‹ Mélanges numismatiquesChapitre 107 sur 109 · ABA DE CARIE · texte numérisé non relu

ABA DE CARIE

Etienne de Byzance signale, d'après Hérodien, une ville de "A6ai, en Carie, avec l'ethnique probable 'Afc6; : c'est la seule mention qu'on ait de cette ville dans les auteurs anciens (1).

D'autre part, Eckhel (2) a enregistré, d'après les lectures de Pellerin [3), deux médailles impériales d'Aba. Ces deux pièces qui sont, l'une à l'efSgie de Marc Aurële, l'autre à l'eragie de Sévère Alexandre, portent, toujours selon Pellerin, la légende ABEQN; celle de Marc Aurèle est au type de Mercure, celle de Sévère Alexandre au type de Lunus. Après avoir parlé d'une prétendue ville d'Abas en Lycie et d'Abea de Mossénie, Eckhel conclut que l'attribution des deux médailles dont il s'agît & Aba de Carie, proposée par Pellerin, est Lràs rationnelle, surtout, dil-il, à cause de l'image de Lunus qu'on ne rencontre pas sur les monnaies des villes d'Europe.

Quelques années plus tard, en 1796, Sestini publia un bronze à l'el^gie de Lucius Verus, au revers duquel il lut aussi ABEQN ; le type de cette nouvelle médaille est Pallas Promacbos, avec le

(l)Voieî le pHsage d'Etienne de Byzance : («-■ St aUti 'Ata nélic Ka^iat fi

■npaîlmbt i* ■(■onrâ B,$Xi^tù>aTai Si 'Aïlù; t) ifixii» 3ik Tà> lltis/tlvov tdT,- Kaai-

(Z) Dactr. num. Mt., t. Il, p. 571.

(3) lUeueildt médaiUtt,Z' Supp<, p. 133. 134.

serpent Erichthonius à ses pieds (1). Cette pièce est conservée au musée Borgia, à la Propagande de la Foi, à Rome.

Je rappellerai enfin que Sestini et, après lui, Mionnet ont attribué à Aba de Carie un petit groupe de monnaies autonomes dont la légende est : MÏ^QN ÂBBÂITÛN {i).

Aucune de ces diverses attributions numismatiques n^est fondée, et nous allons démontrer que Aba de Carie, ville peu importante et dont le site est inôonnu, n*a point frappé de monnaies. On pourrait déjà remarquer l'invraisemblance qu'il y aurait à admettre que, sur les médailles, Tethnique de la même ville fût à la fois ABBÂITQN et ABEÛN. Mais il est superflu de s'appesantir sur ce point, car l'opinion de Sestini qui a classé à Aba les monnaies à la légende MÏSQN ABBAITQN, n'a guère été adoptée que par Mionnet. Ces pièces sont, en réalité, de la cité des Abbaettde Mysie, ainsi que l'avait déjà conjecturé Eckhel (3) dont Sestini et Mionnet ont eu le tort de s'écarter. Remarquons* à ce sujet, en passant, une singulière méprise de Mionnet : ce n'est pas la seule de ce genre qu'on puisse relever dans son livre. L'une des pièces qui portent MÏZQN ABBAITQN a été décrite par lui deux fois : la première fois, suivant Eckhel, il l'a donnée aux Abbaeti de Mysie (4) ; la seconde fois, entraîné par Sestini, il la classe à Aba de Carie (5).

Douteuse et conjecturale à l'époque où écrivait Eckhel, l'at* tribution des pièces avec la légende MÏZQN ABBAITQN, à la cité des Abbaeti de Mysie, est devenue positive depuis que M.Waddington (6) a signalé une inscription qui commence par ces mots : '0 8^|i.oç 6 Muœûv 'A65a6[T(ov (7). Ces Mysi Abbaeti, d'après M. Waddington, avaient leur principale ville dans le voisinage des villes phrygiennes de Synaus et d'Ancyre et de la ville phrygienne ou mysienne de Cadi, à l'ouest d'iËzani. L'attribution des médailles en question est donc devenue incontestable.

(1) Sestini, Descr. num, vet, diversis ex museis, p. 364 et pi. VIII, "09 12.

(2) Mionnet, Descr. de tnéd, ant. Supplément, t. VI, p. 434, n^* 1, 2 et 3.

(3) Doctr. num, vet, t. II, p. 448,

(4) Mionnet, Descr., t. II, p. 512, n» 2.

(5) Mionnet, Descr, Supp^, t. VI, p. 434, n*» 1.

(6) Voyage ntonism, en Asie^Mineure, p. 37.

(7) Boeckh, G. 1. G. n» 3849.

Il nous reste maintenant à examiner les pièces à la légende ABEQN. Les trois médailles que nous avons signalées plus haut sont décrites dans Mionnet, d'après Pellerin et Sestini, et deux d'entre elles sont conservées au Cabinet des Médailles. Sur celle de Marc Âurèle, au lieu de la légende ABEQN, je suis parvenu à lire avec certitude OABEQN. La lettre A avait été prise par Pellerin pour un A, et bien que la pièce soit très fruste et rognée, on distingue encore les traces de la lettre 0. Voici, en conséquence, la description exacte de cette monnaie :

AYT- KAI- M- ArP- ANTÛNINOC. Tête laurée de Marc Aurèle à droite.

