‹ Mélanges littéraires [microforme]Chapitre 11 sur 13 · OÙ JE M'ARRÊTE · texte numérisé non relu

OÙ JE M'ARRÊTE

Tous ces petits témoignages de bienveillance que je reçus dans l’'Ombrie, contribuèrent encore à me rendre ce pays cher. C'était déjà bien assez d’y avoir trouvé un séjour enchanteur, une multitude d'œuvres ravissantes de Beato Angelico, du Pérugin et de Raphaël, de vieux sanctuaires, vénérables aux yeux de l'artiste comme à ceux du chrétien. J’y séjournai donc le plus longtemps qu’il me fut possible.

Etabli à Pérouse, je laissais doucement s’écouler les journées, attendant que le choléra disparût de la frontière où il ré-

gnait toujours, comme on me l'avait dit si énergiquement à Orvieto. Rien ne m'invitait à aller braver ses fureurs; sans craindre l'épidémie, j’entrevoyais dans l’horizon bien des quarantaines! L'étude, plusieurs jolies églises, des couvents intéressants à visiter, une excursion au Jac de Trasimène, une autre à Assise se partagèrent mon temps.

Ce serait ici le moment de parler de cet art ombrien dont nous touchons en ce moment le principal sanctuaire, mais je pense que le lecteur (si lecteur il y a) éprouve, comme moi, le besoin de prendre quelques jours de repos, et, comme je sais que nulle part on ne peut être plus tranquille qu’à Pérouse, je crois bien faire de m’y arrêter.

Le carnaval, tel qu’on le voit encore dans quelques parties de l’Europe et particulièrement en Italie, le vieux carnaval, avec ses allures folles et sans gûne, ses gambades grotesques, ses masques barbouïillés, ses délires de joie populaire, qui revient toujours à temps fixe, pour dérider le front des vieux, dilater les cœurs oppressés et donner un petit quart d’heure de liberté aux malices et aux autres passions mignonnes qui ont toujours obsédé plus ou moins l’humanité,—surtout cette grande et belle portion du règne organique que l’on appelle le beau sexe; ce vieux carnaval donc est, selon toute apparence,un dernier et joyeux rejeton du paganisme. Né, sans doute, au sein d’une bacchanale, il s’est faufilé dans les fastes chrétiens durant les nuits les plus obscures du moyen âge, et il a fini

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par s'établir chez tous lés peuples modernes. On l’a trouvé partout un hôte si charmant qu'on lui a conservé presque dans toutes les villes ses droits de cité.

Bien des fêtes religieuses que l’on chômait avec amour autrefois, ont disparu de la mémoire des peuples, et le carnaval, qui date de plus loin que la plupart d’entre elles, est resté loué, désiré, cajolé par tout le monde ; on a même imaginé, depuis quelque temps, de le chanter sur tous les violons. Je n’ose pas trop le dire, mais je crois que le diable a bien fait quelque chose pour lui; ils ont eu tous deux de trop grandes relations autrefois pour ne pas se rendre encore aujourd’hui quelques petits services. Maïs je ne veux pas engager querelle avec un vieil enfant gâté : à l'heure où le carnaval règne dans tout son éclat et où le vacarme qui se fait autour de lui absorbe tous les autres bruits, je crierais en vain, et puis j'ai bien encore moi-même quelque faiblesse à son égard.

Je passerai donc légèrement sur ses vieux péchés et sur ce qui peut se commettre dans son intimité, à la faveur de ses lois faciles ; je n’étudierai que sa physionomie, telle qu’elle m'est apparue durant mon séjour en Italie.

Là comme ailleurs, le carnaval a subi les influences des temps nouveaux, et surtout celles des grandes révolutions. Il n’en est pas encore arrivé, comme il l’est parmi nous, à revêtir tout simplement l’habit écourté de rigueur et les bottes vernies pour exécuter de temps à autre, avec le calme et la régularité d’une vieille horloge, quelques figures de quadrille; non, mais il a perdu considérablement de son caractère un peu dévergondé d'autrefois. C’est bien encore un vieux fou, mais qui n’ose plus se croire tout permis.

Quoi qu’il en soit, les populations regrettent beaucoup sa gaieté expansive et ses manières sans façon d'autrefois.

