‹ Mélanges [microforme]Chapitre 5 sur 12 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

l'histoire du JOURNAL

Ayant élucidé, aussi bien qu'il m'a été possible de le faire, la question de l'origine du journal, je vais maintenant tâcher de tracer à grands traits l'histoire des journaux de tous les pays du monde, en commença i<; par la France.

Le prospectus de la première gazette française parut en 1609 et c'est en vers que devaient être racontés les événements les plus importants de l'époque.

Ecoutez un peu quelques vers de ce prospectus :

La Gazette en ces vers Contente les ceivclles : ^ Car de tout l'univers Elle reçoit nouvelles- La Gazette a mille courriers Qui logent partout sans fourriers, Il faut que chacun lui réponde Selon sa course vagabonde.

Deçà de là déversement De l'Orient, de l'Occident De toutes parts de la sphère Sans laisser une seule affaire Soit d'édits, de commissions De duels, de bulles de pardons

La Gazette est aussi galante et elle n'oublie pas le beau sexe. Elle parle modes et chiffons :

La Gazette en cette rencontre Comprend les points plus accomplis,

Les méthodes

Les inventions et les modes Des clieveux neufs à qui les veut De fausses gorges à qui no peut Nreufs argentés, lacets, ccbarpes Des sangles à roidir le buse Des endroits où l'on met du musc.

On voit par ces citations que la première g'azette française promettait beaucoup ; plus peut-être qu'elle ne pouvait tenir, un peu comme les journaux de nos jours.

Mais ce ne fut là que le précurseur du véritable journal français, fondé par Théophraste Renaudot, le 30 mai 1631, La Gazette de France.

Renaudot est le véritable père de la presse, française. Né à Loudun, il avait étudié la chirurgie à Paris, et était allé se faire recevoir à Montpellier et retourné dans sa ville natale, il y avait exercé son art avec un succès qui avait répandu au loin sa réputation.

M s était établi à Paris en 161 2 et il avait obtenu dès son arrivée le titre de médecin du roi. Il avait commencé par rédiger ces

Nouvelles à la main, dont j'ai parlé plus haut, et il était arrivé à fonder une véritable feuille périodique.

La préface du premier numéro est précédée d'une dédicace au roi, nécessairement très humble et très flatteuse. La Gazette y est représentée comme le journal des rois et des puissances de la terre ; tout y est par eux et pour eux qui en font le capital ; les autres personnages ne leur servent que d'accessoires.

Quoi qu'il en soit, la gazette répondait à un besoin trop réel pour que le succès en put être pour un instant douteux ; aussi fut-il rapide et grand, et Renaudot se trouvait olacé d'un bond sur le chemin de la fortune.

Protégé par la cour, Renandot eut des moments de prospérité, mais comme tous l'es nouvellistes d'alors dont il était d'ailleurs le prototype, il mourut le 25 octobre 1653, presque dans la misère, mais laissant après lui la gloire, non seulement d'avoir fondé le journal, mais d'avoir deviné son avenir. " La Presse, dit-il, tient de la nature des torrents, qu'elle grossit par la résistance. *

La Gazette continua a être publiée, mais toujours en se faisant l'adulatrice des rois, des princes et de la noblesse. C'est de la révo-

lution seulement que date à proprement parler le journal politique.

Les fils de Renaudot, qui avaient suivi la cour à Versailles, avaient aussi publié à Paris pendant quelque temps Le Courrier Français qui se vendait un sou le numéro. On voit que le journal à un sou ne date pas d'hier ; mais remarquons aussi que le sou de cette époque valait près de trois sous de la monnaie actuelle.

La Gazette de Renaudot paraissait une fois par semaine en quatre pages in-4*^ d'abord, puis dès la deuxième année, en huit — quelque fois en douze. Tous les mois, elle publiait sous le titre de Relations des nouvelles reçues dans toiU le mois, un numéro supplémentaire qui résumait et complétait les nouvelles du mois.

L'abonnement, dans les premiers temps, était de 18 francs par année, et ce n'est que vers l'année 1758 que la Gazette commença la publication des annonces. On peut y découvrir, dès cette époque entre une mort et un mariage à la mode, l'annonce d'une carte géographique ou de quelque livre nouveau.

Peu à peu, les annonces prennent de l'extension et sans autre séparation qu'un filet ordi-

SON ORIGINE — SON HISTOIRE 8l

naire, elles se suivent sous les trois seules rubriques qui soient encore admises — Livres, Gravure, Musique. En 1 792, la Gazette devint quotidienne, et elle existe encore, à la grande joie de ceux qui professent aujourd'hui les idées politiques du siècle de Louis

Vint ensuite la fameuse Chronique de Loret qui était le nouvelliste payé de Melle de Longueville.

Jean Loret était un pauvre diable de Normand, venu à Paris pour y chercher fortune et qui avait une certaine facilité pour tourner le madrigal et faire le rondeau à la mode.

C'est au milieu des troubles de la Fronde que l'on trouve le berceau de ce genre alors éminemment français. Tout alors en France s'écrivait e:i vers, les contreverses comme les récits. C'était le genre à la mode depuis le Typhon de Scarron publié vers 1640.

