‹ MélangesChapitre 38 sur 111 · UN EPISODE DE LA TERREUR · texte numérisé non relu

UN EPISODE DE LA TERREUR

Cest un devoir, mes enfants , pour nous , témoins de la Terreur de 1798, de transmettre à l'avenir toute l'horreur que ces temps affreux doivent inspirer. Le récit suivant atteindra ce but. Il vous montrera aussi dans un personnage^ d'ailleurs justement célèbre , jusqu'à quel degré d'insensibilité cruelle peuvent conduire les impitoyables guerres de classes , les entraînements de la peur, et l'inexorable amertume d'une vanité jadis blessée î

Ce récit est de votre mère. Je puis dire que je l'ai écrit sous sa dictée, tant il est conforme à ses paroles !

(c Vous savez, me dit-elle un soir, que ma mère s'appelait Artois de Lévis , de Vintimille du Luc, et qu'elle était fille du maréchal de Lévis; mais vous ignorez, peut-être, que ce prénom d'Artois lui avait été donné sûr les fonts de

2fts SOUVENIRS ET RÊVERIES

Baptême par les États de la Province de cç nom, en reconnaissance de l'équitable et douce sagesse avec laquelle mon grand-père gouvernait cette province.

« Issu d'une ancienne et illustre famille, mon grand-père, le Maréchal de Lévis, n'en avait pas moins été, comme le vôtre, fils de ses œuvres : il avait gagné la plus haute des dignités militaires par plusieurs actions d'éclat dans les guerres d'Espagne et d'Allemagne , et par la défense du Canada contre les Anglais. On sait que, scpxès la mort du célèbre Montcalm, ce Maréchal , abandonné par le Gouvernement français , sut retarder la perte de cette colonie, glorieusement et longtemps encore.

ce Après tant de périls et de services , il avait rapporté dans sa retraite un ferme et judicieux bon sens , des habitudes simples et régulières, et ime sympathie naturelle pour ceux, de quelque origine qu'ils fussent , qui se faisaient , comme lui, remarquer par leur mérite. La ville d'Arras, chef-lieu de son gouvernement, était devenue sa plus habituelle résidence. Il y vivait dans une simplicité abondante, bourgeoisement, comme

on dirait aujourd'hui, et comme je l'ai entendu dire depuis à ses anciens serviteurs, n'ayant avec sa femme , créole fort riche alors , qu'une table, qu'un lit même, au contraire des mœurs de cette époque. Maintes fois il avait reçu à sa table hospitalière, entre autres convives, un officier du génie, employé dans son gouvernement, et un avocat qui y était né : l'un , encore obscur, mais qu'il distinguait ; l'autre , d'une physionomie fauve et ingrate , mais fort soigneux de sa personne et de sa renommée de défenseur des pauvres qu'il recherchait. C'étaient Camot et Monsieur de Robespierre j comme alors il se faisait appeler.

<3c Ce fut en 1787, deux ans avant la Révolution, que mon grand-père finit ses jours à Arras, pendant la réunion des États de la Province. Cette assemblée reconnaissante, et jalouse de conserveries restes mortels d'un chef que depujs vingt ans elle chérissait , lui éleva un mausolée ; monument qui fut, comme tant d'autres , détruit par la Terreur.

« Il mourut ainsi, entouré d'hommages, à l'époque , pleine d'espoir et toute brillante , d'un

règne commencé par une guerre heureuse et glorieuse. Et cependant la clairvoyante sagesse de mon grand-père avait prévu la Révolution et toutes les horreurs qui devaient la suivre. Ses derniers adieux à sa famille les lui prédirent : c La « France est perdue! lui avait-il dit; je vous a quitte avec d'autant plus de regrets, que je « vous laisse en proie au plus terrible des bour « leversements dont une société puisse être me- « nacéef »

ce Six ans plus tard cette prédiction s'était successivement et trop entièrement réalisée! Aux premiers désordres sanglants d'une époque aujourd' hui beaucoup trop vantée , celle de l'Assemblée Constituante, avaient rapidement succédé , sous l'Assemblée Législative, les infamies du 20 juin, les massacres du 10 août, ceux des 2 et 3 septembre 1792, et, sous là Convention, le grand crime du 21 janvier 1798, bientôt suivi de toutes les cxuautés d'une démagogie déchaînée , et dirigée par les Girondins d'abord , puis par Danton, et enfin par Robespierre!

