

Ah! la bigre de vieille! elle nous donnera bien un petit coup de son vin blanc.

Oui, oui, oui, un petit coup.

BENJ4AMIr.

Encore un petit coup d’piton Pour me remett', pour me remettre Encore un petit coup d’piton Pour me remettre sur le ton.

(Tous répétent.)

PANFAN.

(Passant la carafe à son voisin.)

On passe la carafe, Vole, vol”, mon cœur, vole, On passe la carafe Et nous prenons un coup Tout doux, Et nous prenons un coup.

(Fous répétent.)

Vicron.

A ta santé, Valiquet.

Tous.

A ta santé ! à ta santé ! (Pendant que les convives d’un côté de la table boivent, les autres d'une voix traïnante disent : file, file, file.) pencz VICTOR.

Joachim, laisse donc la ton eau claire ; tu as l’air d’un homme en carême. Bois donc avec nous, à la santé de notre hôte.

Huor.

Tu sais bien que je ne prends pas de boisson forte. VICTOR.

Penses-tu que c’est poison ?

Huor.

Oui.

Tous.

Ah!ah!

Huor.

Un poison qui tue l’âme.

VICTOR

Bon, nous crois-tu perdus àtout jamais pour trinquer

un peu entre amis ?

Huor.

‘“Les blasphémateurs, ni les ivrognes n’entreront dans le royaume des cieux.”

VicTor.

Nous nous convertirons.

Huor.

La conversion d’un ivrogne est une espèce de miracle.

VICTOR

Tu nous condamnes donc à l’impénitence finale ?

24 L'HOTE A VALIQUET

Huor (se levant). .

Dieu seul connaît ce qui doit arriver; mais ce malheur déjà a été le sort de plus d’un ami de la bouteille. On voit souvent des libertins revenir de leurs égarements, des détenteurs du bien d’autrui faire les restitutions voulues ; mais presque jamais on ne voit un ivrogne s’amender sincèrement ; 1l tombe toujours dans son ancien péché. L’âge, qui amortittousles autres vices, ne semble qu’enflammer cette passion.

FANFAN

C’est vrai ; le vin est le lait des vieillards, n'est-ce pas, Benjamin ?

BENJAMIN

Oui, Faufan, et quel bon lait !

CYRILLE

Franchemeut, Joachim, penses-tu que ce soit un si grand mal que de rire et de s'amuser ?

LABELLE (se levant aussi).

Le mal, monsieur, n’est pas à s’amuser, mais bien à détruire sa raison, à troubler son cerveau, à offusquer la lumière de son intelligence, et à effacer dans son Âme la ressemblance avec Dieu.

CYRILLE

Vous êtes trop sévère, monsieur ; voyez, nous avons notre raison.

Huor.

Oui, continuez seulement, et dans une heure, vous l’aurez noyée au fond de vos verres. Dans une heure, vous ne saurez plus ce que vous direz, vous parlerez à tort et à travers ; votre langue bégayera, votre tête sera lourde, vos jambes fléchiront ; ne pouvant plus vous soutenir, vous chancellerez, vous vous roulerez sur le sol ; vous ne:inarcherez plus droit sur vos pieds, tête levée, à la manière des hommes.

VicTor.

Non, mais à la façon des bêtes, sans doute, à quatre pattes; merci du compliment.

LABELLE

Monsieur n’a pas dit cela; mais puisque vous avez prononcé le mot, vous avouerez ne plus d’une fois l’ivrogne devient une véritabte bête féroce; on dirait qu'il est enragé ; il crie, il écume, il frappe. Il vomit les plus horribles blasphèmes contre le Tout-Puissant, qui lui a donné la vie et qui le soutient encore dans sa bonté. Il a oublié le salut de son âme, et il n’a plus d’autre dieu que la misérable passion qui le domine et qu’il adore.

VICTOR

Tiens, ne voilà-t-il pas que monsieur va nous faire un sermon ?