Après l'occupation de l’Italie, en 1849, les Français et les Autrichiens se hâtèrent de

faire disparaître les masques, derrière lesquels se disaient des mots doux et gracieux qui n'étaient pas tous à l'adresse des vainqueurs. On m’a dit que les masques avaient reparu, avec le nouveau royaume de Victor-Emmanuel ; c'était bien là saisir la meilleure occasion de revenir en faveur.

Les Autrichiens ont été plus loin que les Français; ceux-ci avaient laissé cours à tous les autres jeux, maïs la rigidité tudesque entend peu le badinage, et dans toutes les villes réduites au régime du bon Radetzki, tous les Pierrots et les Polichinelles durent abaïsser leur chapeau pointu et débarbouiller leur visage; les orgues de Barbarie mêmes eurent ordre de garder le silence, parce que quelques-unes d’entre elles avaient osé murmurer sur leurs humbles rouleaux des airs révolutionnaires!

À part les masques, qui peuvent couvrir bien des perfidies, quel mal et quel danger y avait-il à laisser champ libre à tous ces jeux,

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qui en définitive ne sont que des folies puériles ? C’est par ces mesures de mauvaise petite politique que les Autrichiens ont réussi à se faire universellement détester en Italie, surtout par le menu peuple qui voit peu ce qu’on lui donne de neuf, maïs qui sent tout ce qu’on lui enlève de vieux, qui tient moins à conquérir de nouveaux privilèges qu’à garder ceux qui lui sont chers.

La seule prohibition du masque dans les fêtes du carnaval fut toute une calamité pour ce menu peuple, et même pour toutes les classes de la société : on peut ourdir tant de jolies intrigues, découvrir tant de petits mystères domestiques à l’ombre d’un simple tissu jeté sur la figure. Je me hâte de dire que les femmes seules avaient le droit d’en porter, ce qui ne diminue pas la somme probable des malices qui devaient s’accomplir derrière les fameux dominos, non plus que celle des ressentiments que cette proscription a produits dans les populations. Il n’est pas bon d’en-

ee ce eee ee dé ee

traver les fantaisies du sexe aimable, et j’affirme que les femmes ont compromis pour de pareils motifs l'existence de tous les gouvernements, à partir du plus facile de tous, celui du paradis terrestre.

Que de plaintes amères j’ai entendu formuler, à propos de ces chers dominos exilés!

que de peintures, assombries par des regrets, l’on m’a faites sur les mille choses que l’on accomplissait ou qui pouvaient se pratiquer sous ces petits voiles noirs qui ne laissaient percer que le regard... le regard et la voix, la voix et l’intonation, l’intonation et l’intention !.… e cœtera.

Alors, tout le monde prenait part aux réjouissances, grands et petits, pauvres et riches ; le même flot de la foule entrafînait souvent, confondus et ignorés, des princes et leurs chambrières, de grandes dames et leurs valets, des beautés surannées suivies de mentons imberbes, des têtes grisonnantes à côté de fronts printaniers, des sénateurs, des

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juges et des huissiers. Il n’y avait qu’un maftre dans la fête: c'était le Carnaval lui-même ; et qu’une loi, la Folie.

On attendait ces jours dans une longue impatience, on s’y préparait durant des mois dans le secret et le mystère. Jamais affaire importante ne fut l’occasion de tant de discrétion. Les femmes n’osaient pas même parler, de crainte de révéler les secrets de leur conjuration. Chacune méditait ses méchants projets dans l'intimité de son petit cœur et choisissait d'avance les malheureux à mystifier. Parmi la jeunesse qui n’est pas dorée, on faisait des économies, pour être prodigue aux grands jours. Celui, par exemple, qui n'avait pour tout revenu que dix sols par jour (et il y a beaucoup de rentiers de cette valeur en Italie), en mettait au moins deux et demi au gousset d'épargne, pour les répandre plus tard en pluie de fleurs et de bonbons aux pieds ou sur la tête d’une centaine de dulcinées, toutes embellies d'avance

par le charme de l’attente. Combien de repas rognés, de desserts retranchés, pour arriver à ce petit bonheur-là ! Et combien, parmi ces prodigues, hypothéquaient encore leurs repas futurs, durant ces fêtes, songeant peu qu’il leur faudrait recueillir plus tard, pour tout fruit de cette semence sucrée et fleurie, des jeûnes ou du pain sec!

Enfin le grand jour arrivait !