a Au milieu dé ces horreurs, ma grand'mère, la Maréchale de Lévis, M"^ de Vintimille, ma

mère , et ma tante, M™* de Bërenger, habitaient encore Paris.

« Mon père et mon oncle étaient émigrés , leui*s biens séquestrés, leurs femmes déclarées suspectes. A ces dangers s'était ajouté celui d'être dénoncées par le misérable portier de notre hôtel. Il fallut se disperser. L'attentat du 2 1 janvier acheva d'y décider mes parents. Ma grand'nière se retira à Noisiel, dans le département de Seine-et- Marne ; ma tante de Bérenger en Normandie ; et ma mère , moi et mes deux siœurs , déguisées en enfants du peuple, chez un berger du hameau de Sancy. Nous étions logés dans son grenier, sous le nom de notre bonne, qui passa pour notre mère, et ma mère pour sa nièce. Ce fut dans ce bien triste asile que nous achevâmes , sans feu , sans lits et sur la paille, l'hiver de 1798 et son printemps.

ce Que de souffrances! non pour nous, que tout distrayait : les soins de notre pauvre cuisine, le troupeau, les vaches qu'il nous fallait souvent aider à garder, et jusqu'aux souris , auxquelles nous disputions notre paille , et que nous nous amusions à guetter ; mais combien y sotif-

frit notre pauvre mère, pour nous qu'elle se fatiguait à soigner et à instruire ; pour elle si peu faite à tant de privatiotis , et que livraient à la grossièreté malveillante de nos hôtes nos indi^ crétîons, la noble élégance de sa taille, la délicatesse de sa charmante figure et la distinction de ses manières ! Tout ainsi nous dénonçait ; tout était périls ! Je n'avais que six ans à peine , et pourtant je crois voir encore , et la forêt de pois verts rames de ce pâtre, sous laquelle on n'eut, un jour, que le temps de nous cacher, pour nous dérober aux perquisitions des agents révolutionnaires, et son étable , où habillée en paysanne et brutalisée par l'un des enfants de la maison, je trahis, tout enfant que j'étais, par un mouvement de fierté révoltée j ce déguisement!

a II fallut encore changer de retraite. Je ne sais plus comment ma mère et sa sœur, décidées enfin à fuir la France , étaient parvenues à se faire donner des passé-ports. Je me souviens seulement que, en se réunissant à Paris pour les recevoir , un malheureux intendant les dissuada de s'en servir. Il leur représenta que leur fuite allait achever la ruine de leurs cinq

on^ts; et comme alors la guerre intestine enire nos proscripteurs avait ralenti la proscription, il leur conseilla , plus malheureusement encore, d'aller se réfugier dans un château loué à notre famille, celui de Brou, voisin de Noisiel, où était notre grand'mère. Nous passâmes là, assez paisiblement, Tété et l'automne de 1793. Nous y étions instruites par notre mère et par un jeune maître appelé Maisons , élève de l'abbé Gaultier. Ce jeune homme, dans un corps difforme, renfermait un esprit et un cœur dont la suite de ce récit vous fera apprécier la distinction. Un valet de chambre , nommé Galichet , nous servait , ainsi qu'une bonne des Bérenger, et Julie , femme de chambre de notre mère. Julie avait été élevée près d'elle. C'était, comme, vous allez le voir, un de ces êtres bien rares par des sentiments dévoués et délicats et par un inébranlable attachement; souvenir qui repose et attendrit le cœur, lorsqu'on revient sur les douleurs de ces temps cruels !

