RAPHAEL
En effet, la Providence ne pouvait déposer cet heureux génie au milieu d’un berceau mieux paré. Ici, la nature fut son premier et presque son seul maître : il n’eut qu’à ouvrir ses beaux yeux profonds et sereins, et les tableaux les plus variés vinrent s’y mirer.
Pendant qu’il savourait le sein généreux de sa mère, son regard, en errant autour d’elle, s’abreuvait de grâce et d'harmonie.
Fortement doué du sentiment du beau, il n'eut pas besoin plus tard de longues leçons pour le connaître : il l’avait vu dans ces horizons montagneux, durant ces soirs d'Eden, près de ces petits lacs sans ride, au milieu de ces vallons paisibles qui charmèrent son enfance. Il l’avait surpris dans les ébats de bambins polis et joyeux comme lui avec lesquels il avait souvent fait sa cour à l’aurore, parmi le thym et la rosée. Il
l'avait admiré dans les formes sveltes et ondulées des filles d'Urbino, de Foligno et de Pérouse, mais surtout dans les traits plus accentués de cette belle race que l’on retrouve encore sur les rives du Tibre, portant le caractère de sa grandeur passée ; et toutes ces formes du beau, en laissant à toute heure dans sa jeune âme une impression de plaisir, s'étaient pour ainsi dire incarnées en lui.
Aussi, quand il put saisir un pinceau, quand son père lui eut appris à le diriger sur la toile, 1l était déjà peintre. Le flot de la ‘>eauté commença dès lors à ruisseler de sa pensée ; la source en devint bientôt si abondante que sa main semblait ne pouvoir suffire à l’épancher, et la mort seule put la tarir.
Une üutre influence féconde que Raphaël reçut dans son berceau, ce fut celle des peintures de Beato Angelico et du Pérugin. Ces pures créations du génie chrétien peuplaient déjà l’Ombrie.
A cette époque, la grande école florentine
commençait à étudier beaucoup trop le beau idéal‘païen dont tout le monde recherchait alors les types ; les artistes perdaient insensiblement les traditions de l’art chrétien, et surtout la beauté qui lui est propre, celle qui émane, chaste et sainte, de nos dogmes divins. Raphaël échappa d’abord à ce danger, et, quand il fut atteint plus tard de l'esprit de son temps, il avait déjà produit ses plus beaux chefs-d’œuvre.
I] était âgé de douze ans, quand son père, qui lui avait enseigné tout ce qu’il pouvait lui apprendre de dessin et de peinture, vint le confier aux soins du Pérugin, qui habitait alors la ville dont il a eu l’honneur de retenir le nom, Pérouse. Celui-ci fut frappé de la figure gracieuse de l’enfant d’Urbin et ne put s'empêcher de l’accueillir avec empressement : il y avait dans lui quelque chose de ce charme invincible qui lui attira toujours l'affection autant que l’admiration de ceux qui le connurent, des rois comme des valets.
Le Pérugin nous a laissé les traits de son jeune élève dans une peinture qu'il fit vers cette époque. Malheureusement, cette œuvre, qui représente la résurrection du Sauveur, n’est pas une des meilleures du vieux maître. C’est sous l’armure d’un soldat endormi qu’il a mis la jolie figure de Raphaël.—Un soldat de onze à treize ans, cela n’est pas heureux —Au reste, ce n’est pas la seule naïveté que le vieux Pietro a commise sur cette toile: il a eu de plus l’idée de s’y représenter lui-même sous l’accoutrement d’un autre soldat qui, éperdu d’épouvante, s’enfuit à toute jambe dans la campagne. Il eût peut-être été plus naturel de faire fuir le guerrier de treize ans. Il est vrai aussi qu’il est bien dans les convenances que le pauvre enfant soit endormi: à treize ans, lesommeil est facile, et puis, en se mettant en fuite en peinture, l’auteur a peut-être plus écouté son instinct naturel que son goût artistique. J'en viens à conclure que, si le tableau
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est peu judicieux, les portraits sont au moins dans le vrai, et je sais gré au vieux maître de nous avoir conservé cette première et faible empreinte des traits de son élève.
Celui-ci, si je me rappelle bien, est représenté à demi couché, la tête appuyée sur la main ; ses cheveux, qu'il portait déjà longs, tombent comme une frange de soie noire tout autour du col, quelques mèches se jouent négligemment dans ses doigts effilés : c’est presque la même attitude qu'il a prise quelques années après, dans ce joli portrait que l’on voit au musée du Louvre et que tout le monde connaît par la gravure.