9. OABEQN. Mercure nu, debout à gauche, tenant une bourse de la main droite et un caducée de la main gauche. MA.

L'attribution de celte pièce à Olba de Gilicie, dont on a d'autres monnaies avec la légende OABEÛN, me paraît certaine. Quant au bronze de Septime Sévère, au revers duquel figure le dieu Lunus, debout, tenant une haste et une pomme de pin, il ne reste en réalité, de la légende que les lettres finales ...EÛN. Il est impossible à l'œil le mieux exercé de découvrir la moindre trace des lettres qui précèdent, et si le type nous donne la certitude qu'il s'agit d'une monnaie d* Asie-Mineure, on ne saurait assurer qu'elle doive être classée, comme la précédente, à Olba de Gilicie. Ce n'est pas, dans tous les cas, sur un pareil monument qu'on peut étayer la numismatique d'Aba.

La troisième médaille enfin, est celle du musée de la Propagande, à l'effigie de Lucius Verus ; j'ai cherché vainement à en obtenir une empreinte. Sestini a lu au revers ABEQN ; mais tous ceux qui ont eu l'occasion de se servir des ouvrages de cet auteur savent combien il est suspect; souvent ses lectures sont mauvaises et ses attributions erronées. Pour le cas présent, la pièce décrite par lui resterait la seule qu'il faudrait attribuer à Aba, et si Ton se reporte au dessin figuré sur la planche qui accompagne la description, on se rendra aisément compte qu'il s'agit d'une monnaie très fruste ; les lettres de la légende sont disposées d'une façon anormale. Tout concourt à nous faire admettre que Sestini s'est trompé.

La conclusion de ce qui précède, c'est que les médailles qu'on a attribuées à Aba de Carie ne sont pas de cette ville qui, jus-

qu'à nouvel ordre, doit être retranchée de la nomenclature numismatique (i).

Je m'arrêterais ici sans la découverte faite à Rome, en 4886, d'inscriptions originales ou restituées, dans lesquelles se trouvent énumérés différents rois et peuples de TAsie-Mineure qui firent alliance avec les Romains à la fin du u* et au commencement du 1*' siècle av. J.-C. Ces inscriptions mentionnent les flphésiens, les Laodicéens, les Lyciens, Mithridate Philopator et Philadelphe, Ariobarzane. et un peuple dont le nom a été lu *A6t)vo(. Celte dernière mention nous intéresse particulièrement, et l'inscription qui la contient, publiée pour la première fois par M. Gatti en 1887 (2), doit ôtre rapportée avec la disposition matérielle que lui donne le savant professeur de Rome :

às^ ^O ABHN(4)N

POJ

<Al GYMMÀXOC

JN

La restitution épigraphique de ce texte ne souffre aucune difficulté :

'0 5[ï1jxo(S 6] 'A6y)vôv

*P(i)[[xa(]a)v.

M. Gatti (3) et après lui M. Mommsen (4), se sont demandé quel était ce peuple des 'A6v}vo{ qui voulurent, comme les Ephésiens, les Laodicéens, les Lyciens, que leur alliance avec Rome fût gravée sur la pierre dans le temple de Jupiter Capitolin.

(1) C'est ce qu*a d^jA soupçonné M. Barclay Head, Manual of greek numisntatics, p. 519.

{2) NotizU degli Scavi di antichita^ mars 1887, p. 110 et 111.

(3) Notisie, loc. cit.

(4) Zeiuchrift fur NumUmatik, 1887, p. 210 et 213.

M.Mommsen pense que, ail est bien évident qu'il B*agit d*une peuplade d'Âsie-Mineure, comme rattestent les inscriptions congénères, on ne saurait pourtant songer à Âba de Carie. La raison que donne Tillustre savant pour justifier son opinion, c*est que Tethnique de la ville d*Aba est *A6éciiv sur les médailles, et 'Afeuç d'après Etienne de Byzance. Il préfère reconnaître dans les 'A6v]vo( les 'A66aetTai de Mysie qui s'appellent, dans les textes, les inscriptions et les médailles : Muoot ^A66atTat, 'A66aet- Tcc, *A6a£tTat. Ce qui parait, selon M. Mommsen, confirmer cette hypothèse, c*est que la terminaison -v]vo{ du mot *A6iqvo( se rapporte plus particulièrement à la Mysie, où Ton trouve

Je ne puis partager l'opinion de M. Mommsen, pour plusieurs molifs. Il me parait d'abord difficile d'admettre que le même peuple se soit appelé, à la fois et dans le môme temps, *A6iqvo( et 'A66aetT(M, car il s'agit ici, comme on le voit, d*une différence fondamentale qui ne repose pas simplement sur une variante orthographique. Le fait, dans tous les cas, aurait besoin, pomr être admis, d'une confirmation scientifique. Quant à la terminaison •yjf^lt elle se rencontre assez fréquemment dans des pays autres que la Mysie, et nous citerons presque au hasard, Ta6iQvo{, 2aXt]vo(, Ta&tjyoi, Ze6aotY2vo(, X8ta6iQvo(, etc.