<t Cependant tout s'aggravait , toutes les populations se pervertissaient , et , la proscription pénétrant partout , ma grand'mère et nos mères

furent dénoncées ! Ce fut vers la fin de 1 793. Aussitôt deux commissaires des comités, suivis d'une foule d'hommes armés , vinrent les saisir ! D'abord ma tante de Bérenger leur échappa; mais, seule et désespérée, elle revint d'ellemême pour partager le sort de sa mère et de sa sœur : généreux et tendre dévouement , mais si commun alors , qu'à peine celui-ci fut-il remarqué,

« On les emmena à 'Paris ; elles y furent emprisonnées, d'abord aux Anglaises, puis au Luxembourg, où elles obtinrent d'être réunies à notre grand'mère. C'était la prison la plus dangereuse pour la Noblesse proscrite par la démagogie. Avant de nous être arrachées ainsi ^ elles avaient eu le tem^s de nous confier, avec quelque argent, au dévouement de nos bonnes, de Julie surtout , de Galichet et de notre jeune instituteur Maisons. Celui-ci nous quitta pourtant alors, mais nous devions bientôt, et dans de bien plus cruelles circonstances, le retrou* ver toujours bon et toujours ami fidèle,

« L'hiver de 1 798 à 1 794 commençait. Nous étions restées, seules avec nos cousins Bérenger

dans ce triste et froid asile de Brou, le plus souvent insouciantes comme notre âge, mais, souvent aussi , tremblantes de la peur qu'éprouvaient nos bonnes devant i|n certain Cretet, concierge de ce château , espèce d'ogre aux yeux de notre enfance, etpour elles, comme pourtous^l'un des nombreux scélérats que font de pareilles époques. C'était ce clubiste montagnard qu'elles soupçonnaient d'avoir dénoncé leurs pauvres maîtresses.

« En effet , depuis leur arrestation , ce misérable s'était démasqué : devenu grossier et insolent , il nous brutalisait , il nous refusait tout ; il nous forçait d'aller nous-mêmes ramasser le bois mort qui servait seul à nous réchauffer! Maintes fois il ameuta les enfants du village, les excitant à, crier sur nous, aux Aristo-crates! à nous poursuivre d'injures, et même à coups de pierres! Ce fut lui qui contraignit nos femmes à habiller des effets de notre mère captive une sale vachère , transformée en Divinité de la Raison , et non content de cela , il nous força de chanter, de danser autour de cette infecte Déesse , et de l'embrasser!

« Ces indignés traitements, et à leur suite une maladie de notre sœur, aînée, la terreur qu'en éprouvaient nos pauvres serviteurs, et leur désir de nous rapprocher de nos parents, décidèrent Julie à nous faire abandonner ce château. Elle nous ramena dans Paris, quels que fussent les dangers qui nous y attendaient.

a Maintenant, figurez- vous un petit appartement, bien pauvrement meublé, de l'une des maisons qu'on voit encore sur le côté gauche de la grande avenue des Champs-Elysées , non loin de l'Arc de Triomphe qui la termine ; cet appartement avait été loué par notre mère quelques mois plus tôt , pour servir de refuge à notre famille , et y déposer quelques effets. Ce fut là que nos bons serviteurs , ne pouvant nous placer plus près de nos malheureux parents , nous établirent ; c'est là que , pendant toute la Terreur, ils nous cachèrent et nous protégèrent, nous entourant de leurs soins fidèles , et nous faisant vivre de leur travail ; c'est de cette extrémité de Paris que chaque jour, quand le temps le permettait, tantôt notre jeune instituteur,

revenu près de nous , tantôt Galichet , aidé de

nos bonnes , tenant Tune de nous par la main , et portant l'autre dans ses bras , nous menait dans le jardin du Luxembourg. Là , quand , à la fin de ce long traje^t , nous étions arrivés le plus près possible de ce palais , un mouchoir, agité faiblement et avec précaution , apparaissait à Tune des croisées du premier étage. 11 indiquait aux regards furtifs et intelligents de Julie le côté de la prison où elle devait nous faire

passer, puis repasser, mais sans nous permettre un seul geste ni le moindre signe qui eût dénoncé cette muette consolation, la seule possible à donner à nos pauvres mères !

