ABA DE CARIE
Etienne de Byzance signale, d'après Hérodien, une ville de "AS«, en Carie, avec l'elhnique probable "Afcùç : c'est la seule mention qu'on ait de cette ville dans les auteurs anciens (1).
D'autre part, Eckhel (2) a enregistré, d'après les lectures de Pellerin (3), deux médaîUeB impériales d'Aba. Ces deux pièces qui sont, l'une à l'erSgie de Marc Aurèle, l'autre h l'effigie de Sévère Alexandre, portent, toujours selon Pellerin, la légende ABEQN; celle de Marc Aurèle est au type de Mercure, celle de Sévère Alexandre au type de Lunus. Après avoir parlé d'une prétendue ville d'Abas en Lycie et d'Abea de Messénie, Eckhel conclut que l'attribution des deux médailles dont il s'agit à Aba de Carie, proposée par Pellerin, est très rationnelle, surtout, dit-il, à cause de l'image de Lunus qu'on ne rencontre pas sur les monnaies des villes d'Europe.
Quelques années plus tard, en 1796, Seslini publia un bronze à l'crOgie de Lucius Verus, au revers duquel il lut aussi ABEQN ; lo type de celte nouvelle médaille est Pallas Promachos, avec le
(1) Voici l« |iUMige d'ËlieDoe de Bjiance : Im îi Sliij "ACa nDii; Kapioc « 'a^us[s»«{ Iv tUfHTÛ BitUiftùiitni ik 'A«iû« ts i6tuâk îii t» iitiii/ti*oi nJ; Ka,si-
(!) Docir. num. vel., t. II, p. 571,
^3) Beetieil de médailltê. 3* Supp', p. 133, 134 .
serpent Erichthonius à ses pieds (1). Cette pièce est conservée au musée Borgia, à la Propagande de la Foi, à Rome.
Je rappellerai enfin que Sestini et, après lui, Miomiei ont attribué à Aba de Carie un petit groupe de monnaies autonomes dont la légende est : MrSQN ÂBBÂITQN (2).
Aucune de ces diverses attributions numismatiques n*e8t fondée, et nous allons démontrer que Aba de Carie, ville pea importante et dont le site est inconnu, n*a point frappé de monnaies. On pourrait déjà remarquer l'invraisemblance qu*il y aurait à admettre que, sur les médailles, Tethnique de la même ville fût à la fois ÂBBÂITQN et ÂBEQN. Mais il est superflu de s'appesantir sur ce point, car Topinion de Sestini qui a classé à Aba les monnaies à la légende MrZQN ÂBBÂITQN, n*a guère été adoptée que par Mionnet. Ces pièces sont, en réalité, de la cité des Abbaetîde Mysie, ainsi que Tavait déjà conjecturé Eckhel (3) dont Sestini et Mionnet ont eu le tort de 8*écarter. Remarquons, à ce sujet, en passant, une singulière méprise de Mionnet : ce n*est pas la seule de ce genre qu'on puisse relever dans son livre. L'une des pièces qui portent MITZQN ÂBBÂITQN a été décrite par lui deux fois : la première fois, suivant Eckhel, il Ta donnée aux Abbaeti de Mysie (4) ; la seconde fois, entraîné par Sestini, il la classe à Aba de Carie (5).
Douteuse et conjecturale à l'époque où écrivait Eckhel, Tattribution des pièces avec la légende lirSQN ÂBBÂITQN, à la cité des Abbaeti de Mysie, est devenue positive depuis que M.Wad* dington (6) a signalé une inscription qui commence par ces mots : '0 îtjpLoç 6 Mucrûv 'Â66ae(Twv (7). Ces My$i Abbaeti, d*après M. Waddington, avaient leur principale ville dans le voisinage des villes phrygiennes de Synaus et d'Ancyre et Ue la ville phrygienne ou mysienne de Cadi, à l'ouest d'^Ezani. L*attribution des médailles en question est donc devenue incontestable.
(1) Sestini, Descr. num, vet, diversU ex mitseiê, p. 964 éi pi. VIII, n* 12. (?) Mionnet, Descr, de méd, ant, Sopplëment, t. VI, p. 4S4, a* 1, 2 «t 3.
(3) Doctr. num. vet. t. II, p. 448.
(4) Mionnet, Descr,, t. II, p. 512, n* 2.
(5) Mionnet, Deecr. SuppS t. VI, p. 434, n* 1.
(6) Voyage numism, en AHe^Mineure, p. 37.
(7) Boeckh, C. I. O. no 3849.
Il nous reste maintenant à examine^ les pièces à la légende ÂBEQN. Les trois médailles que nous avons signalées plus haut sont décrites dans Mionnet, diaprés Pellerin et Sestini, et deux d*entre elles sont conservées au Cabinet des Médailles. Sur celle de Marc Aurèle, au lieu de la légende ABEQN, je suis parvenu à lire avec certitude OABEQN. La lettre A avait été prise par Pellerin pour un A, et bien que la pièce soit très fruste et rognée, on distingue encore les traces de la lettre 0. Voici, en conséquence, la description exacte de cette monnaie :
AYT- KAI- M- ATP- ANTÛNINOC. Tôte laurée de Marc Aurèle à droite.