Le canon des forteresses annonçait à tous que l’heure des folies avait sonné et que pendant huit jours, depuis miüi jusqu’à l’Ave Maria, il était permis à chacun d’en faire sans nuire à sa réputation. Alors, les populations entières des villes s’ébranlaient pour courir au lieu désigné pour ces jeux. Car il n’y a qu’un endroit, déterminé par l'autorité, où il soit permis d’avoir ses coudées franches, de même que, en dehors des heures affectées à la fête, toutes les cabrioles, toutes les grimaces, toutes les impertinentes bouffonneries sont punissables par les lois; chacun doit

reprendre son rôle d'homme sérieux, avec sa figure et son nom: les arlequins, les polichinelles, les paillasses redeviennent signori à trois pas de la place ou une minute après l’Ave Maria.

Je le répète, je n’ai pas vu les grands jours

* d'autrefois, mais ceux que j’ai connus m'ont paru bien assez remarquables pour mériter les frais d’une esquisse.

A Rome, où l’on a conservé au carnaval plus de traits de son ancienne physionomie où le caractère et la figure des habitants semblent si incapables de subir les entraînements d’une gaieté même ordinaire, où les grandes réjouissances ont presque toutes une nuance religieuse, le contraste que produit aux yeux des étrangers ce débordement subit et général de la dissipation la plus échevelée qui se puisse imaginer, est inconcevable ; pour nous surtout, hommes d’un continent nouveau qui avons laissé de l’autre côté des mers nos vieilles traditions, pour mener la vie com-

passée et monotone des gens d’affaires, c’est le monde renversé.

C'était dans le but de juger par mes yeux de cet étonnant contraste que j'avais, un des premiers jours du carnaval, dirigé ma promenade du côté du fameux Corso romain.

Après avoir longtemps débattu s’il était de ma dignité d'homme grave d’aller me mêler aux flots de la foule en délire, ma curiosité finit par vaincre mes superbes dédains, et je me dirigeai vers la rue des princes romains, l’âme sans soupçon comme toute âme qui ignore, le cœur à l’abri d’un paletot noir et le front ceint du castor des grandes circonstances.

J'avais à peine fait quelques pas sur le pavé des Doria, quand (jugez de ma surprise) je me vis inondé sous une averse de dragées enfarinées d’où je sortis en toilette de meunier! Mon pauvre castor! un instant, je

crus que mon orgueil national devait s’en montrer offensé... mais je m’aperçus bientôt que les citoyens de tous les pays du monde, même les enfants de la fière Albion, avaient subi gaiement de pareils outrages. Je me contentai donc de menacer du bout du doigt, avec la meilleure grâce possible,la petite main qui avait si bien accueilli mes débuts et qui se préparait prestement à faire descendre sur moi un nouveau déluge; puis, prenant le pas de charge, j’allai faire invasion chez un de mes amis qui m’attendait à son balcon.

C’est de ce lieu, comme de l’observatoire du Vésuve, que je pus étudier à l’aise et sans trop de danger cette éruption de folie populaire.

Sur tout le parcours du Corso, qui représente la longueur d’un mille et où s'élèvent les plus somptueux palais de Rome, s’agite une foulecompacte, immense-—-depuis le pavé où circule lentement et sans interruption, au milieu des flots de la nlèhe, un double cor-

tège de voitures, jusqu’au plus haut sommet des édifices où stationnent les nombreux domestiques des maisons princières, avec leurs amis et les amis de leurs amis. Au bas des maisons, sur l’espace occupé par les trottoirs, s'élèvent, de chaque côté de la rue, deux amphithéâtres continus où les femmes et les jeunes filles des divers quartiers de Rome et de la province viennent prendre place. À ceux qui aiment les costumes pittoresques et qui font une étude spéciale de la grâce et de la beauté, je conseille de s'arrêter un peu devant cette partie du tableau, s'ils en ont jamais l’occasion.