11 me semble voir encore la mienne, sa mélancolique et douce figure , et les longs cils noirs de ses grands yeux bleus, dont ce mouchoir essuyait bien souvent les larmes. Mon Dieu! que de douleurs! Quels monstres! quelle soif de sang ! Ne pouvaient-ils pas exiler et dépouiller sans enchaîner, sans égorger.^ Elles étaient si jeunes, si belles, si inoffensives! Toutes deux et notre grand'mère avaient fait tant de bien à tous ceux qui les approchaient ! Aussi , la ville d'Ârras et les habitants de leurs domaines étaient-

ils venus implorer pour elles leurs persécuteurs ; mais cette prière ne fit qu*exciter leur férocité !

« Le soir venu , on nous ramenait chez nous, bien fatiguées par un long détour qu'il fallait prendre pour éviter la rencontre des charrettes chargées de victimes , des furies qui les escortaient^ et le sang de Téchafaud dont, chaque jour, la place Louis XV était inondée!

ce II y avait huit mois que durait et que s'accroissait de plus en plus le martyre de nos pauvres mères , lorsqu'un matin , à l'instant oii nous nous préparions à partir pour notre pèlerinage habituel , Galichet entre chez nous , pâle et les traits décomposés. Il était suivi de notre fidèle instituteur Maisons, qui partageait ordinairement nos pauvres repas. La figure de ce bon jeune homme n'était pas moins atterrée et bouleversée. Dès leurs premières paroles : « C'en est fait! nous « ne les reverrons plus ! elles sont à la Concier- « gerie ! les voilà livrées à l'affreux tribunal « révolutionnaire ! » nos bonnes éclatent en sanglots , et nous aussi , mais sans comprendre entièrement le malheur qui nous menaçait.

<t Au milieu de ce désespoir, tout à coup

noire dévoué serviteur, saisi d'une inspiration soudaine , s'écrie : a Non , tout n'est pas encore « perdu ! » Et prenant la main de Maisons : « Cou- « rons , lui dit-il , au comité de Salut Public ; le (( citoyen Camot en est niembre ; nous l'avons (( vu cent fois , à Arras , protégé par M. le (( Maréchal et bien accueilli par Madame et « par leurs filles ; il y a été souvent leur convive ; « il est impossible que lui* et le citoyen Robesce pierre aient oublié les bontés dont ils ont a été comblés! — .-Oh non, non, pas chez « Robespierre ! s'écria Julie , que ce nom ter- « rifia ; celui-là est trop cruel : on sait que « jamais il ne pardonne , et surtout à ceux «qui l'ont connu! — Eh bien, chez Camot! « chez Carnot ! » répétèrent nos deux protecteurs en partant précipitamment.

a Vous pouvez vous imaginer combien , après leur départ, notre attente fut cruelle, mais jamais combien leur retour fut plus déchirant encore !

<( Ils revinrent , l'un dans une muette consternation, l'autre, et ce fut Maiscms, exalté d'une indignation dont toutes les paroles reste-

