‹ Mélanges offerts à M. Émile PicotChapitre 268 sur 320 · LE ROMAN DU LEVRIER ARCFIILES · texte numérisé non relu

LE ROMAN DU LEVRIER ARCFIILES

Roman du lévrier Archilês est écrit en vers de douze syllabes exactement rimes et répartis en tirades plus ou moins longues. Le style est de la dernière faiblesse, sans vie, sans couleur. La rime est obtenue à l'aide des plus misérables chevilles. L'auteur possède assez bien le français qu'on écrivait de son temps : toutefois il emploie pour au lieu de par (v. 26), et il faut noter qu'il fait usage de mainnionÇy. 23), mot peu répandu en France au moyen âge. Ces deux indices, quoique légers, dénoncent un Italien. Ce qui parle surtout dans le même sens, ce sont les deux passages où il est question de l'Italie (v. 47 et s., V. 67), et que je ne crois pas qu'un Français ait pu écrire. La forme même du nom du héros, ArchiVes (pour AchiUs), me paraît aussi (bien que je n'aie pas d'exemple précis à alléguer) indiquer une provenance italienne. Quant à l'idée de donner à un lévrier le nom d'un guerrier illustre dans le cycle de Troie, elle a pu se présenter à l'esprit d'un écrivain quelconque ; je rappelle que dans la 8*^ pastourelle de Froissart, il est question d'un lévrier qui s'appelle Hector. Où vivait l'auteur de notre poème ? Selon toute vraisemblance, dans l'une des nombreuses cours princières du nord de l'Italie, où la culture française est restée florissante jusqu'au début du xv^ siècle. Mais il est impossible de préciser davantage, si l'on ne veut pas s'abandonner aux conjectures. Il faut attendre aussi quelque découverte ultérieure pour se prononcer définitivement sur le caractère général de cette œuvre tronquée où, à défaut de mérite littéraire, il y aurait probablement, si on la possédait tout entière, à relever quelques traits intéressants pour la peinture de la vie aristocratique dans la vallée du Pô au déclin du moyen âge.

On dist aucune fois en commune rayson Que rayson figurée est une ficcion .

Les figures d'Ovide nous monstrent par rayson Qu'on puet bien figurer par bonne opinion 5 Les choses de ce monde que tous les jours voit on.

Li livres de Renars ' nous en fait mencion,

Quant il mena la guerre contre le roy Lion :

Mainte belle figure par consolacion

Y est bien figurée, et par bonne accion, 10 Dont on puet bien sentir, en l'operacion,

De bons cnseingnemens en bonne advision,

Quant on a de l'ouir bonne devocion

Et de bien retenir certaine entencion.

A ce tamps que Renars fist la dissencion 1 5 Contre Lyon son roy, qui dominacion

Doit avoir sur les bestes senz contradiccion,

Parloient moult de bestes, faisans colacion

De la guerre morteuse qui dura grant foison :

Ours, lyon et liepart, leu, renars et taisson, 20 Cerf et daing, porc sauvaige, connin et hérisson,

Lièvre, gouppil^ et chas, tigre, serpent, dragon,

Kastor et porc espy et singes et mainmon 5,

Pantere et le chamiau, oliffant et grifion,

Lycorne et coq basille *, qui d'un regart félon 25 Met créature humaine a execucion.

Vaches, buefs et toreaux, chievre, brebis, mouton

Et autres plus[eur]s bestes de diverse façon 5 :

Qui nommer les vouldroit, trop [temps ^] y mettroit on;

Mais pour nostre matière mettre a conclusion 30 Selon nostre y[n]troïte formée de raison,

Vouldray exerciter ^ et par probacion

La matière que j'ay pris par eleccion.

Il est bien vérité que grande mencion

Font li noble seigneur de haulte estracion 35 De levriés, quant il sont courtois et bel et bon.

Car c'est pour un seigneur grant recreacion

Et moult grande plaisance, selon m'opinion : Je l'appelle trésor grant par companson,

1. Ici et plus loin (vv. 14 et 19) la dernière syllabe du mot renars paraît avoir été grattée intentionnellement, mais la leçon n'est pas douteuse, car les quatre dernières lettres transparaissent encore sous le grattage.

2. L'auteur ne paraît pas s'être aperçu que renars et gouppil faisaient double emploi.

3. Variété de singe. Sur ce mot mauimon, voir Romania, XXXVIII, 556 et s., où j'ai précisément cité ce vers de notre poème.

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