Au-dessus, apparaissent d'innombrables balcons, parés pour la circonstance de tentures aux couleurs éclatantes, de banderoles dorées, de guirlandes et de bouquets de fleurs ; c’est au milieu de ce brillant décor que se montrent les plus beaux types de la grande aristocratie de Rome ; on les remarque surtout aux fenêtres de l’étage que l’on appelle le noble,

Marquises, duchesses, princesses, toutes ont une toilette et un air de fête, toutes abaissent volontiers leurs yeux vers la foule et semblent même être disposées à lui réciter ces vers du plus sentimental des poètes français :

Peut-être dans la foule une âme que j'ignore...”

j'ignore le reste. Tout autour, et comme pour rendre hommage à la beauté romaine, l’on voit s’agiter et se presser dans toutes les croisées, une multitude de figures exotiques : ici des Anglaïs, là des Russes, plus haut des Français et des Allemands, puis des Américains partout. Venus à Rome à cette époque, au nombre de quarante à cinquante mille.

tous ces étrangers s’empressent d’apporter au Corso leur contingent de gaieté et d’extravagances. Je crois même qu’ils y mettent de l’émulation, car on les entend et on les remarque plus que les Italiens eux-mêmes.

Voilà donc quelles sont les dispositions et le personnel de la fête; il me reste à parler des amusements qui en font la substance.

Il est aisé d’en deviner une partie; je me contenterai donc de faire ici une nomenclature des choses qui sont permises sous les lois faciles du carnaval. D’abord on est libre de rire, de parler et de crier aussi fort que lon veut; on peut porter un habit extraordinaire; il n’est pas défendu d’être très ridicule ; si on a de la voix et si on s’en trouve les dispositions, on peut imiter le cri de tous les animaux de la création; il est permis de se jeter à la tête tout ce qui peut tomber sous la main, pourvu que cela ne puisse pas déformer le nez le plus délicat; on se communique librement et ouvertement beaucoup de réflexions peu flatteuses à l’adresse de son prochain, dans le genre de celles-ci :

— Quel est donc ce mufle habillé à l’anglaise quifait la moue au soleil, là-haut au troisième ?.…

— C’est lady Willcok, répond l’un.

— Non, c'est la cafetière du théâtre des marionnettes.

— Bah! c'est un hyppopotame, reprend un troisième, etc.

Par contre, il est très permis d’échanger ses impressions moins publiquement et surtout de formuler des compliments plus délicats que ceux qui viennent d’être cités.

Si un élégant veut mettre à la main d’une dame un beau bouquet de fleurs rares ou un cornet de bonbons, etsi cette dame veut bien l’accueillir gracieusement, personne ne peut y voir à redire, pas plus les maris que les papas ; l’heureux donateur pourrait même lui réciter la fameuse formule de monsieur Jourdain: ‘‘ Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour,” avec toutes ses variantes, qu’il ne paraîtrait pas trop in-

discret.

Voilà, en résumé, les libertés du carnaval,

les jeux et les folies que chacun peut y accomplir suivant son goût, ses dispositions et ses moyens. Si avec cela on veut se figurer quatre-vingt à cent mille acteurs en scène

tous entraînés par cette excitation que donne toute action accomplie en commun, on aura une idée à peu près exacte de ce grand tableau de mœurs italiennes; et je n’aurai que bien peu de mots à ajouter pour le compléter.

Durant un des jours de l’octave joyeuse, a lieu la course que l’on appelle des barberi ou chevaux indomptés; c’est bien là l’amusement le plus étrange de la fête.

Ces chevaux sauvages sont lancés à l’une des extrémités du Corso, sans cavalier et sans frein, au nombre de dix ou de quinze.

Ils ne portent pour tout harnais qu’une épaisse et large bande de cuir, fixée sur leur dos seulement par le milieu. Laiïssées libres à leurs extrémités, ces bandes portent une multitude d’aiguillons qui déchirent les flancs des pauvres bêtes, à chaque bond qu’elles font dans l’espace. Il est aisé d’imaginer avec quelle épouvante et quelle fureur elles franchissent la distance.

Je ne vois véritablement rien qui puisse donner beaucoup d'intérêt à cette course sauvage dont les Romains raffolent, si ce n’est le danger où sont beaucoup de spectateurs de se faire écraser ; car je n’évalue pas à plus de dix-huit pieds l’espace, ménagé au milieu des rangs pressés des curieux, qui sert d'arène aux coursiers. S'ils déviaient un instant de Ja ligne droite ou s'ils trébuchaient, quelle brèche terrible ne feraient-ils pas dans cette enceinte vivante! Ajoutons que l’on aurait à peine connaissance de leur passage, tant il est instantané, n'était le bruit de leurs pieds sur les caïillcux qu’ils broient et lancent en étincelles sous leurs fers et les clameurs qui les assaillent de toute part. En somme, je n'ai pas éprouvé pour ce genre de spectacle l'engouement des citoyens romains. Je dois même le dire, au risque d’être accusé de mauvais goût, les scènes burlesques qui ne manquent pas de se présenter au milieu d’une masse de peuple en

expectative, me rendirent les moments qui précédèrent le spectacle plus amusants que le spectacle lui-même.

