SES PREMIÈRES ANNÉES
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Il avait recu au baptême les prénoms de Jérôme-Epaminondas-Annibal.
Son parrain, Jérôme Ladouceur, avait la passion des noms sonores. Pour lui, la valeur d’un homme se mesurait de prime abord sur l'ampleur du nom. Aussi, longtemps avant la naissance d’Annibal, il avait fait de longues et profondes réflexions.
— Si c'est une fille, se disait-il, je ne me mêle de rien; mon frère pourra prendre un autre par-
rain et chercher un nom de son choix. Mais, si c'est un garçon, ah! par exemple, je tiens à mes droits ; je veux lui donner ün nom qui dise quelque chose, et faire de mon neveu un homme dont sa famille soit fière, et dont le monde parle un peu. 11 ne faut pas qu’il ait une de’ces existeuces ternes et monotones qui se passent dans l'obscurité et s’éteignent dans l'oubli. Et, pour cela, il doit porter un nom qui commande l'attention, car je veux faire de lui un sujet digne de commander morbleu !
Ainsi avait parlé Jérôme Ladouceur, ou, comme on l’appelait familièrement, l'oncle Jérôme.
Or, quand l’éncle Jérôme avait dit ou s'était promis quelque chose, rien n'aurait pu le faire revenir sur sa parole.
— Quand on se manque à soi-même, disait-il, on ne tarde pas à manquer aux autres. Et il n'aurait certes pas eu tort, s’il n'avait pas poussé souvent ce principe jusqu’à l'entêtement.
Le jour de la naissance d’Annibal, l’oncle Jérôme — qui était du reste un jovial célibataire de cinquante ans — avait senti je ne sais quoi de grave et d’austère se produire en lui. I s'était rasé avec un soin tout particulier, sans pester
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comme d'habitude contre le peu de sernpule des marchands qui vendent de si mauvais rasoirs ; il avait mis Je sucre dans son café au lait sans le peser dans des balances d'argent : ce qui annonçait une forte préoccupation.
Aussi, Catherine, sa vieille cuisinière, avouait n'avoir rien vu de semblable depuis 1812, quand l'oncle Jérôme avait été appelé à se mettre à la tête de la milice de sa paroisse, pour aller repousser l'invasion des Bostonnais. (Car cet homme d'extérieur et de nom si pacifiques, était, j'avais oublié de vous le dire, lieutenant-colonel en vertu d’un brevet authentique de Sa Majesté (reorges III, et avait un mai d'honneur devant sa maison; ce qui est, dans nos campagnes, le signe d’un haut grade militaire.
— Pour le sûr, disait Catherine à Jean, le cocher, il y a du neuf aujourd’hui.
—CÇa m'en a tout l'air, observa Jean de son côté ; j'ai remarqué que Monsieur a changé de couleur quand je lui ai remis ce petit billet qu’on est venu apporter ce matin, au point du jour ; il m'a même blâämé de ne pas l'avoir éveillé tout de suite,
—Il va peut-être se marier, le pauvre cher
homme : Moi qui le sers depuis trente ans tout à l'heure, ne pas m'en avoir dit un mot! C’est trop fort ! N'importe, tout est en ordre dans la maison; et Madame pourra prendre sans crainte les clefs des armoires et des buffets. Dire, pourtant, que je réussissais si bien les œufs pochés et les omelettes au miroir !
Et, à ce souvenir attendrissant, deux larmes g’échappèrent des yeux de la bonne vieille.
A dix heures, la voiture fut amenée devant la porte, et l'oncle Jérôme apparut solennel et fier au haut du perron. Il portait une culotte jaune, uu gilet blanc et un habit bleu à boutons dorés ; si vous ajoutez les bas de soie, les souliers à boucles d'argent, le chapeau demi-haut et les gants de couleur pâle, vous aurez devant les yeux une image très complète du colonel, ainsi que du costume de l’époque.