Je ne sais plus combien d'années Raphaël passa dans l'atelier du Pérugin, mais ce dont je suis certain, c’est que les traits de son pinceau se firent bientôt remarquer parmi ceux de son maître, et un œil exercé peut les y découvrir encore aujourd’hui dans les œuvres auxquelles ils travaillèrent en commun.
J'ai recherché avec soin, à Pérouse, les
premiers essais du jeune élève: on en voit dans quelques édifices publics. Quoiqu'ils soient tous dans le style du maître, on y distingue cependant déjà cette grâce aisée, cette délicatesse de goût, cette élégance de forme, cette abondance d'idées et cette facilité de touche, qualités qu’il x possédées plus tard au plus haut degré. Cela frappe de suite. c’est l’essor du génie qui franchit son berceau : car la grâce est encore enfantine, la touche est naïve, la forme est frêle, le trait est un peu accentué, mais l’œuvre est [ucide, une, complète et elle plaît mème aux habiles, car quelle main pourrait la retoucher ?
Cela ressemble au langage d’un enfant gracieux dont les incorrections ont souvent quelque chose qui charme.
Cette époque des premiers essais de Raphaël, qui comprend ce que l’on appelle sa première manière, fut très courte: elle peut embrasser cinq ans au plus de la vie de
l'artiste, et, quoique durant cet espace de temps il soit peu sorti du champ exploité par son maître, il a cependant produit un grand nombre de petits tableaux charmants, Un des plus célèbres est celui qui représente le mariage de la sainte Vierge. Ceux qui ont pu étudier cette gracieuse composition dans la gravure, peuvent juger du caractère de cette première manière et de la perfection que le peintre enfant avait déjà acquise.
La seconde manière de Raphaël commence vers le temps de ses deux voyages à Florence, qui furent assez rapprochés. La contemplation des peintures de Masaccio, de Fra- Bartholomeo et de Léonard de Vinci opéra chez lui une transformation: son dessin prit plus d’ampleur et de souplesse, ses compositions devinrent plus variées, son style s’enhardit. Il ne répudia rien de ce beau idéal chrétien qu’il avait conçu jusqu'alors, mais il s’appropria chez les maîtres savants qu’il venait d'étudier des moyens plus abondants
pour l’exprimer. Il cessa donc de produire des imitations embellies de la pensée de son maître ; son âme entrait comme son corps en pleine maturité ; il avait maintenant acquis un langage digne d’exprimer sa propre pensée, il commença à le parler divinement.
Cette seconde manière pourrait s'appeler plus justement sa manière propre, car c’est celle où il est entièrement original ; et, si j’exprimais mon appréciation, je dirais que c’est celle où il est le plus parfait. Toutes ces jolies madones qu’on connaît par la gravure, appartiennent à cette catégorie des productions de Raphaël, ainsi que l’immortelle fresque du Vatican, généralement appelée la dispute du $. Sacrement, qui couronne si dignement cette phase admirable du talent du peintre. Quand il l’exécuta, il venait d'être appelé à Rome par Léon X. Il avait vingt-cinq ans. [Il était sur le plus grand théâtre du monde civilisé, dans le palais du représentant de la plus sublime doctrine qui
ait été donnée à la terre. Une hérésie furieuse venait de soulever des doutes sur la vérité d’un des plus purs mystères de notre religion, celui de la présence réelle. Imaginez ce que dut faire Raphaël dans ces circonstances !
Quant à moi, je le répète, je n'ai rien vu au-dessus de cette grande œuvre, où le ciel et la terre, unis dans une communion de lumière intellectuelle, étalent aux yeux des hommes, autant que peut le faire une image, toute la sublime beauté de nos symboles. Cette peinture, au moment où elle fut exécutée, fut encore un triomphe de notre foi sur l’hérésie !
On désigne de plus une troisième manière de Raphaël ; mais, comme je ne prétends pas faire ici une étude compiète des travaux de ce grand peintre, je ne m’occuperai pas de celle-là. Je n’ai fait cette esquisse im parfaite de sa vie que parce qu’elle a été la plus grande gloire du délicieux pays que nous
venons de parcourir, et je n’arrête à cette seconde manière, parce qu’elle est la suprême perfection de cet art chrétien dont il avait puisé la beauté dans ce même pays.