Les chiens, ces fidèles compagnons de l’homme qui prennent toujours leur part de nos plaisirs et de nos misères, ne sont pas exclus des joies du carnaval. Ils ne sont pas plus chiens à Rome qu'ailleurs. Or il arrive que tout ce tintamarre, tout ce tumulte inusité, toutes ces figures chiffonnées, toutes ces toilettes chamarrées, finissent par les griser ; ils vont jusqu’à perdre la trace de leurs maîtres qu’ils n'avaient connus jusqu’alors, je suppose, que comme gens sages.

Leur odorat ne peut plus même les servir:

comment flairer tout ce monde pour retrouver le parfum de famille? Un sentiment violent d'inquiétude finit donc par s'emparer de leur âme de bête et leur communique un besoin de circulation extraordinaire, besoin qui devient bien plus remarquable quand la foule s’est fixée pour attendre la course des

chevaux. Alors, ne pouvant plus trouver place entre les jambes des spectateurs, pressés les uns sur les autres, qui d’ailleurs n’ont pas pour eux les égards qu’on leur prodigue au foyer domestique, ils se précipitent dans l’arène ouverte aux coursiers. Mais à peine y sont-ils entrés qu’ils voient tous les regards se fixer sur eux, et sentant sans doute qu'ils sont sur un théâtre fait pour de plus nobles exploits, ils sont subitement saisis d’une timidité disgracieuse qui les rend tout à fait ridicules. Les plus superbes mâtins euxmêmes ne peuvent la surmonter.

Les polissons de la ville des Césars, qui aiment, comme tous leurs semblables d’outremer, à exploiter de pareilles situations au profit de leur gaieté, accueillent aussitôt les pauvres chiens par une salve de huées discordantes qui finit de les déconcerter. Distraits, troublés, ils font deux ou trois tours sur euxmêmes, puis, tout à coup, saisissant étroitement leur queue à leur manière, ilss’élancent

à toute jambe vers la Porte du Peuple, qu’ils franchissent sans songer à montrer leur feuille de route à la garde, comme font tous les autres voyageurs.

On dit qu’ils ne rentrent à la ville que le soir, à la faveur de ces lueurs incertaines, mêlées de jour et de nuit, quiconviennent aux âmes tristes. Ils longent silencieusement les maisons du Corso, se tenant en petites troupes, trottinant en silence ; ils portent encore la queue à demi bas, et l’on ne remarque chez eux aucune de ces façons familières qu’on leur connaît ; ils évitent même de s’entre-regarder.

La scène des moccoletti (petits lumignons), qui est la dernière du carnaval, est sans contredit la plus bizarre, quoique la plus brillante de toutes : c’est la seule qui aït lieu après l’Ave Maria. Véritable fantasmagorie burlesque, elle sert bien d’entrée au domaine des songes.

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Aussitôt que l'ombre commence à régner sur la ville, on allume une myriade de lampes chinoïses et de lampions, variés de couleur et de forme. Il y en a dans toutes les fenêtres, on en remarque qui courent en longS cordons, se croisant en tous sens à travers la rue. En même temps, on voit poindre çà et là de petites lumières étoilées et vives, ce sont celles des moccoletti ; le nombre en augmente tellement qu’il finit par produire une immense illumination. Tout le monde en porte quelques-unes. Durant uninstant, on dirait que le ciel étoilé est descendu dans le Corso. Toutes ces lumières scintillent, s’agitent, s’éteignent, puis reparaissent au milieu d’une animation délirante : car l’amusement consiste à éteindre le plus grand nombre de moccoletti possible et à sauver les siens du danger qui les menace de tous côtés.

Il est aisé de comprendre que ce dernier plaisir est encore plus éphémère que les autres : en effet, après quelques moments, tous

les petits flambeaux s’éclipsent; il ne reste plus, pour éclairer la retraite générale, que les fanaux placides de la municipalité et les vraies étoiles du ciel: le carnaval est enfin terminé!

