‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 22 sur 54 · L'Encyclopédie positiviste · texte numérisé non relu

L'Encyclopédie positiviste

place un autre agent pour maintenir et sanctionner cet abus.

De deux choses l'une : Ou le gouvernement approuvait, au fond, M. Mottu, ou il le blâmait : s'il l'approuvait, en le révoquant il a reculé devant l'opinion conservatrice et libérale; s'il le blâmait, en ne défaisant pas son œuvre il reculé devant la colère du parti démagogique. Dans les deux cas, il a reculé ; il a substitué à la politique des convictions la politique de la peur, il a jeté aux partis opposés comme une provocation d'audace, promettant d'avance au plus hardi l'encouragement de son silence et la garantie de l'impunité : comme toujours, c'est le parti injuste et violent qui a bénéficié de cette mollesse du pouvoir.

Quinze jours se sont écoulés; M. de Fonvielle, chargé de contenter tout le monde, n'a contenté personne. Voici venir la journée du 31 octobre, bientôt suivie du plébiscite et des élections municipales. A peine raffermi sur sa base par les 500.000 voix du 3 novembre, le Gouvernement éprouve le besoin de risquer une partie nouvelle. Ce fut alors que plus d'un arrondissement se chargea de lui révéler les inconvénients d'une politique double et d'une conduite indécise. Les gens de bien, justement inquiets, ne votèrent pas pour les candidats sortants, et, faute d'avoir des candidats à eux, dans plusieurs arrondissements ils ne votèrent pas du tout; les vaincus du 3 novembre saisirent avidement cette occasion de prendre leur revanche: l'abstention du parti de l'ordre, l'infirmité du paiti régnant leur rendirent la victoire aisée, et c'est ainsi que le suffrage universel, au surlendemain du vote qui acclamait le Pouvoir, lui infligea, comme un défi, l'élection des Mottu, des Delescluze et des Ranvier.

Et, maintenant, ce qui n'était que provisoire a pris apparence de durée, et les injustices commises ont reçu

d'un scrutin menteur ^ une regrettable confirmation.

En ce qui touche les droits de l'enseignement congréganiste et le devoir de l'enseignement religieux, la situation va-t-elle demeurer ce que M. Mottu, maire provisoire, l'avait faite, ce que son successeur provisoire l'avait laissée, ce que M. Mottu, maire élu, annonce, plus haut que jamais, l'intention de la maintenir?

Telle est la question qui vient naturellement à l'esprit, après les déplorables élections du 5 novembre.

Jaloux d'en connaître la solution, les curés des trois paroisses 2 intéressées prirent le parti d'adresser au Ministre de l'Instruction publique un mémoire relatif à la situation des établissements congréganistes du XP arrondissement. Après un court exposé des faits, les signataires faisaient ressortir, dans les actes de M. Mottu, une triple atteinte portée à la légalité, à l'équité, aux consciences; ils montraient la loi méconnue, les contrats comptés pour rien, les parents mis hors d'état de choisir pour leurs enfants, sous le bénéfice de la gratuité, un enseignement conforme à leurs croyances; enfin, ils signalaient le remède dans un simple retour au droit, et réduisaient à néant l'objection tirée de craintes chimériques; caries entreprises d'un maire fanatique d'impiété n'ont pas eu le pouvoir d'enlever aux Frères et aux Sœurs tes sympathies populaires, prix de longues années de dévoûment.

Il y avait lieu d'espérer que cet appel à la justice serait entendu, que le gouvernement allait saisir cette occasion de montrer qu'une majorité éclatante l'avait rendu fort

1. Ce n'est pas sans raison qu'on appelle ce scrutin un scrutin menteur. En effet, dans le XI« arrondissement, par exemple, les 12.000 abstentions, jointes aux 9,000 voix de M. de Fonvielle, opposaient 27.000 volontés au retour de M. Mottu, et cependant M. Mottu redevient maire avec 5.000 voix de majorité!

2. Sainte-Marguerite, Saint-Ambroise et Saint-Joseph (cette dernière paroisse est située sur le Xe arrondissement, mais elle a deux grandes écoles sur le XP).

contre le désordre et l'arbitraire. Espérer cela, c'était, paraît-il, présumer trop de la sagacité ou de la fermeté d'un Pouvoir tant de fois convaincu d'imprévoyance ou de faiblesse.

Appelés à l'Hôtel de Yille, les auteurs du mémoire n'eurent pas l'avantage de voir en personne M. Jules Simon ; l'inspecteur de l'Académie, chargé de l'enseignement primaire, avait mission de leur communiquer la réponse ministérielle. On peut la résumer ainsi : « Vous avez cent fois, mille fois raison, mais il est plus prudent d'agir comme si vous aviez tort. Ce que le maire a osé faire, nous. Gouvernement, nous n'avions même pas le droit de l'accomplir; mais nous, Gouvernement, nous n'osons pas le défaire. » Le tout appuyé de paroles bienveillantes, de regrets touchants et de raisons de prudence familières aux pouvoirs infirmes et aux volontés défaillantes.