Il monta lestement dans son cabriolet, et partit grand train. Vingt minutes après, il mettait pied à terre devant la maison de sou frère.
M. Louis-Aristide Ladouceur habitait une fort belle maison dans la paroisse de Saint-Xiste. Il avait plusieurs grandes fermes et vivait fort largement du revenu qu'il en tirait ; mais ces biens
fonds ne constituaient pas tout son avoir, et le notaire de l'endroit le disait aussi riche, pour le moins, que son frère Jérôme. Du reste, les deux Ladouceur étaient fort considérés dans la paroisse de Saint-Xiste, et vivaient dans les termes d’une excellente amitié. Le seul nuage qui vint quelquefois assombrir ces rapports fraternels provenait du nom d’Aristide, que Jérôme jalousait en secret.
—C'est bien moi qui suis l'aîné, pensait-il, et cependant je ne m'appelle que Jérôme, un nom qui ne veut rien dire, qui n’a pas la moindre résonnance militaire, qui n'est pas construit, en somme, pour le commandement. Comme cela aurait bien fait, pourtant, de voir dans les gazettes : ‘“ Le lieutenant-colonel Aristide Ladouceur—ou peut-être La Douceur, avec un grand D—a passé en revue, etc.” Et qui sait, avec cette syllabe finale d’Aristide, les gens se seraient peut-être habitués peu à peu à comprendre ce petit de avec l'autre nom : Aristide La Douceur, Aristide de La Douceur. Enfin, le mal est fait, il n’y faut plus penser |
Et il caressait avec un soupir de regret ses favoris grisonnants.
Cependant le bébé frais et rose dormait dans son berceau, de toutes ses forces et les deux poings
fermés. Révait-il de l'oncle Jérôme, qui s’approchait en ce moment sur la pointe du pied? Les bébés ne racontent pas leurs rêves, et les mamans seules savent déchiffrer sur ces figures de chérubins les pensées vagues de leurs petites âmes à peine éveillées.
æ L'oncle Jérôme avait salué distraitement tout le monde, et contemplait son neveu.
— Voyez-moi ce gaillard, quel œil!—il avait pourtant les yeux bien fermés. —quel poing, quel nez superbe !
L'oncle enthousiaste avait parlé un peu haut, comme il le faisait toujours, du reste, pour ne pas se déshabituer du commandement. Il pouvait éveiller le petit dormeur ; son frère le lui fit remarquer.
—C'est bien, répliqua-t-il, en baissant la voix, c'est bien, accontume ton fils aux petites douceurs fais-en une fillette ; tous les pères faibles ont de ces idées peureuses. Regarde-moi les sauvages élever leurs enfants ; en voilà des modèles ; aussi quels hommes cela fait! Tandis que, avec ta méthode... Mais je suis là, heureusement, moi, et je saurai faire de ton garçon autre chose qu’un mangeur de tartines sucrées.
En disant cela, l'oncle Jérôme se gourmait dans son immense faux col ; on eût dit qu’il se prépatrait à sauver la patrie. |
H sortit solennellement avec son frère pour aller, dans la bibliothèque, arrêter le programme du baptême, qui devait avoir lieu le lendemain.
— Je veux, dit-il, que cela fasse époque dans les annales de la paroïsse. On ne naît qu’une fois, de même qu’on ne meurt qu’une fois ; et, quand on s'appelle Ladouceur, on ne doit pas, comme cela, arriver ou partir inaperçu. Mon neveu aura un baptême de première classe, et fnême plus qué cela, si c’est possible. C’est le-premier acte important de sa vie, il faut qu'il soit digne de notre position.