CYRILLE

Attendez à dimanche, l’ami; nous en tenons un bon du haut de la chaire, de la part de M. le curé, et ça suffira .

Messieurs, appelleriez-vous cela un sermon, si je vous disais qu’à table vous buvez votre patrimoine et celui de vos enfants ? Que de familles ruinées par l’abominable conduite de ceux qui devaient en être le soutien !

ue de fois le pain est venu à manquer sur la table de l'ivrogne ; et la misère a frappé à la porte de sa pauvre demeure avec ses haïillons, avec son cortège de douleurs et d’angoisses !

Huor.

Alors l'épouse infortunée, exténuée de fatigue et de faim, pleure, gémit, se désole. Si elle hasarde quelques plaintes, les coups tombent sur elle accompagnés de jure et de malédictions. Ses hs ses larmes,

enfant innocent et mourant qu’elle presse contre son

sein décharné, ne peuvent plus rien sur le cœur de cet

homme furieux qui, pourtant, en des jours meilleurs,

26 L'HOTE A VALIQUET

au pied des saints autels, lui avait promis foi, amour, soutien et protection. Dites-moi, mes amis, n'est-ce pas là une histoire de tous les jours ? Ce malheur ne peut-il pas fondre sur vous comme sur tant d’autres? Pourquoi mettre son plaisir dans cettte boisson qui enfante tant et de si grands maux ?

CYRILLE

Oui.... oui, oui, .... REOe tu as tant pitié des femmes, va jaser avec elles dans la cuisine, et laisse nous fêter et nous réjouir comme des hommes.

Ah! ah! ah! bien dit! bien dit!

Huor.

En effet nous allons nous retirer, non pas à la cuisine, mais bien chacun chez soi; car il se fait déjà tard. — Toute la compagnie, nous vous souhaitons le bonsoir.

Tous.

Bonsoir ! bonsoir !

LABELLE

Monsieur Valiquet, veuillez accepter mes remerciements pour votre gracieuse invitation.

VALIQUET.

Bonsoir, mes amis; excusez si je ne vais pas vous reconduire. | Huor. n

Fasse le ciel qu’il ne vous arrive aucun malheur ! (Huot et Labelle sortent.)

SUÈNE II.

VALIQUET, BENJAMIN, FANFAN, VICTOR, CYRILLE, AN- THIME, AUGUSTE, PHILIPPE, ALPHONSE.

VICTOR

Est-il drôle ce Joachim avec ses morales !

ANTHIME

Nous voici bien débarrassés. Je n’aime pas ces nuages sombres au milieu du beau temps et de la joie. Laissez-les s’enfouir. (il chante)

Et moi je m’enfoui, foui, Et moi je m’enfouyais.

Tous.

Et moi je m’enfoui, foui, Et moi je m’enfouyais.

ANTRIME.

C’est en passant près d’un moulin Que le moulin marchait. (bis.)

Tous.

C'est en passant près d’un moulin Que le moulin marchait. (bis.)

ANTHIME

Et dans son joli chant disait :

Ketiketac, ketiketac, Moi j'croyais qu’il disait :

Attrape, attrape, attrape, attrape, , Et puis je m'enfoui, foui, Et puis Je m’enfouvais.

Et puis je m’enfoui, foui, Et puis je m’enfouyais.

(£'t ainsi de suite.)

ANTHIME

C’est en passant près d’un’ prairie Où les Müchaurs fauchaient. (bis.) Et dans leur joli chant disaient :

Ah ! l’beau faucheur, ah ! l’heau faucheur !

Moi j’croyais qu’ils disaient :

Ah !'v’la lvoleur, ah ! v’ia l’voleur.

Et puis je m’enfoui, foui, Et puis je m’enfouyais.

28 L'HOTE A VALIQUET

C’est en passant près d’une église, n Où les chantres chantaient. (bis.) Et dans leur joli chant disaient :

Alleluia ! alleluia !