Et il est sérieusement terminé.

Ceux qui, encore la tête toute troublée des folies de la veille, voudraient en continuer le cours le lendemain, sont bien obligés de revenir aux règles générales de la sagesse, en voyant rétabli tout autour d’eux le calme religieux de la ville éternelle.

Les étrangers sont tentés de penser que toutes ces fêtes entraînent de grands désordres, et que les relations commencées dans ces jours de facile liberté ont des suites plus sérieuses. Je ne crois à rien de semblable. D’abord tout se passe en grand public, puis la société romaine, si expansive alors, est la plus digne et la plus distante que j’aie connue en Italie dans la vie ordinaire. Je sais bien que la jeunesse fait une brillante

LE CARNAVAL A ROME 129 récolte d'illusions, durant cette octave, mais tout cela suit les autres illusions de la vie. J’ai connu beaucoup de ces heureux moissonneurs qui, au lendemain du mardi gras, cherchaient encore, à la promenade ou sur les balcons déserts, quelques figures gravées vivement dans leur mémoire: quand ils les avaient trouvées, par hasard, ils risquaient un salut ; mais le salut ne rencontrait qu’un regard distrait et une démarche pensive, l’air de l’espace seul en avait été impressionné!

Un de mes amis avait retenu au passage l’écharpe d’une jeune personne qui s'en servait comme d’éteignoir au jeu des moccoletti. Le bravre garçon, à qui l’on semblait abandonner le vêtement avec une mystérieuse intention, se mit à rêver au meilleur moyen d'en tirer parti. Croyant l'avoir trouvé, il s’achemina, quelques jours après, avec le précieux objet, vers la demeure de l’aimable propriétaire; mais, arrivé à la loge du concierge, on lui dit, en reprenant l’écharpe, que

la dame présentait à Monsieur mille remerciements! L’ami serappela subiteinent que le temps de pénitence était venu.

Je cite ces faits, non pour prouver que tous les acteurs de ces scènes puériles sont toujours retenus dans les bornes du convenable, mais pour montrer que les abus ne sont pas très nombreux: ils peuvent aussi servir à faire juger des contrastes subits que la population de Rome peut offrir du jour au lendemain.

En terminant cette peinture, que l’on trouvera peut-être un peu légère, je ne puis m'empêcher de rapporter un incident d’un caractère plus sérieux qui vint faire une sombre diversion aux amusements du Corso.

Ce second petit tableau servira de morale au premier.

Un des derniers soirs du carnaval, je revenais chez moi après l’Ave Muria ; la grosse voix du château St-Ange s'était fait enten-

dre depuis un instant, et les vieilles horloges de la ville n'avaient pas encore fini de sonner l'heure de la prière de Marie. Il y en a tourjours quelques-unes qui retardent, elles semblent compter péniblement nos jours écoulés, elles les allongent d’un quart d’heure de grâce. Les teintes grises de la nuit s’infiltraient déjà dans leslueurs empourprées d’un brillant crépuscule. Le gros de la foule était déjà disparu ; je suivais lentement et seul un de ces groupes retardataires qui laissent à regret le théâtre des grandes réjouissances et qui sont, par leurs figures, leurs éclats de rire et leur démarche animée, comme le reflet ou l’écho du spectacle qui vient de disparaître. Étranger, je sentais davantage ma solitude au milieu de cette masse turbulente où personne ne songeait à moi; ce serrement du cœur, ce vide pénible de l’âme que l’on éprouve invariaklement après toutes les fastueuses et passagères démonstrations populaires, avait quelque chose de plus sensible

pour moi dans cette circonstance. Je foulais donc en silence le tapis de fleurs et de dragées qui recouvrait les pavés et je regardais machinalement dans les fenêtres des palais où les belles têtes ornées de fleurs que j'avais remarquées pendant les jeux, disparaissaient peu à peu, emportant dans le secret du foyer ces sourires et ces gracieuses agaceries qu’elles avaient un instant prodigués au public; plusieurs les effaçaient peut-être pour longtemps derrière lerideau qu’elles laissaient immédiatement tomber entre elles et la rue; car il y en a tant qui revêtent leur visage, pour cette circonstance, d’une expression qui est un véritable masque jeté sur leur vie intime.

