‹ Mélanges offerts à M. Émile PicotChapitre 271 sur 320 · L'ART POÉTIQUE ABRÉGÉ · texte numérisé non relu

L'ART POÉTIQUE ABRÉGÉ

DE Claude de Boissière (1554)

Dans une note succincte de notre édition de l'Art poétique de Tliomas Sebillet ', nous avons indiqué l'intérêt que présente l'abrégé peu connu, que publia en 1554 le dauphinois Claude de Boissière. Il nous paraît utile de compléter aujourd'hui ces indications rapides; l'ouvrage est fort rare, mais non dénué de valeur; double raison pour lui consacrer quelques pages.

Sur l'auteur les renseignements n'abondent pas : nous savons seulement qu'il était originaire du diocèse de Grenoble et qu'il enseigna les mathématiques à Paris de 1554 à 1608 -. Son livre même nous donne les noms de quelques personnages connus, avec qui il se trouva lié. C'est là en somme fort peu de chose. Quant à son ouvrage, on s'explique facilement qu'il soit resté inconnu de nombreux érudits : il ne figure pas au catalogue de la Bibliothèque Nationale et nous n'en avons découvert jusqu'ici que trois exemplaires : l'un à la Bibliothèque de la Sorbonne (R ra 247), un autre à la BibUothèque Municipale de Lyon (342 421), le troisième enfin minutieusement décrit par l'éminent bibliographe auquel ces lignes sont dédiées. Nous nous contenterons donc d'en rappeler ici le titre exact : Art poétique reduict en abrège en singulier ordre et souveraine méthode, pour le soûlas de V aprehension et récréation des esprit:^. Faict et composé par maistre Claude de Boissière, Daulphi-

1. Th. Sebillet, Art Poétique français. Édition critique. Paris, 1910, p. XXII, n. I.

2. A. Rochas, Biogrdpljïe du Dutiphiiié, Paris, 1 861, t. I, p. 1 57.

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fiois. Au-dessous du monogramme de Jean Gentil, se trouvent les indications suivantes : Avec privilège du Roy. Imprimé à Paris, par Annet Brière, à l'enseigne sainct Sébastian, rue des Forées, pour hiy et pour Jehan Gentil, marchand et bourgeois de Paris, au Palais près la chapelle sainct Michel^ à renseigne delà fleur de LÎT^ couronnée. iJS4 '•

Cet opuscule a de plus été réimprimé, mais sans nom d'auteur, à la suite de l'Art Poétique de Sebillet, dans les éditions de 1556, 1564, 1573, 1576. Le texte est le même, sauf d'insignifiantes variantes. Mais en tête du volume de 1554 se trouvent plusieurs pièces qui n'ont pas été reproduites dans les éditions suivantes : d'abord un sonnet à M"* de la Ha3'e, suivi du privilège, d'un dizain également dédié à Marie de la Haye, puis d'un avis au lecteur. Notons que le privilège, daté du 7 septembre 1554, concerne « quatre petis livres, dont l'un est intitulé l'art d'Arithmeticque, le second Musique, le tiers le jeu Pythagoricque dit Rhythmomachic, le quart abrègement de l'Ars poétique ». Quant aux pièces de vers, nous croyons devoir, vu leur rareté, les reproduire entièrement ici, ainsi que l'avis au lecteur :

1° A MA DAMOISELLE DE LA HaYE.

Sonet.

Le ciel jaloux de rimmorteUe gloire.

Qui surpassait des pôles la graudeur

Par le renom du triomphant honneur

De Vhonime ami des filles de Mémoire, Pour se venger s'efforçoii la victoire

Faire boitter par injuste malheur,

Obscurcissant des dames la haulteur

Par le mesprisde Voubliance noire.

Mais les neuf sœurs compagnes d'Apollon

D'un fier regard et courage félon

Contre le ciel animèrent nature,

I. Notre description est faite d'après l'exemplaire de la Sorbonne. Cf. E. Picot, Catalogue des livres... de feu M. le baron James de Rothschild. Paris, 1885, 1. 1, p. 2 et 7.