Moi j'croyais qu'ils disaient :

Ah ! le voilà ! ah! le voilà !

Et puis je m’enfoui, foui, Et puis je m’enfouyais.

C’est en passant au poulailler Où les poules chantaient. (bis.) Et dans leur joli chant disaient :

Cou-cou-ricou, cou-cou-ricou.

Moi j'croyais qu’ell’ disaient :

Coupons-y l’cou, coupons-y l’cou, Et puis je m’enfoui, foui,

Et puis je m’enfouyais.

ANTHIME

C’est tout, mes amis.

VICTOn.

Bravo! bravo!

Hourra ! hourra! pour Anthime !

VALIQUET.

Vite, vite, tandis que c’est chaud, encore une chanson.

Tous.

Une chanson ! une chanson!

CYRILLE

Mariann’ s’en va-t-au moulin. (bis.) Tous. | Mariann’ s'en va-t-au moulin. (bis.)

CYRILLE

C'est pour y fair’ moudre son grain. (bis.)

Tous.

C'est pour y fair’ moudre son grain. (bis.)

CYRILLE

A cheval sur son âne, Ma p'tit mamzelle Marianne, À cheval sur son âne catin

S'en allant au moulin.

Tous.

S’en allant au moulin.

(Ainsi de suite) CYRILLE.

Le meunier qui la voit venir, (bis.) S’empresse aussitôt de lui dire : (bts.) Attachez donc votre âne,

Ma p'tit mamzelle Marianne, Attachez donc votre âne catin Par derrièr’ le moulin.

Pendant que le moulin marchait. (bis) Le loup tout à l’entour rôdait. (bis) Le loup a mangé l'âne, Ma p'tit mamzelle Marianne.

Le loup à mangé l’âne catin Par derrièr’ le moulin.

FANFAN

Ah! ah! pauvre Marianne !

CYRILLE

Mariann’ se mit à pleurer ; (bis.)

Cent écus d’or lui furent donnés, (bis.) Pour acheter un âne,

Ma p'tit’ mamzelle Marianne,

Pour acheter un âne catin En r’venant du moulin.

30 L'HOTE À VALIQUET

BENJAMIN

Un coup à la santé de Marianrie !

Tous.

C’est bon, un coup ! un coup!

BENJAMIN

Encore un petit coup d’piton

Pour me remett’, pour me remettre, Encore un petit coup d’piton

Pour me remett’re sur le ton.

(Tous répètent.) FANFAN.

On passe la carafe,

Vole, vol, mon cœur, vole,

On passe la carafe

Et nous prenons un coup Tout doux

Et nous prenons un coup.

(Tous répètent, puis ils boivent disant, file, file, file.) Vicror.

Igue ! igue! igue! vive la joie !

CYRILLE

Le plaisir nous gagne, vive la joie !

Tous.

Vive la joie ! vive la joie !

ANTHIME

La maison tourne, tourne, tourne...

Tous. S Igue ! igue ! hourra !

VALIQUET.

Nous étions trois capitaines. (bis)

Nous étions trois capitaines, (bis)

VALIQUET.

De la guerre en revenant Brave, brave De la guerre en revenant Bravement.

(Tous répétent, et ainsi de suite.)

VALIQUET.

Nous entrâm’s dans un auberge,] (bis) Hôtesse, as-tu du vin blanc ?

Brave, brave, Hôtesse, as-tu du vin blanc ?

Bravement,

Tous.

Hourra ! hourra !

VALIQUET.

Oui, vraiment, nous dit l’hôtesse, (bis) J'en ai du rouge et du blanc Brave, brave,

J'en ai du rouge et du blanc, Bravement.

Hôtess’, tire nous chopine, (bis) Æhopinelte de vin blanc, Brave, brave, Chopinette de vin blanc, | Bravement.

Hourra ! hourra ! le plaisir! le plaisir !

VALIQUET.

Quand la chopine fut bue ; (bis) Nous tirâm’s trois écus blancs,

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