rorit à jamais gravées dans ma mémoire ! Il ne nous répondit d'abord que par exclamations, a Quel temps! quels monstres! Tout est donc « fini ! y> Et comme nous l'entourions de nos pleurs qui l'interrogeaient : « Oui! oui! nous « l'avons vu, quoi qu'il ait pu faire pour l'empé- « cher ! » s'est-il écrié, «Il était assis à son bureau : a Citoyen Carnot , lui avons-nous dit , nous vec( nous t'implorer pour trois femmes bien mal- « heureuses, les citoyennes Lévis , Vihtimille et « Bérenger. Elles sont bien innocentes! — fl d n'y a point d'innocentes parmi lès aristocrates ! « nous a-t-il répondu brutalement, et elles sont « femmes d'émigrés ! — J'ai insisté : Elles sont « si jeunes ! vingt-quatre et vingt-cinq ans ! « ai-je dit; et d'ailleurs, la citoyenne Lévis est a veuve, et les deux autres ont divorcé. Citoyen, « tu te souviens, sans doute, de les avoir vues « à Arras? — Ah oui ! a-t-il répliqué avec amerce tumOy à Arras ! » — Puis, l'entendant murmu- (c rer entre ses dents : « Arras! oui ! ce salon! « elles étaient bien fières alors ! « J'ai repris : (c mon Dieu non , jamais ! Tu te seras mépris ! « Elles n'avaient que quinze à seize ans , et leur

« mëre était bien timide et un peu sourde. » ce Mais il avait pris un air distrait et ennuyé. a Puis , avec un ton de dédain le plus repous- « sant , il a dit : ce Laissez-moi ! Je ne puis rien a pour elles ! » Sur quoi , fondant en larmes , ce nous nous sommes écriés : « Ah citoyen, n'au- « ras-tu point pitié de cinq malheureux petits « enfants qui seraient abandonnés , et qui péricc raient dans la misère.^ » Là-dessus, il a d'abord « détourné la tête ; il a souri dédaigneusement, « haussant les épaules comme pour dire qu'il « n'y aurait pas grand mal à cela ! Et tout à « coup , sans quitter sa plume , il s'est levé « tout en colère , et avec une voix menaçante : « Retirez- vous, citoyens! nousa-t-il crié, vous « calomniez la République ! Ces enfants ne pécc riront pas ! Elle a des secours pour les indice gents ! » Indignés d'une aussi odieuse réponse, ce mais encore plus consternés d'avoir provoce que son emportement, nous nous •sommes ce agenouillés; nous l'avons supplié , nous avons ce baigné ses pieds de nos larmes ; maïs sa colère « en a augmenté ; il n'en est devenu que plus ((brutal. Alors, j'en conviens, perdant tout

« espoir et toute prudence , et nous relevant, «nous l'avons accablé de malédictions, appe- « lant la vengeance du Ciel sur sa tête ; et il « est d'abord resté muet et immobile. Mais <( bientôt, il nous a poussés rudement hors de « sa chambre , dont il a fermé violemment la « porte ! »

a En achevant ce cruel récit. Maisons nous a pris les* mains, et, d'une voix solennelle, avec un accent pénétré, que j'entends encore ; <r Pauvres enfants ! a-t-il ajouté , n'oubliez ja- « mais qu'il existe un homme que , toute votre <r vie , vous devez maudire ! Et soyez certains « qu'un jour ou l'autre , ici ou là-haut , le Ciel « vous exaucera ! »

a Nos sanglots lui répondirent. C'est avec la plus exacte fidélité que je vous répète ces paroles, dont chaque mot retentit encore au fond de mon cœur!

a Voilà pourtant cet homme si pur selon l'Histoire; celui qui approuvait, qui signait les crimes les plus odieux de la Terreur^ et qui , depuis , en a osé réclamer hautement la solidarité! ^

D'UN OCTOGËNAIRB. 303

ce Je ne sais si les remords de ce conventionnel ont conjuré l'imprécation de nptre courageux instituteur ; on pourrait le croire : saî conduite meilleure y sous le Directoire, semble le prouver; car ici, et quoiqu'il m'en coûte, je ne dois point le taire, je dois même dire que je tiens de plusieurs de mes parents, émigrés rentrés, qu'à cette époque du moins, plus humain , il favorisa leur fuite , lorsqu'après le i8 Fructidor recommença la Terreur, que le i8 Brumaire a terminée. ,

« Quant à nos pauvres mères » Mais ici la

voix , mes enfants , manqua à la vôtre pour continuer. Après un silence douloureux que d'abord

je respectai ; « Eh bien ! lui dis-je à demi-voix

« Eh bien, réprit-elle avec effort nous étions

restées bien malheureuses. . . ! Une expression de désespoir, mêlée de terreur, était répandue sur le visage de tous ceux qui nous entouraient..., Julie, suffoquée par ses sanglots, était entrée chez nous une dernière lettre à la main , commençant ainsi : ce Nom sommes contentes! nous « sommes heureuses^ nous mourons ensemlrle! « Mais nous pleurons nos pauvres enfants! » les

larmes dont cette lettre était inondée, l'avaient achevée ! . . .