D'autre part, il a été démontré plus haut que le mot 'A^eûv des médailles, invoqué pour repousser l'identification de ''A6t)vo( avec les habitanls d'Aba, n'existe réellement pas et qu'on l'a dû simplement à de fausses lectures de Pellerin et de Sestini. Enfin, pour l'ethnique *A6e6ç donné par Etienne de Byzance, si l'on veut bien se reporter au texte cité plus haut en note, on verra que le géographe de la fin du v* siècle de notre ère ne le pro* pose que comme une conjecture fondée sur la formation d'ethniques similaires : SOvaxai iï *A6eùç tb èOvtxbv 8tà rbv s{6ia(jiivov xotç Kapixoïç TÔicov, wç 8e(Ço[jiev. Par conséquent, pourquoi ne verrionsnous pas dans le mot ABHNÛN de noire inscription, une correction à l'hypothèse d'Etienne de Byzance? Pourquoi les 'ASyjvoC ne seraient-ils pas les habitants de la ville d'Âba? L'ethnique estde formation aussi correcte que celui dé Ta6iQvo{ pour les habitants de Taba, et celui de SaXv]vo( pour ceux de Sala de Phrygie. Un détail matériel seul nous empêche d'être absolument af-

firmatif sur ce point. D*aprè8 la disposition du texte épîgraphique publié par M. Gatti, et que nous avons reproduite scrupuleusementy j*ai remarqué que Tespace compris entre le mot et le suivant, ABHNÛN, est plus grand qu'entre les autres mots de la môme inscription et, de plus, que la lettre a disparu en grande partie par suite d*une cassure. Je me suis demandé si la mutilation n^est pas un peu plus grande qu'elle ne parait Tôtre dans le texte des Nottzie, et si elle ne s'étend pas, sur la pierre, jusqu'au commencement du mot ABHNQN; en un mot, s'il ne faudrait pas restituer [T]ÀBHNÛN, ethnique bien connu de la ville carienne de Taba qui était très florissante au premier siècle avant notre ère. J'ai prié M. l'abbé Duchesne de faire part de mes scrupules à M. de Rossi, et l'on me permettra de transcrire ici la réponse que je dois à l'amicale intervention de M. l'abbé Duchesne :

« M. de Rossi m'écrit : M. Gatti a copié l'inscription sur un calque, la pierre étant cachée par le propriétaire. Dans le calque, le T ne se voit pas, mais il y en a l'espace : il est très probable. »

• J'ai donc le regret, par suite du mauvais vouloir du détenteur actuel de l'inscription, de ne pouvoir trancher définitivement ce petit point d'épigraphie et d'onomastique. Ce qui me fait supposer qu'il s'agit plutôt, peut-être, dans l'inscription, des habitants de Taba que de ceux d'Aba, c'est, outre la rectification à apporter à l'hypothèse d'Etienne de Byzance, que les autres peuples énumérés dans les inscriptions trouvées à Rome sont tous des peuples considérables et importants par leur nombre et leur influence, Âba, dont l'existence ne repose que sur le témoignage d'Hérodien, ne fut jamais qu'une localité sans importance politique, et sa présence à côté des Lyciens, des Laodicéens et des Ephésiens s'expliquerait difficilement. Taba, au contraire, fut une ville très considérable, peuplée, suivant Strabon, de Phrygiens et de Pisidiens, et qui, à l'époque des campagnes des Romains contre Mithridate, frappait en grande quantité des monnaies d'argent et de bronze avec la légende TABHNÛN et môme AHMOC TÂBHNÛN, légende à rapprocher du texte de l'inscription romaine.

Post-scrlptum. — Peu après la publication de l'article qui précède, sur Aba de Carte y M. Gatti insérait une note dans les Notizie degli Scavi di Antichità (Février 1888, p. 134), dans laquelle il dit n*ayoîr connu l'inscription que par un estampage, et il ajoute : « Il a été conjecturé par M. Babelon que la première lettre du mot ABHNON pouvait, sur la pierre, être précédée d'une autre lettre. Vérification faite, on doit reconnaître que cette lettre, non venue à l'estampage à cause de la boue dont la pierre était recouverte, existe réellement. La leçon suivante est donc certaine : O AL'HH-o; 6]TABHNflN- M. Gatti a, en outre, publié à nouveau l'inscription, dans le Bullcttino délia Commissione archeologica communale di Roma (1888, p. 138), et il donne comme indubitable la correction que j'ai présupposée. En conséquence, ce que j'indique, dans les pages précédentes, comme une conjecture très vraisemblable, se trouve pleinement confirmé et revêt tous les caractères de la certitude scientifique (Voyez Revue des Etudes grecques y Avril-Juin, 1888, p. 256).

Page 1