‹ Mélanges littéraires [microforme]Chapitre 72 sur 122 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

BoiLEAU, JuLES ET FÉLIx.

Boiceau.—Yes, my dear friends, les Etats-Unis, voilà le pays du progrès, le pays de la liberté, le pays des chemins de fer, des f'actories, du go-a-head et de la civilization. Le Canada est un pays arriéré, vous n'avez pas de Commerce, tout est dull; you starve, vous crevez de faim.

Juces —Il y a longtemps, monsieur, que vous nous répétez cela. Aujourd'hui uous avons un avis à vous demander. Réellement, pensez-vous que deux jeunes gens comme nous pourraient, en quelques années, amasser quelque argent aux Etats-Unis ?

Boiueau.—De l'argent! my dear friends, l'argent coule aux Etats-Unis comme ici l’eau dans la rivière. Aux Etats-Uuis, you see, tout le monde a de l'argent.

Féux.—Tout le monde a de l'argent ?

Boizeau.—Cela s'entend, you see, tous ceux qui sont smarte Moi, je n’en manque jamais.

Juces.—Qu'appelez-vous un homme smar't ?

Bozeau.—Un homme qui a du pluck.

Juces.—Et qu'est-ce que le pluck ? »

Boizeac.—Le pluck... le pluck, you see, c'est un mot yankee qui sigaifie beaucoup de choses; le pluck, yankee trick, tout cela, ça ne se traduit pas en canadien, c'est comme qui dirait a push forward...

Féuix.—Une poche, dites-vous ?

BoiLEAU.— Yes, a push forward, de la hardiesse, you see, une poussée en avant. Les Américains, Z tell you, sont tous des smart fellows.

Juzes. — Nous avons bien envie d'aller aux Etats-Unis.

Boiceau.—Vous feriez bien, my dear friends, vous feriez bien... Au Canada, je m'ennuierais à la mort; il n'y a pas de vie, pas de joie, pas d'amusements, pas de liberté, pas de go-a-head.— Aux Etats-Unis, my dear friends, dans les manufactures du Massachusetts, vous gagneriez deux et trois piastres par jour.

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Moi, par exemple, à Manchester, je suis boss dans une factory. Je gagne cinq piastres par jour, 60 piastres par semaine, 240 piastres par mois, 2880 piastres par année, plus qu'un Canadien n'en gagne dans toute sa vie dans ce chien de pays. Si vous allez dans les mines du Colorado, suppose you get a chance, vous pouvez gagnez dans une seule journée de 50 à 100 dollars.

Féuix:—C'est vrai, cela s’est vu.

JuLes.—Il y a longtemps que nous serions partis, mais nous craignions de faire de la peine à nos parents.

Boiceau.— Well! Well! idée d'enfant que celle-là. Vous n'êtes pas powr-vivre toujours-sous—la-jupe de votre mère. Aux Etats- Unis, you see, un garçon est libre à 17 ans; he looks for himself, il travaille à devenir un homme par lui-même, a se/f-made man.

Féux.—-Franchement, j'ai peur de m’ennuyer. |

Boiceau.— Well! Well! s'ennuyer comme un bébé ! Cet ennui se dissipera quand vous aurez passé la ligne qui vous sépare du pays de la liberté, quand vous respirerez à pleins poumons l'air de la grande république, quand vous vous reposerez à l'ombre de la bannière étoilée, {he stars and stripes.

JuLEs.—Y a-t-il des églises dans ce pays-là ?

BoILEAU.—Oh! Yes, tant et plus. Mais, you see, aux Etats-Unis, nous n’allons pas à la messe tous les dimanches, beau temps, mauvais temps, comme vous le faites au Canada. Nous y allons les jours de grandes fêtes pour entendre la musique.

Juces.—Comment donc passez-vous la journée ?

+ BoiLEAU.— Well! Well ! le plus agréablement du monde. Tantôt avec nos amis, nous prenons une walk dans la ville; tantôt nous allons faire une ride à la campagne, une frip dans les bois, une autre fois nous partons en steam-boat pour un fea-party dans quelque île voisine. Nous, Américains, you see, nous ne sommes pas scrupuleux. .

é JuLEs.—Nous vous remercions de vos renseignements, M. Boieau...

Boieau.—M. Boileau, M. Boileau ?.... C’est vrai, je m'appelais comme cela quand j'étais au Canada, mais depuis que je suis aux Etats-Unis, you see, je m'appelle M. Drinkwater.

FéLix.—M. Drinkwater ? et pourquoi ?

BoiLEAU.—C’est bien simple, you see, Drink’ veut dire boit, water veut dire eau, Drinkwater veut dire Boileau, cela sonne mieux aux oreilles des Yankees ; et avec un nom comme ça vous pouvez passer pour un Américain ficéif. Vous comprenez ?

FÉLIX.—Je comprends, je comprends... Y a-t-il beaucoup de Canadiens qui changent ainsi leur nom ?

BoiLeau.—Tous ceux qui sont smart, qui ont du pluck. Langevin, you see, s'appelle Angelwine, Dubois, W'ood, Legnis, Green,

À on

Boisvert, Greenwood, Lebrun, Brown, Lecourt, Short, Laframboise, Raspberry. J'ai très bien connu ce Canadien américanisé qui a tant fait parler de lui dernièrement à Montréal, M. Jedeau, Master Waterspot.

Juces.—Ah! M. Waterpot, l'ami du Rév. Père Hamon?

BoiLEAu.—Yes, my dear friends, celui-là même. Vous, par exemple, vous vous appelleriez... well, well, let us see... ville se dit {own or city, vous pourriez vous appeler Master Blaintown ou Master Blaincity. Cependant, à votre place, je préfèrerais Blaine tout court.

Féuix.—Et pourquoi ?

Boizeau.—Parce que, you see, le ministre d'état du président Garfield s'appelle Blaine, et l’on pourrait vous prendre pour deux de ses cousins.

Jus. —Je ne prétends être ni ministre d'Etat, ni président.

BoiLEau.—Aux Etats-Unis, you see, tout est possible, Tout le monde, là, se mêle de politique, tout le monde peut parvenir. Garfield, à 19 ans, ne savait pas lire. Grant, avant d'être général, n'était qu’un marchand de tabac. Pour moi, my dear friends, entre nous, j'ai mes espérances ; j'ai l'œil fixé sur la Maison Blanche.

Juues.—Pour nous, M. Drinkwater, nous ne visons pas si haut; si seulement nous pouvions gagner quelque argent...

Boiceau.—Then! my dear friends, courage, partez. Pensez-y sérieusement ; dans une heure je reviendrai dire good-bye à M. votre père, donnez-moi alors une réponse définitive. Et la semaine prochaine, ensemble nous prenons les cars pour le pays du progrès, de la liberté, du go-a head et de la civilization. Dites avec moi, vive les Etats-Unis!

Jues et Féuix, (avec honte). — Vive les Etats-Unis! (Boileau sort.)

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