Au moment où je quittais le Corso pour remonter vers la place d’Espagne, je vis apparaître à l’une des extrémités, près du palais de Venise, les premiers rangs d’une procession funèbre. Le convoi remplit bientôt tout l’espace qu'avait déserté la multitude.

Devant, à la suite de la croix, marchait un

nombreux clergé dont les franciscains composaient en partie les rangs. Ces religieux, qui portent la tête rasée, la barbe longue et une soutane à larges plis, donnent à ces cortèges un aspect encore plus grave. Ils portalent tous des cierges énormes qui projetaient derrière eux une longue traînée de lumière et de fumée. A leur suite venait le corps des Frères laïques de la Miséricorde, couverts de ces longues robes noires qui les enveloppent de la tête aux pieds et dont la vue seule a quelque chose de sinistre. C’est au milieu d'eux qu’apparaissait la dépouille mortelle qu’ils allaient porter au tombeau.

C'était une de ces belles filles de Rome qui ont gardé sur leur front l'empreinte du diadème impérial. À demi-couchée sur un lit de parade, elle semblait reposer, tant son visage était calme : on y lisait à peine la trace de dix-huit printemps. Une couronne de fleurs blanches s’enlaçait dans les tresses veloutées de sa chevelure noire, ses deux

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mains, effilées par la maladie, se croisaient sur la poitrine, soutenant dans leur étreinte une croix d’ébène.

À cette vue, tous ceux qui peuplaient encore les abords du Corso s’arrêtèrent, surpris comme moi par un spectacle aussi inattendu. Aux grands éclats de la joie publique succéda le silence le plus morne; on n’entendit bientôt que les psalmodies uniformes et cadencées qui se prolongeaient d’un bout à l’autre du cortège.

Les fenêtres déjà fermées se rouvraient et les têtes couronnées de fleurs, qui avaient disparu avec l'expression du plaisir, reparaissoient avec celle de la tristesse ; d’un autre côté, tous ces personnages de la rue si burlesquement accoutrés, toutes ces toilettes chiffonnées par la dissipation, tous ces visages désordonnés, placés en face de la mort et fixés subitement dans un sentiment de stupeur et de deuil ; puis cette victime de la mort passant triomphalement sur cette voie que la

fête a laissée jonchée de fleurs, couronnée elle aussi, mais pour aller au tombeau : que de contrastes |... Pauvre jeune fille! de ces balcons encore parés, elle avait peut-être, l’an passé, jeté des fleurs et reçu l’hommage de plus d’un bouquet, de plus d’un regard ! Et aujourd’hui !...Commeelle passait gravement au milieu de ces scènes de plaisirs, le front tourné vers le ciel et l’âme fixée dans l’éternité ! comme sa bouche était dignement close et ses yeux majestueusement fermés à toutes ces futilités de la terre! Quelqu'un de ceux qui couraient joyeusement tout à l’heure au milieu du tumulte, avait peut-être vainement cherché, parmi des milliers de beautés, un front plus pur, un regard dont il se fût plus longtemps souvenu, une main pour laquelle il eût choisi un plus frais bouquet de violettes ; et ce front, et ce regard, et cette main... tout cela n’était plus qu’une forme encore belle mais insensible, s’en allant au vent de la mort comme une de ces fleurs

effeuillées qui avaient servi à nos plaisirs et que nous foulions maintenant sous nos pieds!

Pour moi, après avoir vu s'éloigner cette figure virginale, sur sa couche de satin blanc et de fleurs d'oranger, entraînant à sa suite la troupe ordinaire des parents éplorés et des amis du jour, je regagnai mon solitaire réduit. Si les plaisirs du carnaval avaient pu donner à mon âme de longues heures d'ivresse, ce dernier tableau les aurait sans doute attristées quelque peu; mais comme je n'avais éprouvé que la sensation morale d’un vide immense, je me trouvai mieux disposé à recevoir philosophiquement cette grande leçon de la mort; je compris plus quejamais la sagesse de l'Eglise qui, aussitôt après ces jours de folie, appelle tous ses enfants pour leur répéter que les jouissances des sens s’en vont en poussière, qu’il n’y a d’éternel que la vie de l’âme, la vie laborieusement employée au per- -fectionnement de soi-même et des autres, à l’assimilation du beau humain au beau divin.

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