9. OABEQN. Mercure nu, debout à gauche, tenant une bourse de la main droite et un caducée de la main gauche. M^.
L*at tribu tion de cette pièce à Olba de Cilicie, dont on a d'autres monnaies avec la légende OABEQN, me parait certaine. Quant au bronze de Septime Sévère, au revers duquel Ogure le dieu Lunus, debout, tenant une haste et une pomme de pin, il ne reste en réalité, de la légende que les lettres finales ...EQN. Il est impossible à l'œil le mieux exercé de découvrir la moindre trace des lettres qui précèdent, et si le type nous donne la certitude qu'il s'agit d'une monnaie d'Asie-Mineure, on ne saurait assurer qu'elle doive être classée, comme la précédente, à Olba de Cilicie. Ce n'est pas, dans tous les cas, sur un pareil monument qu'on peut étayer la numismatique d'Aba.
La troisième médaille enfin, est celle du musée de la Propagande, à l'effigie de Lucius Verus ; j'ai cherché vainement à en obtenir une empreinte. Sestini a lu au revers ABEQN ; mais tous ceux qui ont eu l'occasion de se servir des ouvrages de cet auteur savent combien il est suspect; souvent ses lectures sont mauvaises et ses attributions erronées. Pour le cas présent, la pièce décrite par lui resterait la seule qu'il faudrait attribuer à Aba, et si l'on se reporte au dessin figuré sur la planche qui accompagne la description, on se rendra aisément compte qu'il s'agit d'une monnaie très fruste ; les lettres de la légende sont disposées d'une façon anormale. Tout concourt à nous faire admettre que Sestini s'est trompé.
La conclusion de ce qui précède, c'est que les médailles qu'on a attribuées à Aba de Carie ne sont pas de cette ville qui, jus-
qu*à nouvel ordre, doit être retranchée de la nomenclature numismatique (1).
Je m^arrôterais ici sans la découverte faite à Rome, en 1886, d'inscriptions originales ou restituées, dans lesquelles so trouvent énumérés différents rois et peuples de TAsie-Mineure qui Qrcnt alliance avec les Romains à la fin du ii* et au commencement du 1*^ siècle av. J. -G. Ces inscriptions mentionnent les Ëphésiens, les Laodicéens, lesLyciens, Mithridate Philopator et Philadelphe, Ariobarzane, et un peuple dont le nom a été lu 'A6y]vo(. Celte dernière mention nous intéresse particulièrement, et rinscription qui la contient, publiée pour la première Toîs par M. Gatti en 1887 (2), doit être rapportée avec la disposition matérielle que lui donne le savant professeur de Rome :
GYNMÂXOC
La restitution épigraphique de ce texte ne souffre aucune difficulté :
'0 8[ij|xoç 6] 'A6ïîvûv ç(X[oç] aù\L\Layo<i 'P(»)[ixai](»)v.
M. Gatti (3) et après lui M. Mommsen (4), se sont demande quel était ce peuple des *A6Y)vct qui voulurent, comme les Epbésicns, les Laodicéens, les Lycicns, que leur alliance avec Rome fût gravée sur la pierre dans le temple do Jupiter Capitolin.
(1) Cent ce qu*a (i(*j:\ soupçonné M. Barclay Uead, Manual of çreek nicmiVïfuttics. p. 51 y.
(^0 yotUie degli Scavi di anCichilUt mars 1887, p. 110 et 111. (3) Xotisie, loc. cit, (I) ZeiUchrift fikr Xumismatik, 1887, p. 210 et 213.
M.Mommsen pense que, s^il est bien évident qu'il 8*agit d*une peuplade d'Asie*Mineure, comme rallestent les inscriptions congénères, on ne saurait pourtant songer à Aba de Carie. La raison que donne Tillustre savant pour justifier son opinion, c'est que Tethnique de la ville d*Aba est 'Â6é(i)v sur les médailles, et 'A6£6ç d'après Etienne de Byzance. Il préfère reconnaître dans les 'A6iqvoi les 'A66a£TTai de Mysie qui s'appellent, dans les textes, les inscriptions et les médailles : Muaoi 'A66aTTai, ^A66aet- Tot, 'A6aeTTa(. Ce qui parait, selon M. Mommsen, confirmer cette hypothèse, c'est que la terminaison -tjvoC du mot 'A6t3vo( se rapporte plus particulièrement à la Mysie, où Ton trouve ^AoraxiQvoC, *A6u3y;vo{, AaiJi^axiQvoi, IIspYAjjLiQvoC.
Je ne puis partager l'opinion de M. Mommsen, pour plusieurs motifs. Il me paraît d*abord difficile d'admettre que le môme peuple se soit appelé, à la fois et dans le même temps, 'A6iqvoC et 'A66(ZcrTai, car il s'agit ici, comme on le voit, d'une différence fondamentale qui ne repose pas simplement sur une variante orthographique. Le fait, dans tous les cas, aurait besoin, pour être admis, d'une confirmation scientifique. Quant à la terminaison -r^voC, elle se rencontre assez fréquemment dans des pays autres que la Mysie, et nous citerons presque au hasard, Ta6iQvo{, SaXTjvoC, raôîjvot, Se6ajTY)vo(, 'A5ia6t3vo(, etc.
