‹ Mélanges littéraires [microforme]Chapitre 74 sur 122 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

JuLEs, FÉLIX ET BLAINVILLE.

BLavizce. —Mes enfants, je viens d'apprendre une bien fâcheuse nouvelle. Est-ce le cas que vous vous êtes laissés débaucher par les trompeuses paroles de M. Boileau, et que vous avez l'intention de partir pour les Etats-Unis ?

Juues.—Mon père, qui vous a dit cela ?

BLainviuce.—Peu importe. Avez-vous l'intention de partir, mon fils ? répondez.

Juues.—Oui, mon père.

BLAINVILLE, —Pourquoi, mes enfants, nous quitter de la sorte? pourquoi faire mourir votre pauvre mère de chagrin ?

Juzes.—Mon père, nous voici bientôt à l’âge de nous établir ; vous ne pouvez nous donner des droits suffisants pour nous acheter des terres, il nous faut pourvoir à notre avenir,

BLaivize. —Mes enfants, il y a longtemps que cette question me préoccupe ; je viens de la résoudre henreusement, j'ai lieu de le croire, avec le consentement de votre mère et de votre frère ainé ; j'espère que vous ne refuserez pas votre assentiment.

Féuix.—Mon père, que voulez-vous dire ?

BLainvize.—Je veux dire que nous irons nous établir tous ensemble dans une paroisse où nous vivrons les uns à côté des autres, heureux, contents, sans avoir besoin de nous disperser par le monde.

Féuix.—EÆEt nous aurons chacun une terre ?

BLAINVILLE. —Au moins chacun une.

Féuix.— Avez-vous pour cela assez d'argent?

BLAINVILLE.—J'ai de l'argent de reste. Nous vendrons ici; nos dettes payées, il nous restera plus de douze mille francs. Là, les terres ne coûtent pas cher.

Juues.—Où donc se trouve cette heureuse paroisse. BLaINviLue. —4 la Rouge de M. le curé Labelle. Jues.—Dans les townships !

Féux.—Au fond du Nord !

BLainviice.—Oui, mes enfants ; votre frère qui est partie depuis huit jours, est allé visiter ces cantons, afin d'y choisir un endroit

favorable, il doit revenir aujourd'hui. Que dites-vous de ce projet ?

Féuix.—En vérité, j'aime mieux mourir que d'aller par là.

Juces.—Nous sommes certains d'y manger de la misère tout le temps de notre vie, au milieu des racines et des souches.

BLAINVILLE. —Au contraire, mes enfants, dans quatre ou cinq ans, nous aurons de grands déserts autour de nos maisons ; dans dix ans nos terres seront toutes faites, et nous serons de riches propriétaires.

Juces.—L'habitant sera toujours pauvre, mon père, le rendenent du sol est trop lent, la terre ne paie pas les sueurs dont on l'arrose.

Féux.— Nous allons nous appauvrissant sur une belle ‘:rme à Ste-Thérèse, comment nous enrichir sur une terre en bois debout ?

BLainviLce.— Mes enfants, ce qui nous appauvrit, c'est la mauvaise culture; l'expérience instruit, nous changerons notre manière de cultiver. Nous élèverons plus d'animaux; et, par les engrais, nous rendrons à la terre ce que nous lui enlevons.

Jues.—Puis à la Rouge, c'est si loin !

Féuix.— Vraiment, c'est plus loin qu'aux Etats-Unis.

Juues.—C'est un véritable exil !

BLAINVILLE.—Quand on demeure avec son père et sa mère, quand on vit avec ses enfants, on est toujours proche. Posséder sa terre, habiter sa maison dans une paroisse catholique, au milieu des siens, dans son pays, on ne peut pas dire que c'est un exil; c'est là véritablement la patrie.

Jess. —Cominent ferez-vous pour écouler vos produits ?

Féuix.—1l nous faudra huit jours pour nous rendre au marché.

BLaiNviLe,— D'abord, notre marché sera à St-Jérôme, au terminus du chemin de fer de la colonisation. En attendant que M. Labelle, avec son chemin de fer du Lac Témiscamingue, ait poussée une pointe dans nos montagnes, (ce qui ne pourra tarder longtemps , le gouvernement a fait construire de bons chemins carossables depuis St-Jérôme jusqu'au fin fond des cantons les plus éloignés. Les marchands eux-mêmes, dans l'intérêt de leur commerce, viendront chercher nos produits jusque dans nos paroisses. Du reste, le changement que nous apporterons dans notre mode de culture, nous permettra de faire autant d'argent dans un seul voyage qu'aujourd'hui en dix.

Juuxs. —Comment ?

BLainvizze. — Notre agriculture roulera sur l'élevage du bétail. Tous nos produits, foin, avoine, patates, betteraves se consumeront dans nos étables. Nous ferons du fromage et du beurre en quantité. {l ne faudra pas un grand nombre de voyages de cinq à six mille livres de beurre, pour faire une bonne poignée d'argent.

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JuLes.—Oui, mais cela suppose de belles terres comme à Ste- Thérèse.

Féux.—Tandis que dans le Nord, vous ne voyez que des côtes, des montagnes coupées à pic et des rochers arides.

BLaINviLLe. —Les parties montagneuses, nous les laisserons en pacage, en sucreries, en bois debout, d'ou nous tirerons notre bois de chauffage pour nos hivers, et à côté nous cultiverons les belles terres.

JuLES.—11 n’y a pas de belles terres dans ces cantons.

Féux.—Y a-t-il rien de triste comme Ste-Hyppolite, par exemple, ou bien l’Arnouche ? des rochers nus, des pics abrupts, c'est la terre que le bon Dieu a donnée à Caïn, après sa malédiction.

BLaiNvilce. —Mes enfants, vous n'avez visité que l'entrée des Laurentides, et c'est là que se trouve le plus mauvais terrain de ces montagnes ; mais en poussant plus avant dans l’intérieur, vous rencontrez de belles plaines, de riches plateaux où les terres sont excellentes, meilleures toujours que dans la Grand' Ligne ou la Côte Sl-Louis, tout aussi bonnes que nos terres de la Grand Côte ou de la Rivière Cachée. (Charles entre.)

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