« Les jours qui suivirent, la pauvre Julie, dans une consternation muette, ne nous habillait plus qu'en pleurant; elle nous forçait de manger; elle nous serrait contre son cœur quand elle nous voyait fondre en larmes, et quand , ne comprenant qu'à demi notre malheur, nous reprenions les jouets de notre enfance , elle nous les ôtait doucement! D'autres fois, pour nous consoler, elle nous disait que nos mères étaient au ciel ! mais quand elle vit qu'alors je . regardais sans cesse le ciel, elle s'effraya, elle m'arrachait à cette contemplation , craignant que ce ne fût un signe de mort , comme le lui disait l'autre bonne qui était superstitieuse.

ce Ce n'était plus au Luxembourg , c'était dans les champs au delà de Chaillot qu'elles nous promenaient solitairement : 'elles redoutaient, elles évitaient toute rencontre; chaque passant, chaque regard jeté sur ces malheureux enfants de condamnés, restés à leur charge, les effrayait! Elles nous ramenaient alors, précipitamment, dans notre demeure.

« n y avait, de chaque côté de la cheminée de l'une de nos chambres, une armoire remplie de vêtements de nos malheureuses mères. C'étaient des robes et des dentelles d'un grand prix, comme autrefois on en portait. Julie était convenue avec Galichet, qu'à mesure des nécessités on s'efforcerait de s'en défaire. Mais un soir, au retour de l'une de nos tristes promenades , nous retrouvâmes ces deux armoires saisies au nom du tribunal révolutionnaire , et leurs portes closes par de larges bandes rouges, cachetées aux armes de la République ! Notre asile avait été découvert par nos proscripteurs avides : ils venaient de s'emparer de notre dernière ressource !

a Le lendemain, deux commissaires, coiffés de bonnets rouges et armés de sabres et de pistolets, revinrent envahir notre retraite, inventorier les dépouilles de leurs victimes, et déclarer qu'ils s'en emparaient au nom de la loi qui les confisquait. ^Vainement on leur montra notre détresse, ils répondirent brutalement : ce Que ce c'était le bien de la nation ; que, désormais, tout « cela appartenait à la République ! »

ce Pendant qu'ils déployaient ces robes garnies

de dentelleSi, ces pelisses d'hermines , ces linons brodés de soie, Julie, les yeux pleins de larmes à Taspect de ces vêtementsrespectés jusqu'à ce jour, les joues pourpres d'indignation en les voyant souillés par les dégoûtantes mains de ces sales sans-culoties , avait peine à se contenir. Nos serviteur-s, terrifiés, se taisaient, et nous, groupés dans un coin de cette chambre , soit étonnement ou curiosité, nous regardions avidement toutes ces parures. Je me souviens qu'en ce moment, et pour mieux voir, je m'étais assise sur les genoux de la bonne desBérenger, et que celle-ci, dans l'espoir de sauver une pièce de Malines d'un grand prix dont ces commissaires s'emparaient , se hasarda ,. quoique la plus timide , jusqu'à leur dire en me montrant , et de sa voix la plus câline : « La petite voudrait bien avoir ce brin de dentelle « pour sa poupée ! » A quoi, sans répondre, ils *se contentèrent de hausâer les épaules d'un air méprisant. Quant à moi , je ne puis vous dire alors ce qui m'inspira; je n'en sais rien; j'étais très-enfant, j'avais même, le plus souvent, toute l'insouciance de mon âge; mais le fait est que, m'élançant des genoux de celte femme, sans