Au lendemain de la première entreprise de M. Mottu, le Supérieur général des Frères des écoles chrétiennes avait déjà fait parvenir à M. Jules Simon, dans une lettre admirable, l'éloquente revendication des droits méconnus, et le Ministre l'avait appelé aussitôt pour lui promettre, s'il voulait patienter et se taire, une prompte réparation. Après six semaines marquées par de nouvelles injustices, la réparation n'était pas venue, et trois prêtres, pasteurs des âmes, n'obtenaient même plus les promesses vagues et dilatoires dont on avait bercé le Frère Philippe. L'usurpation s'abritait en paix derrière le retranchement des faits accomplis !

Quelle sera maintenant, en face de cette iniquité triomphante, l'attitude des catholiques? Yont-ils chercher les moyens de pousser plus loin encore une revendication légale qui semble condamnée d'avance par le mauvais vouloir ou l'impuissance du Gouvernement? Ou, prenant

leur parti d'une situation violente qui leur enlève leurs principaux moyens d'action sur le peuple et sur l'enfance, vont-ils oublier tout le passé, pour ne plus demander désormais qu'à l'enseignement libre, aux efforts de la concurrence, une part d'influence que les conditions inégales de la lutte rendront longtemps encore insuffisante î Chassés d'écoles publiques bâties pour eux, agrandies par eux, longtemps servies et accréditées par leurs soins, devrontils payer, par l'impôt, l'enseignement athée qui va s'y donner et supporter en même temps toutes les charges que la fondation et l'entretien d'écoles confessionnelles feront peser sur eux seuls ? Nous ne saurions leur conseiller de donner si promptement cette satisfaction à leurs ennemis. Quelques personnes, il est vrai, pourront regarder la tentative isolée de M. Mottu comme le signal d'une révolution plus générale dans l'enseignement primaire ; l'époque troublée que nous traversons donne de la vraisemblance à toutes les hypothèses, de la probabilité à toutes les chimères, des chances de succès à toutes les injustices. L'esprit français aime les théories absolues, l'impétuosité française profite volontiers des moments de crise pour en précipiter l'application. Il se trouvera peut-être plus d'un homme honnête et sincèrement libéral pour appuyer de son vote, dans la prochaine assemblée, le principe qui exclut l'élément religieux de l'enseignement public ; se trouvera-t-il, d'autre part, une majorité assez clairvoyante pour comprendre ce qu'il y a de chimérique dans un enseignement, qui, au nom du principe invoqué, devrait écarter l'idée de Dieu, et, au nom de l'honnêteté publique, devrait maintenir le fondement de la morale; qui, au nom de la neutralité religieuse, devrait taire le nom du Christ et le rôle de l'Eglise, et, au nom du bon sens, rendre compte de la place vide laissée par cette omission dans la continuité de l'histoire ? Pour

notre part, nous n'en doutons pas. Tandis que l'Amérique, instruite par la pratique de toutes les libertés, se rapproche chaque jour, dans l'enseignement public, du principe religieux qu'elle n'a jamais abdiqué dans ses mœurs, la France, qui ne veut pas être confondue avec le Paris du 31 octobre, ne se lancera pas à plaisir dans des expériences aventureuses pour son repos, compromettantes pour sa dignité et sa grandeur. D'ailleurs, n'est-ce point faire trop d'honneur à la révolution présente que de lui prêter des vues d'ensemble et un programme à longue portée? Elle pourrait bien aboutir, à force d'avortements et d'impuissance, à la restauration banale d'un état de choses peu différent de celui qu'elle a voulu renverser. Dans ce cas, l'enseignement chrétien continuera à bénéficier d'une situation qui n'est pour lui ni la meilleure, ni la pire. Alors les entreprises de M. Mottu et de ses pareils disparaîtront bien vite dans l'oubli. Mais, quelle que soit l'issue de la crise actuelle, les hommes qui nous gouvernent n'auront pas droit à l'indulgence de la postérité. Non; les ministres qui ont laissé outrager la loi; les magistrats qui ont assisté, silencieux, à la consommation de l'injustice; les défenseurs de l'ordre qui ont su bon gré à la Révolution d'avoir servi sous main leurs passions irréligieuses, ceux-là n'échapperont pas à un jugement sévère. Quand ils seront tombés, l'histoire, si elle daigne s'occuper d'eux, marquera leur place parmi ceux qui ont trahi la cause du progrès, de la justice et de la liberté.

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