UN RELAIS
Le lecteur a bien pu oublier que, pendant cette première partie de mon récit, nous avions laissé courir la diligence à travers champs et collines; pour le lui rappeler, je dois donc signaler notre arrivée à Baccano.
Baccano n'est qu'un pauvre relais de poste où nous fûmes obligés de nous arrêter, pour attendre un détachement de dragons qui devait nous escorter durant une partie de la nuit.
Quelques jours auparavant, des émeutiers d'une petite ville des environs avaient brisé
les portes d'une prison, pour sauver quelquesuns des leurs, et ils avaient mis en liberté tous les mauvais sujets qui étaient enfermés avec ceux-ci, ce qui, durant quelque temps, compromit beaucoup la liberté de tout le monde. Ces misérables, se répandant sur les différents chemins, assaillirent et pillèrent toutes les voitures publiques; ils assassinèrent même plusieurs voyageurs qui avaient voulu leur opposer de la résistance. Notre veturino, qui ne nous rappelait pas par sa bravoure les vieux légionnaires romains, avait vu du sang sur toutes les pierres de la route, en plein jour. Rien, par conséquent, n'aurait pu le décider à quitter Baccano de nuit. Il fallut donc que chacun se pourvût de patience.
Les lits étaient rares à notre auberge et nous nous trouvions, par l'arrivée de nouvelles diligences, un nombre toujours croissant de voyageurs. Les chaises mêmes manquaient à plusieurs : on n'en usait qu'à tour de rôle. Dans le voyage, c'est une petite misère d'at-
tendre que les gens soient fatigués d'être assis, pour pouvoir s'asseoir soi-même. Il y a tant de gens qui ne se lassent jamais de vous voir debout quand ils occupent un bon siège ! Ils ferment les yeux ou ils s'endorment véritablement, pour ne pas rencontrer un regard suppliant ou pour ne pas être touchés par une démarche chancelante : ils craignent d'être victimes de leur délicatesse.
Cette nuit donna sujet à quantité d'anecdotes, de contes ou de romans dont les bandits furent invariablement les héros. Chacun conta son aventure plus ou moins incroyable. Comme les uns et les autres se connaissaient peu, qu'ils ne songeaient pas à prouver un jour l'exactitude de leurs récits, je pense qu'ils tenaient légèrement à la vérité historique, à ce point que je m'étonnais parfois de voir tous ces braves conteurs encore de ce monde, après les grands dangers qu'ils avaient courus.
Les ondulations variées de la grande plaine
du Tibre et le voisinage des gorges obscures des Apennins, rendent le métier de brigand très facile dans cette partie de l'Italie. Pouvant s'approcher des voies publiques sans être vus, et fuir à course de cheval jusqu'aux montagnes sans rencontrer d'obstacle, il leur est aisé de déjouer les ruses d'une police nombreuse et habile. Aussi, les brigands n'ont jamais manqué à Rome. L'histoire fait mention d'eux à plusieurs époques.
Sous Auguste, avant que la forêt Gallinaire fût à peu près défrichée, ils se répandaient souvent en troupes nombreuses, pour piller les pays environnants. Ils se multiplièrent tellement sous Septime Sévère que toute l'extrémité de la péninsule en fut infestée. Le moyen âge ne contribua pas beaucoup à les détruire. Le pillage alors n'était pas toujours un déshonneur, les grands seigneurs n'étant souvent que de grands brigands.
Dans ces derniers temps, pour extirper cette hideuse engeance de la face de l'Italie, les
gouvernements ont fait saisir les bandits jusque dans leurs repaires et fusiller tous ceux qui sont tombés vivants sous la main des gendarmes. Léon XII et Grégoire XVI ont surtout contribué à l'adoption de ces mesures énergiques qui auraient eu le bon eflFet de faire cesser le brigandage, si la révolution de 1848 n'était pas venue rouvrir la carrière aux mauvais sujets.
Je me rappelle une anecdote qui se rapporte à ces derniers événements et qui me fut racontée à l'auberge de Baccano, et je me permets de la consigner ici comme pièce caractérisant l'espèce.
Quand les mouvements révolutionnaires eurent été anéantis par les armées autrichienne et française, quelques-unes des bandes insurgées qui ne s'étaient soulevées que pour jouir du désordre, n'espérant pas obtenir de pardon et ne tenant pas d'ailleurs au rôle de citoyens paisibles, se constituèrent en troupes de bandits. Campés dans les montagnes, ces corps
aguerris tinrent en échec, pendant près de deux ans, une force armée considérable. Composés de sujets de divers métiers et de tous les caractères, de roués de toute trempe, il est aisé de comprendre la puissance du mal qu'ils avaient en eux. Tantôt, il disparaissaient presque comme corps, et alors ils étaient partout, cachés sous tous les costumes, jouant tous les rôles, puis à un moment convenu et dans un lieu désigné, ils reparaissaient comme une phalange enchantée.