comprendre sa bonne intention, j'allai droit au triste inventaire qu'achevaient ces misérables, et, saisissant un chiffon de crêpe noir qui se trouvait là, je leur dis en les regardant en face : <r Vous nous laisserez bien au moins cela pour ce porter le deuil de nos pauvres mères? » Après quoi , je retournai gravement me placer non plus sur les genoux de la bonne, mais sur une chaise haute , les deux pieds cramponnés sur ses barreaux, la tête élevée, et ma capture bien serrée entre mes mains !

« Depuis , combien de fois Julie m'a rappelé ce mouvement dont j'avais eu si soudainement le bon instinct; l'air à la fois interdit, et irrité de ces commissaires ; puis , lorsqu'ils murmurèrent : « Voyez ces aristocrates ! comme cela est « fier dès le berceau! » l'effroi avec lequel, joignant les mains , elle les avait suppliés a de par- « donner à cette pauvre petite , qui ne savait ce « qu'elle disait ; » et enfin son empressement a m'emporter hors de la chambre, en me disant à voix basse : « Malheureuse enfant! tu <c veux donc nous faire couper à tous la tête, <f comme ils l'ont fait à ta paivre mère ! y>

X Depuis ce jour-là surtout, une terreur continuelle, que Julie s'efforçait de surmonter, glaça, changea les habitudes de nos pauvres serviteurs. On nous défendit la moindre parole hors de no tre intérieur ; chez nous-même , plus d'épanchements , plus de ces petits noms d'amitié qu'on jugea trop aristocratiques ; on nous força d'appeler nos bonnes, citoyennes/ on n'osa plus nous laisser nos belles et soyeuses chevelures; on changea jusqu'à la forme de nos vêtements, qui nous aurait dénoncées.

g; Jusque-là, avant notre malheur, par de longues lettres échappées de la prison , nos pauvres mères avaient dirigé et soutenu tous les . soins qu'on nous donnait : ces soins , des frayeurs perpétuelles les interrompirent. Ce qui accrut Tépouvante et assombrit surtout notre fidèle serviteur, ce fut le supplice de l'un des plus anciens et des meilleurs domestiques de notre grandmère. Les nôtres apprirent que condamné et traîné à l'échafaud, il s'était écxié : a Qu'on <( trompait le peuple ! que lui n'était qu'un pau- « vre domestique , vivant dç ses bras ! qu'on ne ce regorgeait que parce qu'il avait été toujours

« honnête! » Et le peuple s'était ému : on s'était jeté sur les chevaux, dont la marche, pendant

quelques instants, avait même été interrompue !

« Une autre anxiété, celle que donne l'approche de la misère , achevait de décourager ceux qui nous entouraient. Le soir venu , quand ils nous croyaient endormis, nous les entrevoyions comptant et recomptant le peu de ressources qui leur restait. Ils se demandaient ce qu'ils feraient de nous lorsque , dans quelques jours, le dernier de ces assignats serait dépensé : auquel de nos parents nous confieraient-ils.^ Et comme alors ils en recherchaient les noms , je les entendais , à chacun d'eux, se répondre ces affreux mots : < Emigrés! incarcérés! guillotinés! » puis ils ajoutaient : « Pauvres orphelins! Encore s'ils avaient l'âge d'apprendre un métier! »

« Dans cette détresse, un jour vint où Maisons accourut leur apprendre que la menace du citoyen Camot allait se réaliser : qu'on allait arracher les enfants des condamnés aux protecteurs qui leur restaient, pour les élever dans des écoles révolutionnaires. Quelle que fût leur douleur, cette nouvelle fut pour eux un soulagement. En

effet , d'abord notre cousin Bérenger fut appelé et même inscrit dans Tune de ces écoles. Mais à son retour, jugez de notre désespoir, de celui de JuUe surtout, lorsque nous sûmes que le projet de ces monstres était non-seulement de nous y faire élever républicaînement , mais d'y changer nos noms ! d'y substituer des noms les plus vulgaires , prétendus patriotiques, tels que ceux de fruits , de plantes potagères , ou de mois du calendrier nouveau ; et cela, afin de nous confondre , de nous perdre dans la foule des enfants du peuple comme des enfants trouvés , de nous faire oublier nos familles , et d^avilir, de détruire à jamais jusqu'au souvenir d'une race détestée !