La cérémonie, le lendemain, fut en effet remarquable, L’oncle Jérôme avait fait venir de la ville
. deux carrosses superbes, avec cochers et valets de
pieds en grande livrée. Le village de Saint-Xiste n'avait jamais rien vu d'aussi beau, et la foule se pressait aux abords de l’église, comme aux jours de grande fête, La marraine — une fillette de dix ans que l'oncle Jérôme avait choisie pour ne pas faire “ parler les gens” — était mise avec un grand luxe d’ornements. Quand le prêtre demanda
quels noms on désirait donner à l'enfant, le parrain prononça lentement, gravement, ces trois mots :. Jérôme-Epaminondas-A anibal. Puis, il se mit à souger que Charlemagne, Napoléon ou Artaxerxès eussent mieux paru peut-être. Il se reprochait d'avoir décidé un peu trop à la hâte. Il triait des noms, les accolait, les juxtaposait. Il se préparait même à demandér l'avis du curé sur cette importante question. Mais il était trop tard ; le baptême était terminé, et Jérôme-Epaminondas-Annibal fut inscrit sur le registre de la paroisse, que le parrain signa de sa plug belle écriture, avec paraphe et grille d’un grand travail. Il voyait cette signature entrer déjà dans la postérité.
Ce fut donc sous la pro*ection de ces trois grands noms que notre héros fit son entrée dans le monde chrétien et civil, — par la grande porte; et les deux cloches de la paroisse annoncèrent cet événement en sonnant à toute volée. L’oncle Jérôme aurait bien désiré qu’on sonnât également la cloche de la maison d'école ; mais le curé lui déclara qu'il n'avait aucune autorité à exercer sur se sujet, l’école relevant entièrement des commissaires.
Le parrrin se consola de cet espoir déçu en ouvrant d’autres voies à sa munificence. Au sortir
de l'église, il se mit à jeter — suivant une ancienne coutume — des poignées de dragées et de menues pièces d'argent dont ses poches étaient remplies. Les gamins du village, ét même les grandes personnes, se pressaient et se culbutaïient pour ramasser cette manne inattendue, et bénissaient le parrain généreux qui faisait si grandement les choses.
On parla longtemps, à Saint-Xiste, de ce baptême sans pareil ; et les vieux en causent encore, le soir, autour de la cheminée.
Les premières années d’Annibal n’eurent rien qui sortît de l'ordinaire. Il fit ses dents comme le commun des enfants, brisa beaucoup de joueis, égratigna sa bonne, et déchira plusieurs livres de gravures. Les fantassins et les cavaliers en plomb, que l'oncle Jérôme lui achetait avec une grande libéralité, ne trouvèrent même pas grâce devant ce besvin de destruction qu'éprouvent tous les enfants. Mais le parrain enthousiaste, qui suivait de près tous les incidents de cette précieuse existence, voyait là un heureux présage pour l'avenir.
— Ïl a déjà, disait-il, tous les instincts du guerrier. Laissez-le faire, ce sera un jour un fameux capitaine. Il portera bien son nom. J'ai lu quelque part que le grand Annibal avait débuté ainsi dans la vie,
Et c'est ainsi que le petit-Annibal — le nôtre — atteignit sa cinquième année.
Jusqu'ici, l'oncle Jérôme s'était peu mêlé de l'éducation de son neveue Les femmes, suivant lui, suffisaient à la manipulation de ce bambin. Je le prendrai,-ajoutait-il, à sa première culotte.
Aussi, ce moment solennel arrivé, l’oncle Jérôme se mit à venir régulièrement trois fois par semaine passer une heure chez son frère. Ces séances, délicieuses pour Annibal, étaient attendues avec terreur par le reste de la famille. L'été, lorsqu'il faisait beau, on n'avait pas trop à se plaindre, car le professeur et l'élève prenaient leurs -ébats dans le jardin ou dans les champs. Mais les jours de
pluie, ou l'hiver, les cours se donnaient généralement dans la bibliothèque ; et quels -cours ! Des sauts gymnastiques, des pas accélérés, des attaques, des retraites, des meubles renversés, des cris, des trépignements à faire trembler la maison.