D'autre part, il a été démontré plus haut que le mot 'A^eûv des médailles, invoqué pour repousser l'identification de ^A6iqvo{ avec les habitants d'Aba, n'existe réellement pas et qu'on l'a dû simplement à de fausses lectures de Pellerin el de Sestini. Enfin, pour l'ethnique *A6e6ç donné par Etienne de Byzance, si l'on veut bien se reporter au texte cité plus haut en note, on verra que le géographe de la fin du v* siècle de noire ère ne le propose que comme une conjecture fondée sur la formation d'ethniques similaires : Suvaxat Sk 'ASeùç to è6vixov Btà tov siOiaiiivov toÏç Kaptxor<; tjtcov, o)^ S£{;o(jl£v. Par conséquent, pourquoi ne verrionsnous pas dans le mot ABHNÛN de notre inscription, une correction à l'hypothèse d'Etienne de Byzance? Pourquoi les 'A6y)vo( ne seraient-ils pas les habitants de la ville d'Aba? L'ethnique est de formation aussi correcte que celui de Ta6Yjvo( pour les habitants de Taba, et celui de XaXiQvoC pour ceux de Sala de Phrygie. Un détail matériel seul nous empêche d'être absolument af-
firmalif sur ce point. D*après la disposition du texte épigniphique publié par M. Galli, et que nous avons reproduite scrupuleusement, j*ai remarqué que Tespace compris entre le mot 0 et le suivant, ABHNÛN, est plus grand qu*entre les autres mots de la môme inscription et, de plus, que la lettre 0 a disparu en grande partie par suite d*une cassure. Je me suis demandé si la mutilation n'est pas un peu plus grande qu'elle ne parait 1*0tre dans le texte des Notizie, et si elle ne s*étend pas, sur la pierre, jusqu*au commencement du mot ABHNÛN; en un mot, s*il ne faudrait pas restituer [T]ABHNÛN, ethnique bien connu de la ville carienne de Taba qui était très florissante au premier siècle avant notre ère. J*ai prié M. Tabbé Duchesne de faire part de mes scrupules à M. de Rossi, et Ton me permettra de transcrire ici la réponse que je dois à l'amicale intervention de M. Tabbé Duchesne :
c M. de Rossi m'écrit : M. Gatti a copié Tinscription sur un calque, la pierre étant cachée par le propriétaire. Dans le calque, le T ne se voit pas, mais il y en a Tespace : il est très probable. »
J'ai donc le regret, par suite du mauvais vouloir du détenteur actuel de l'inscription, de ne pouvoir trancher déOnitivement ce petit point d'épigraphie et d'onomastique. Ce qui me fait supposer qu'il s'agit plutôt, peut-être, dans l'inscription, des habitants de Taba que de ceux d'Aba, c'est, outre la rectiOcation à apporter à l'hypothèse d'Etienne de Byzance, que les autres peuples énumérés dans les inscriptions trouvées à Rome sont tous des peuples considérables et importants par leur nombre et leur influence. Âba, dont l'existence ne repose que sur le témoignage d'Hérodien, ne fut jamais qu'une localité sans importance politique, et sa présence à côté des Lyciens, des Laodicéens et des Ephésicns s'expliquerait difficilement. Taba, au contraire, fut une ville très considérable, peuplée, suivant Slrabon, de Phrygiens et de Pisidiens, et qui, à l'époque des campagnes des Romains contre Mithridate, frappait en grande quanlilé des monnaies d'argent et de bronze avec la légende TABHNÛN cl même AHMOC TABUNÛN, légende à rapprocher du texte de l'inscription romaine.
Post^scriptum. — Peu après la publication de l'article qui précède, sur Aha de Carie, M. Gatti insérait une note dans les \otizie dcgll Scavi di Anticlntà (Février 1888, p. 134), dans laquelle il dit n'avoir connu l'inscription que par un estampage, et il ajoute : a II a été conjecturé ])ar M. Babelon que la j)remière lettre du mot ABHNIIN pouvait, sur la pierre, être précédée d'une autre lettre. Vérification faite, on doit reconnaître que cette lettre, non venue à l'estampage à cause de la boue dont la pierre était recouverte, existe réellement. La leçon suivante est donc certaine : Q A['îj[Jt'0; ô]TABHNflN- ^- Gatti a, en outre, publié à nouveau l'inscription, dans le Bullcttino dclla Commissione arr/ieoiogica communale di Roma (1888, p. 138), et il donne comme indubitable la correction que j'ai présupposée. En conséquence, ce que j'indique, dans les pages précédentes, comme une conjecture? très vraisemblable, se trouve pleinement confirmé et revêt tous les caractères de la certitude scientifique (Voyez Revue des lùudes grecques, Avril-Juin, 1888, p. 250).