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A façonner une dame qui luit

Plus hault encor, que des hommes le bruit. Haye c'est toi du monde la dorure.

En clair té Vail s'eshlouit.

2° A Ma Damoiselle Marie de la Haye. Èpi^ravime de Claude de Boissiere.

Si mon esprit pouvoit estre inspiré Du tien heureux, ô toi ma seule muse, L'instinct divin de ta vertu infuse M'enflameroit au bien qu'ay désiré, C'est de t'offrir de ma lyre confuse Les rudes chantz pour les rendre embellis Par la douceur des tiens les plus polis. Qui soient chantez sur le mont de Pernaze, Aussi n'ay beu au fleuve de Pegaze Comme toi Haye egalle au royal lis.

Au lecteur.

Amy lecteur, je t'ay préparé ce mien petit oeuvre au plus brief qu'il m'a esté possible, Ce neantmoins contenant en soy tout l'art poétique : mais congnoissant que ceux qui traictent plus amplement d'une chose, quelque foys peuvent mieux speciffier et diffinir chacune diction, ne veux aucunement desroguer à ceux qui plus au long par cy devant en ont escript. Joinct aussi qu'en ce mien traicté, je ne pretens innover chose quelconque, ains seulement te proposer un abrégé de l'art poétique, que j'ay extraict, tant du livre autresfois faict par Sibillet, comme d'aucuns autres autheurs. Etay ce faict à cause que la promptitude de nostre esprit quelque fois ne peult souffrir longuement estre retenue en une chose, ains se délecte à ce qui par brièveté luy est proposé : tu recepvras donc en la meilleure partie, ce que pour le soulagement de ton esprit je te présente.

Nous avons transcrit in extenso ces différentes pièces, d'abord parce qu'elles ne figurent que dans l'édition princeps, puis parce qu'elles constituent un des rares documents qui nous éclairent sur les relations littéraires et amicales de Claude de Boissiere. Ses rapports avec M"^ de la Haye' nous permettent de le rattacher à ce groupe qui, après la publication de la

I. Cf. La Croix du Maine, II, 89, et Chamard,7oac/;/;H du Bellay, Lille, 1900, 249-255 et 489.

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Deffence et Illustration, réunit Sebillet, ouvrier de la première heure, aux poètes plus illustres, mais quelque peu jaloux et défiants au début ', par qui la Pléiade triompha définitivement.

Le corps même de l'ouvrage a été reproduit à la suite des quatre éditions de Sebillet que nous avons mentionnées plus haut ; il constitue un abrégé de VArt Poétique de cet auteur, qui avait paru en 1548. Mais on ne saurait trop insister sur la netteté frappante de ce résumé, sur le don de la formule brève et synthétique, que Boissière possède à un tout autre degré que son modèle. Il suit assez fidèlement l'ordre adopté par Sebillet, à qui il emprunte presque toujours ses exemples. Mais il apporte une clarté inattendue sur mainte question où son devancier se perd en distinctions subtiles, en digressions oiseuses, en définitions approximatives et contradictoires. Quelques lignes (f° 4 v° et 5 r°) lui suffisent pour débrouiller la théorie si complexe de la syllabe féminine, délayée bien inutilement par Sebillet en deux chapitres diff"érents de son traité ^. Puis étudiant^ fort judicieusement, la valeur des syllabes avant leur agencement, il résume le long et confus chapitre des diphtongues en une brève définition accompagnée d'un tableau synoptique : une diphtongue est « la contraction de deux voyelles en une syllabe » ; son contraire se nomme diastole '. Laissant de côté toutes les particularités de phonétique et de flexion qui font du chapitre ix de Sebillet un fragment de grammaire égaré au milieu de son Art poétique, il établit tout d'abord une excellente distinction, qui lui est personnelle. « En toute poésie sont troys choses nécessaires, à sçavoir mesure, consonance et situation » (f. 5 v°). Par mesure il entend le nombre de vers qui convient aux diff'érentes compositions poétiques et le nombre de syllabes qui constituent

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