Et il fallait ne rien dire, car l’oncle Jérôme, emporté par son zèle, se fût fâché tout net. Du reste, il y mettait tant d’entrain et de bonne volonté, il mou:rait pour son filleul une affection si réelle et si profonde, qu’il eût été cruel de ne pas lui laisser cette heure qu'il appelait “ la meilleure de sa vie,”
On voulut qu’'Annibal apprit ses lettres, mais il ne pouvait pas parvenir à dépasser la quatrième ; les lecons de son oncle l’absorbaient tout entier, et l’intervalle qui les séparait était employé à des exercices de répétition presque aussi bruyants que les lecons mêmes.
L’oncle Jérôme était du reste enchanté de gon élève,
. — Ce sera un homme, disait-il, ou je n’y entends rien du tout. Quant à ses lettres et ses chiffres, morbleu ! laissez-le croître un peu et se faire des muscles! Avec son intelligence, il saura bien rattraper ce temps perdu. D'ailleurs, j'en réponds,
moi, et cela suffit. N'est-ce pas mon neveu ?
La mère soupirait bien un peu, mais au fond elle n’était pas exempte d’un certain sentiment de satisfaction en considérant qu’Annibal devenait véritablement un robuste garçon, tapageur, si vous voulez, maïs fort beau, jamais malade et d’un excellent cœur.
Et le père, de son côté, avait l'air très content, et ne pouvait pas s'empêcher de remercier souvent l'excellent oncle Jérôme.
…— Bah! laisse donc, laisse donc, disait alors celui-ci ; crois-tu que je ne m'amuse. pas antant
qu'Annibal? Si tu savais quel travail intéressé je fais ! J'y gagne de toutes les façons : je ne m'ennuie plus et je me sens rajeuni de vingt ans.
Notre petit homme arriva ainsi à sa neuvième année. Il ne savait pas lire, mais il montait très bien à cheval, et pouvait se mesurer sans trop de désa vantage avec un garçon de douze ans.
C'était bien. Mais le but de notre existence n'est pas seulement de savoir monter à cheval,
abattre le gibier, faire le coup de poing ou tirer du fleuret. Sans doute, ces exercices sont excellents, nécessaires même, presque toujours. Mais il vient un moment où l’on doit les remplacer par autre chose, ou du moins ne plus leur accorder qu'une place très secondaire. S'il est bon de soigner et d'entretenir la santé du corps, il est encore plus important de s'occuper de la culture de l'âme et de l'esprit Un mécanicien qui se contenterait de nettoyer et de polir les pièces de sa machine, sans veiller au foyer qui l’alimente et la fait marcher, ne remplirait qu’une faible partie de son devoir.
Le père d’Annibal le compremait ainsi. Il voyait son fils, non pas précisément faire fausse route, mais s'engager sa” ssez de précaution dans ce
grand chemin de la vie où les accidents sont si fréquents et si difficiles à éviter, où les faux pas sont si longs à reprendre.
Il s'en ouvrit, presque timidement, à l'oncle Jérôme :
—Je crois, dit-il, qu’il serait temps de mettre Annibal à l’école ; il est robuste et ne manque pas d'intelligence ; ce serait dommage de laisser inactifs des moyens qui me semblent promettre un bel avenir.
Sans le savoir probablement, Aristide Ladouceur avait touché la bonne corde.
—Tu as peut-être raison, dit l'oncle Jérôme ; dans le fait, mon neveu n’est pas un esprit ordinaire, et nous ne devons pas, pour l'avenir, priver nos compatriotes des lumières qu’il peut donner. Il ira à l’école.
Avec l’assentiment de l'oncle, le problème était résolu, et les choses avaient tourné bien mieux encore que ne l'espérait M. Ladouceur.
Le lendemain donc, Annibal fut officiellement informé de cette décision. Il fit bien un peu la grimace ; mais l’oncle Jérôme présent et consentant, il fallait se soumettre. Il se soumit.
18 ANNISAL
—Après tout, se dit-il, c'est du nouveau ; et peut-être n'est-ce pas aussi terrible qu’on le dit. Nous verrons.