Un soir d'été, une petite ville située aux pieds des Apennins se préparait à jouir des charmes d'une belle nuit. C'était, je crois, la fête de la patronne du pays. Une troupe de comédiens avait annoncé pompeusement une représentation au théâtre. Quelle jouissance pour ces bonnes gens de province qui ne goûtent les plaisirs de la comédie que durant la canicule, quand les acteurs et les actrices sentent le besoin d'aller prendre l'air des champs ! Tout le monde s'était donc porté
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à la salle de spectacle, les dignitaires de l'Etat comme ceux de la municipalité.
La pièce se faisait attendre, les violons n'arrivaient pas, la jeunesse trépignait d'impatience... Enfin, la toile se lève. Quel début ! Tout le monde reste ébahi, inquiet, cloué sur les sièges. Deux lignes d'hommes armés jusqu'aux dents étaient rangées de front sur la scène, tenant leurs fusils dirigés vers la foule. En mêmetempS; un peloton des mêmes hommes apparaissait à chaque porte de la salle.
Un silence profond s'établit partout et le chef de la troupe vint expliquer aux spectateurs l'intrigue de la pièce, avant de la jouer. "Que chacun, dit-il, prépare l'argent et les bijoux qu'il porte sur lui, ainsi que les clefs de sa demeure; nous allons passer les prendre ; les acteurs ne bougeront pas de place, avant que tous les goussets soient vides, et si quelqu'un de vous ose remuer, malheur à tous ! " L'exécution commença; personne ne put s'en sauver. Son Excellence le maire dut comme les autres livrer sa bourse tout entière.
Pendant que ceci se passait, un autre détachement furetait la ville et préparait une retraite facile à toute la bande. On dit qu'une bonne maman disait le lendemain: " N'estil pas assez prouvé maintenant que le théâtre offre toujours quelque danger?"
La nuit s'était écoulée durant ces récits, et nous n'avions vu ni gendarmes ni brigands autres que ceux de nos histoires. Et comme le jour chasse bien des terreurs, un rayon de soleil rendit notre postillon brave ; aux premières lueurs du jour, il se remit gaiement sur la route, fit claquer son fouet, devint parleur, siffla à pleine joue les derniers airs de Verdi : La Donna e mobile^ " La Femme est changeante," etc., et sa voiture put rouler, craquer, crier, sans lui donner la chair de poule. Aussi nous arrivâmes bientôt à Viterbe.
SEJOUR A YITERBE,
Quoi qu'en disent les guides italiens, cette ville n'est ni belle ni bien bâtie : elle est seulement très intéressante. Bien assise sur un plateau élevé, entre deux collines qui dominent la plaine et la mer, c'est la ville la plus importante des Etats romains du côté occidental des Apennins. C'est dans ses environs que l'on commence à voir, en venant de Rome, de beaux vestiges de végétation et de culture, quoique cela soit bien inférieur à tout ce que l'on voit dans les vallons de l'Ombrie et dans les plaines de la Romagne. Les mines de fer qui gisent dans cette région et des eaux sanitaires très fréquentées font une partie du bien-être des habitants des alentours.
Je m'arrêtai troisjours à Viterbe. Quelques beaux tableaux, de vieux monuments, une
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jolie fête populaire dans un petit village voisin firent les frais de mes études et de mes plaisirs.
C'est, de ce côté de l'Italie, un des lieux où l'on rencontre le plus de vestiges de la domination gothique ou lombarde. Ces migrations violentes s'étaient surtout arrêtées dans la Gaule Cisalpine, en Toscane, dans l'Ombrie et l'Emilie et dans la plus grande partie des Romagnes. Mais nulle part ces nations n'ont laissé autant de traces que dans ces dernières provinces, surtout dans les villes de second ordre. Moins exposées, à cause de leur position géographique et de leur importance secondaire, aux révolutions politiques ou industrielles, ces villes ont mieux gardé l'empreinte des âges.
Chaque siècle s'est peint à côté de son prédécesseur sans l'effacer. Et c'est là un intérêt tout particulier qu'offre l'Italie aux yeux des étrangers : le climat n'y a rien détruit et l'on retrouve partout les souvenirs de ces généra-
tiens couchées les unes sur les autres dans la tombe dupasse, comme ces dépôts de fossiles inconnus, dans les vieilles formations du globe. J'ai passé bien des heures à parcourir ces vieux quartiers de Viterbe et plus tard de Pérouse, véritables labyrinthes où la vie et la lumière semblent ne plus oser habiter.