En tête de chacune de ces chroniques de Loret, et en guise de titre, une épithète qui a la prétention de la caractériser : Mélancoligtie — , Goguenarde. Le poëte avait aussi une manière à lui de dater sa chronique :

J'ai fait ces vers tout d'une haleine Le jouv d'apiès la Madeleine.

OU bien

Ces vers sans ragoût et sans suo Ont été faits le jour St. Luc.

OU bien encore :

Le Dix de mai, ceci fut fait Dont je ne suis pas satisfait.

On voit que même au siècle du grand roi, on se contentait volontiers de biens pauvres vers : et notre compatriote Miquelon aurait peut être eu la chance d'entrer à la rédaction des chroniques de Loret, s'il eut vécu au XVIIe siècle.

Vint ensuite Le Mercure, qui a eu le singulier privilège d'intéresser pendant un siècle une société qui était loin d'être sotte, et qui a pu, un moment donné, servir une pension annuelle de 30,000 livres aux gens de lettres.

Fondé par Donneau de Vise, la vogue du Mercure fut grande, rapide, persistante.

C'était un journal qui parlait de tout, qui était ouvert à tous. L'alliance de la littérature et de la politique, constituant, pour l'époque, un véritable p''0grès et les plus p-rands noms littéraires d'alors — et chacun sait s'ils étaient nombreux — ont été attachés à la rédaction du Mercure.

Le Journal des Savants avait été fondé en 1665, par un conseiller au parlement de Paris,

nommé Dennis de Salle, homme d'un grand mérite et d'un îjrand savoir.

Aux journaux littéraires que j'ai déjà mentionnés, j'ajouterai Le Nouvelliste du Parnasse oX L Année littéraire îovAé.'à en 1730 par Desfontaines et Préon, et la Gazette littéraire de l'Europe qui vint un peu plus tard.

Apres cette grande presse littéraire dont je n'ai pu mentionner que (juelques sommets, je citerai aussi quelques spécimens de genres divers d.ins lesquels s'exerça le journal en naissant.

Des 1676. François Colletet, ce pauvre pocLc immortalisé par Boileau, lequel

Crotté jusqu'à l'échiné, Allait chercher son pain de cuisine eu cuisine.

dotait la capitale d'une petite gazette qu'il appelait: Le journal de la ville de Paris o^\ mourut bientôt après sa naissance.

Je n'ai rien trouvé de précis sur le mode de distribution des premiers journaux ; mais il y a tout lieu de croire qu'ils étaient criés, et vendus dans les rues, comme les feuilles volantes dont ils procédaient. De pauvres femmes, par exemple, allaient acheter la Gazette de Renaudot au bureau de la Pi-rande poste et la distribuaient, gratuitement pour

30 sols par mois. La poste, d'ailleurs, spéculait alors sur les gazettes de Hollande, que tout le monde connait aujourd'liui pour en avoir ouï parler par les artistes de la grande duchesse de Gerolstein.

La fondation du Journal de Paris en janvier 1777, ouvrit 1ère des réformes sérieuses dans la presse française. Le premier numéro démontrait un progrès sérieux et dans le formât et dans la rédaction du journal. Il contenait un bulletin astronomique, un article sur XAlmanach des Muses, une chronique judiciaire et administrative, des faits divers, une chronique théâtrale, et une lettre de Voltaire datée de Fernay, 22 décembre 1776. Cette lettre du grand écrivain approuvait le plan de la nouvelle feuille et à défaut d'une colloboration que son grand âge et ses maladies ne lui permettaient pas de promettre, il se comptait au nombre des premiers souscripteurs.

Les vers étaient encore à la mode et voici une des meilleures épigrammes que je cite au hasard, comme curiosité :

Fournissez -nous à la boutique Des journalistes de Paris :

Tout s'y trouve vers et physique, ( alembours, morale, critique

Et de l'onccns à juste prix.

Monstres de la foire et nui' i(iuc.

Voltaire et l'Ambigu comique.

CouvsLS aux jockeys et paris, Danseurs de cortles et politique, Finances et vol domestique.

Liste des morts et des écrits :

Si la lune est pleine ou nouvelle, S'il plt.'ut, s'il vente ou bien s'il gèle Il en ri ni un compte fidèle, Les journalistes de Paris Ont la science universelle.

Je pourrais citer de bien curieuses choses, mais j'en suis empêché par les mœurs d'aujourd'hui qui ne nous permettent pas d'écrire comme à l'époque où

" Le français dans les vers oravait l'honnêteté."

Je reste dans les habitudes de notre siècle pourtant bien calomnié par ceux qui regrettent les beaux jours où la monarchie fleurissait en France sous les règnes galants de Louis XIV et de ses descendants immédiats.

Cette esquisse de l'ancien journalisme, si concise qu'elle soit, peut donner une idée suffisante de la presse française avant l'explosion de 1789.

C'est de la révolution que date, à propre ment parler, le journal politique, et à cette époque également que commence le rôle important que les journalistes ont joué dans la

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