a Telle fut la dernière proscription qui nous menaça , et qu'enfin la trop tardive journée du 9 thermidor empêcha de s'accomplir 1 -^ .

« Ce fut, je m'en souviendrai toujours, moi qui la première , dans notre pauvre ménage , m'aperçus de cettiq bienhpiireu^ révolution. Je

jouais à notre fenêtre tpu(e grande ouverte;

joyeuse, en ce n^oment au milieu çle tant de maux^ comme l'inconséquente çtimpréyQyante.^fance; je riais aux éclats en voyant fuir dans les airs ,

avec un long fil , un hanneton que noire cousin Bérenger m'avait apporté, quand tout à coup j'aperçois, à la barrière des Champs-Elysées, un combat et des coups de feu. Je jette un cri ! On me rappelle, on m'ertferme brusquement ; et, l'effroi redoublant autour de nous, nous passons tout le reste de cette journée dans l'anxiété la plus vive et la plus pénible. Mais le lendemain, quand on apprit la défaite , la chute de Robespierre, son supplice, celui de l'odieuse Commune et de l'infernal tribunal révolutionnaire, quels transports! quelles exclamations de joie! Comme toutes nos voisines et les passants s'embrassaient, se prenaient, se serraient les mains, en levant les yeux au ciel!

a Depuis bien des jours, ces bonnes voisines, quand elles nous rencontraient sur le palier, s'étaient maintes fois apitoyées sur les pauvres orphelines j n'osant toutefois s'exprimer que par de tristes regards furtifs et par quelques embrassements. Il est vrai, trop vrai, que le plus souvent ces rencontres avaient eu lieu lorsque , s'acheminant vers la place des supplices, elles allaient se donner ces affreux spectacles. Était-

ce besoin d'émotions? Mais non, c'était peur plutôt , et pour ne pas paraître les désapprouver. Mais, le jour de la délivrance enfin venu, que d'imprécations! que de félicitations! et quelle explosion de cris , , de -larmes et . d'attendrissements !

ce Pourtant nous souffdmes longtemps encore , manquant de tout. Mais enfin les prisons peu à peu se dégorgèrent. Ce fut d'abord madame du Muy, notre tante, qui nousr recueillit des mains de nos bons serviteurs; puis nôtreautre tante mad® la P®''® de Berg.

« Qu'importe le reste .^ Que vous dirai-je? Dès lors une autre vie commença pour nous, celles d'orphelines, tantôt trop négligées, tantôt trop soumises aux duretés paradoxales du système d'éducation du jour, celui de Rousseau. Il y eut un moment où nous devînmes de riches héritières, puis un autre où nous retombâmes, je ne sais comment, dân? l'état de fortune le plus médiocre. Ainsi s'était passée notre malheureuse enfonce; ainsi s'acheva notre adolescence. Nous i^evîmes enfin notre pèrei; d'autres événements, que vous connaissez, survinr^t»

D'UN OCTOGËNAIRE. 313

j'échappai aux uns, je fus favorisée par les autres, et puis, me voilà! »

Tel fut le récit de votre mère. J'en ai religieusement conservé jusqu'aux moindres expressions. Mais quel écrit pourrait jamais reproduire ces mélancoliques accents d'une voix touchante, épanchant tant de douloureux souvenirs? Mes enfants , c'est à votre cœur seul de vous les redire ; lui seul , quand vous lirez ce récit , pourra lui rendre l'indéfinissable et triste charme qui lui manque !

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