Les rues étroites, montueuses, tordues fuient, comme de longs corridors, sous des voûtes, des passages et des arcades ou à l'ombre de deux lignes de grands toits qui se croisent devant les rayons du soleil, de manière â ne leur permettre jamais d'arriver jusqu'au pavé. A Pérouse, j'ai remarqué une de ces rues qui s'enfonçait toute entière sous une longue suite de vieilles constructions; il m'arriva de m'y aventurer le soir; j'avoue que j'éprouvai un saisissement pénible, en entendant le bruit de mes pas courir devant et derrière moi, dans cette sorte de caverne humide où je ne voyais que la lueur des petites lampes suspendues aux murs à
de longs intervalles et mon ombre que leur vacillement faisait danser comme un fantôme.
Les ouvertures qui se trouvent au bas des maisons paraissent toutes conduire vers des souterrains, tant elles sont abaissées sous le sol. A l'extérieur, des escaliers de pierre montent au premier étage, unis d'un côté au mur de la façade sur lequel ils dessinent des arcs-boutants qui servent à les soutenir. Ils conduisent aux seules pièces qui semblent habitables par la famille et qui s'élèvent presque touj ours à quinze ou vingt pieds audessus de la rue. On aperçoit çà et là, au haut des entrées principales, de vieux écussons qui ont perdu en partie leurs devises et leurs emblèmes ; souvent, il y en a plusieurs d'un caractère tout à fait différent, enchâssés les uns à côté des autres, ce qui annonce que des alliances de familles ou une succession de propriétaires étrangers a eu lieu dans ces nobles demeures. Quelques-uns de ces vieux
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blasons avaient été recouverts d'une couche de ciment dont le temps les a délivrés peu à peu, et l'on retrouve ainsi le souvenir ou les traces de noms illustres que l'on avait peutêtre voulu faire oublier. A un endroit, j'ai vu qu'un cordonnier avait suspendu une forme de chaussure au cimier d'un casque qui décorait l'écu d'un baron, affichant son métier là où l'autre avait étalé sa noblesse.
Des édifices entiers annoncent les mêmes vicissitudes. Les ouvertures et les ornements ont cent fois changé de caractère et de place. Les fenêtres ont tour à tour été arrondies, pointues ou carrées. Une façade, avec un joli portique roman et de grandes croisées, qui devait faire partie d'une église, décore aujourd'hui un fenil. Un tombeau superbe, orné de sculptures délicates, adossé sans doute autrefois au mur d'une chapelle de famille, se trouve maintenant au bord d'un carrefour ; des gamins ont broyé les caractères de l'inscription avec des pavés et ils s'amusent
à décorer de bonshommes le marbre noir de leurs figures.
Les tours sont très nombreuses dans ces vieux quartiers. Là où elles n'ont pas été détruites, on en rencontre à chaque pas, il s'en élève une au-dessus de chaque groupe de maisons. Dans une esquisse que je fis en courant, on en voyait quatre sur le premier plan.
La féodalité a eu en Italie un autre caractère que dans le nord de l'Europe. Le seigneur n'a jamais supplanté tout à fait le régime municipal, fortement organisé dans la vieille société romaine. Il dominait bien la petite population, il la pillait même comme ses confrères du Nord, mais c'était plutôt au moyen de la faction. Au lieu d'aller comme ceux-là établir son donjon sur un point inaccessible des montagnes, pour pouvoir tenir ses serfs en respect et narguer ses voisins, il se fortifiait dans les cités, au milieu de ses partisans qu'il pouvait facilement abriter sous son toit, dans les temps de discorde ou de
guerre civile dont il était toujours l'instigateur. Voilà la raison de ces rues voûtées, de ces rares ouvertures dans le bas des maisons, de ces énormes grilles de fer qui les ferment, de ces murs épais, enfin de ces grandes tours qui permettaient d'observer le voisinage, de lancer au loin des projectiles et qui servaient en outre à la captivité ou à l'exécution des vaincus. Car c'est du faîte de ces tours qu'on les précipitait souvent, quand la foule ameutée demandait sa part de vengeance.
Ce système de construction se perpétua jusqu'à l'extinction des sanglantes querelles des Guelfes et des Gibelins, qui avaient divisé chaque ville et presque chaque famille en deux camps. En Toscane, où ces affreuses contestations se perpétuèrent plus longtemps et avec plus d'acharnement que dans les autres parties de l'Italie, à cause du grand nombre de familles influentes qui s'y partagèrent le pouvoir et la richesse, les palais,
même d'une époque déjà moderne, ont tous l'aspect d'énormes forteresses capables de loger plusieurs mille combattants.