SÉJOUR A VITERBE
Quoi qu’en disent les guides italiens, cette ville n’est ni belle ni bien bâtie: elle est seulement très intéressante. Bien assise sur un plateau élevé, entre deux collines qui dominent la plaine et la mer, c’est la ville la plus importante des Etats romains du côté occidental des Apennins. C’est dans ses environs que l’on commence à voir, en venant de Rome, de beaux vestiges de végétation et de culture, quoique cela soit bien inférieur à tout ce que l’on voit dans les vallons de l’Ombrie et dans les plaines de la Romagne. Les mines de fer qui gisent dans cette région et des eaux sanitaires très fréquentées font une partie du bien-être des habitants des alentours.
Je m'arrêtai troisjours à Viterbe. Quelques beaux tableaux, de vieux monuments, une
jolie fête populaire dans un petit village voisin firent les frais de mes études et de mes plaisirs.
C’est, de ce côté de l'Italie, un des lieux où l’on rencontre le plus de vestiges de ia domination gothique ou lombarde. Ces migrations violentes s'étaient surtout arrêtées dans la Gaule Cisalpine, en Toscane, dans l'Ombrie et l’Emilie et dans la plus grande partie des Romagnes. Mais nulle part ces nations n’ont laissé autant de traces que dans ces dernières provinces, surtout dans les villes de second ordre. Moins exposées, à cause de leur position géographique et de leur importance secondaire, aux révolutions politiques ou industrielles, ces villes ont mieux gardé l'empreinte des âges.
Chaque siècle s’est peint à côté de son prédécesseursans l’effacer. Et c’est là un intérêt tout particulier qu'offre l’Ttalie aux yeux des étrangers : le climat n’y a rien détruit et l’on retrouve partout les souvenirs de ces généra-
tions couchées les unes sur les autres dans la tombe du passé, comme ces dépôts de fossiles inconnus, dans les vieilles formations du globe. J'ai passé bien des heures à parcourir ces vieux quartiers de Viterbe et plus tard de Pérouse, véritables labyrinthes où la vie et la lumière semblent ne plus oser habiter.
Les rues étroites, montueuses, tordues fuient, comme de longs corridors, sous des voûtes, des passages et des arcades ou à l’ombre de deux lignes de grands toits qui se croisent devant les rayons du soleil, de manière à ne leur permettre jamais d'arriver jusqu’au pavé. A Pérouse, j'ai remarqué une de ces rues qui s’enfonçait toute entière sous une longue suite de vieilles constructions; il m’arriva de m’y aventurer le soir ; j'avoue que j’éprouvai un saisissement pénible, en entendant le bruit de mes pas courir devant et derrière moi, dans cette sorte de caverne humide où je ne voyais que la lueur
des petites lampes suspendues aux murs à
de longs intervalles et mon ombre que leur vacillement faisait danser comme un fantôme.
Les ouvertures qui se trouvent au bas des maisons paraissent toutes conduire vers des souterrains, tant elles sont abaïssées sous le sol. A l'extérieur, des escaliers de pierre montent au premier étage, unis d’un côté au mur de la facade sur lequel ils dessinent des arcs-boutants qui servent à les soutenir. Ils conduisent aux seules pièces qui semblent habitables par la famille et qui s’élèvent presque toujours à quinze ou vingt pieds audessus de la rue. On aperçoit çà et là, au haut des entrées principales, de vieux écussons qui ont perdu en partie leurs devises et leurs emblèmes; souvent, il y en a plusieurs d’un caractère tout à fait différent, enchassés les uns à côté des autres, ce qui annonce que des alliances de familles ou une succession de propriétaires étrangers a eu lieu dans ces nobles demeures. Quelques-uns de ces vieux
SOUVENIRS DE VOYAGE o1 blasons avaient été recouverts d’une couche de ciment dont le temps les a délivrés peu à peu, et l’on retrouve ainsi le souvenir ou les traces de noms illustres que l’on avait peutêtre voulu faire oublier. À un endroit, j'ai vu qu’un cordonnier avait suspendu une forme de chaussure au cimier d’un casque qui décorait l’écu d’un baron, affichant son métier là où l’autre avait étalé sa noblesse.
Des édifices entiers annoncent les mêmes vicissitudes. Les ouvertures et les ornements ont cent fois changé de caractère et de place. Les fenêtres ont tour à tour été arrondies, pointues ou carrées. Une façade, avec un joli portique roman et de grandes croisées, qui devait faire partie d’une église, décore aujourd’hui un fenil. Un tombeau superbe, orné de sculptures délicates, adossé sans doute autrefois au mur d’une chapelle de famille, se trouve maintenant au bord d’un carrefour ; des gamins ont broyéles caractères de l'inscription avec des pavés etils s'amusent
à décorer de bonshommes le marbre noir de leurs figures.
Les tours sont très nombreuses dans ces vieux quartiers. Là où elles n’ont pas été détruites, on en rencontre à chaque pas, il s’en élève une au-dessus de chaque groupe de maisons. Dans une esquisse que je fis en courant, on en voyait quatre sur le premier plan.
La féodalité a eu en Italie un autre caractère que dans le nord de l’Europe. Le seigneur n’a jamais supplanté tout à fait le régime municipal, fortement organisé dans la vieille société romaine. Il dominait bien la petite population, il la pillait même comme ses confrères du Nord, mais c'était plutôt au moyen de la faction. Au lieu d’aller comme ceux-là établir son donjon sur un point inaccessible des montagnes, pour pouvoir tenir ses serfs en respect et narguer ses voisins, il se fortifiait dans les cités, au milieu de ses partisans qu’il pouvait facilement abriter sous son toit, dans les temps de discorde ou de
guerre civile dont il était toujours l’instigateur. Voilà la raison de ces rues voûtées, de ces rares ouvertures dans le bas des maisons, de ces énormes grilles de fer qui les ferment, de ces murs épais, enfin de ces grandes tours qui permettaient d'observer le voisinage, de lancer au loin des projectiles et qui servaient en outre à la captivité ou à l’exécution des vaincus. Car c’est du faîte de ces tours qu’on les précipitait souvent, quand la foule ameutée demandait sa part de vengeance.
Ce système de construction se perpétua jusqu’à l'extinction des sanglantes querelles des Guelfes et des Gibelins, qui avaient divisé chaque ville et presque chaque famille en deux camps. En Toscane, où ces affreuses contestations se perpétuèrent plus longtemps et avec plus d’acharnement que dans les autres parties de l'Italie, à cause du grand nombre de familles influentes qui s’y partagèrent le pouvoir et la richesse, les palais,
même d’une époque déjà moderne, ont tous l’aspect d'énormes forteresses capables de loger plusieurs mille combattants.