Globe, 14 juillet
8. Revue Encyclopédique, t. XXVIII, p. 871 ; Débats, 14 juillet ; La Réunion 14 juillet, où Othello est considéré comme une « source » entre autres de Y Amour Africain.
9. Débats, 4 juillet 1825 ; Le Figaro se plaint que la hrièveté de l'Amour Africain ait forcé l'auteur à sacrifier quelques développements historiques et pittoresques, 12 juillet 1827.
10. « Il y a sans doute plus de vérité, mais c'est une vérité hideuse. » Courrier Français, 16 juillet.
11. Le Globe aime « cette peinture hardie de l'amour et de l'amitié d'un sauvage. » Cf. aussi Pandore, 12 juillet.
évitait les considérations oiseuses, les tirades morales ou philosophiques; enfin il s'exprimait en humble prose '; et, pour que la poésie ne perdit pas ses droits, Mojana, s'adressant à son maître, le nommait trois fois en dix lignes : « Mon lion ! ». Ce « lion » est comme l'étendard du jeune romantisme2. Trois ans plus tard, Dona Sol pourra à son tour donner du «lion» à son beau proscrit sans scandaliser l'auditoire. D'une façon générale, les audaces interdites à l'Odéon ou à la Comédie étaient tolérées sur les scènes secondaires 3 : vérité en deçà des boulevards, erreur au delà! Les critiques classiques admettent qu'un vaudeville s'affranchisse des règles, qu'un auteur donne libre carrière à son imagination dans ce genre frivole \ Aussi Rochefort et Duport ont-ils eu soin de sacrifier à la muse boulevardière : il y a dans les Proverbes, comme dans tout bon vaudeville, une intrigue amoureuse qui se clôt par le mariage de Lisbeth avec son cousin Auguste ; il y a des rôles comiques ' et des épisodes divertissants 6 ; il y a enfin de la musique et des chansons : au beau milieu de Y Amour Africain, Mojana entonne des couplets en l'honneur des Arabes du désert7 ! Comment prendre au tragique des revendications présentées avec cette insouciance? Ce mélange d'audace et de légèreté, d'innovations hardies et de procédés faciles caractérise la plupart des pièces jouées à cette époque sur les théâtres des boulevards et spécialement aux Nouveautés 8. On y donne Julien ou vingt-cinq ans d'entracte, Paris et Londres, départ, séjour et retour « roman vaudevillesque en trois époques ; » en octobre nous aurons un « Faust, pièce lyrique. » Avec les œuvres des Dartois, des Théaulon, des Mélesville et des Joly, les Proverbes au Château, en dépit et même à cause de leur retentissement éphémère, contribuèrent à l'affranchissement de la comédie9.
1. Cf. Globe, 14 juillet : « Un Africain qui se sert de son poignard en prose ! A la troisième scène ! sans débiter même une petite tirade sur la jalousie ou l'immortalité de l'âme ! »
2. Rochefort et Duport avaient prudemment remplacé cette appellation énergique par le banal « mon seigneur. » Cf. Courrier des Théâtres, 16 juillet. Mérimée semble l'avoir empruntée, ainsi que la plupart des échantillons de style arabe qu'il introduit dans sa pièce, à son cousin, arabisant distingué. Cf. Lettres à une Inconnue, t. II, p. 131.
3. Cf. Globe, t. I, p. 467 ; t. VI, p. 269 ; Mercure du XIXe siècle, t. XIII, p. 337 ; t. XVIII, p. 163.
4. Cf. Quotidienne, 25 juillet ; Mentor, 12, 14 juillet ; La Réunion, 14 juillet.
5. Entre autres, celui de Bouffé, célèbre farceur que les Nouveautés venaient de s'attacher.
6. Le spectacle se terminait par des danses. Cf. H. Lecomte, loc. cit.
7. Presque tous les critiques font l'éloge de ces « couplets spirituels, » dont la musique était due à M. Brancourt, chef d'orchestre du Théâtre des Nouveautés. Cf. Courrier des Théâtres, 16 juillet ; Quotidienne, 25 juillet, etc.
8. Ouvert le 1er mars 1827, ce théâtre cherchait à attirer par sa hardiesse et donnait dans le romantisme. Dans le comité de lecture figurent Ch. Nodier, A. Pichot, F. Soulié.
9. Le Figaro constate que la pièce était « très attendue ; » la Pandore « qu'il y avait beaucoup de monde à la représentation. » « Encore quelques échecs comme celui-là, s'écrie le rédacteur du Globe, et le romantisme envahit la scène.
Enfin la fortune de la pièce nous indique ce que les romantiques pouvaient attendre du public et des acteurs. Ceux-ci s'essaient timidement à entrer dans des rôles qui leur paraissent encore bien étranges : Mme Albert joue « avec sensibilité, » Armand accepte de se grimer en Bédouin et de mettre dans son jeu un peu de la fougue qui doit caractériser les « fils du désert1. » Mais, dans l'ensemble, l'interprétation fut hésitante et timide : le même Armand s'attacha à mourir avec noblesse ; Derval se sentit mal à l'aise dans l'habit et le personnage d'un pacha qui n'avait plus rien de celui de Scribe2 ; Bouffé lui-même accorda bien peu d'importance à son rôle de valet ridicule puisqu'il néglige de le mentionner parmi ses créations de l'année3. L'incertitude des acteurs se communiqua au public : les arrièrepensées des auteurs lui échappèrent : « Cette parodie, dit le Globe, était trop fine pour le public, dont la moitié l'a prise au sérieux et l'autre n'a su s'il fallait applaudir ou siffler \ » D'autre part la pièce de Mérimée lui sembla trop violente, trop précipitée ; les spectateurs goûtèrent médiocrement les outrances du dialogue et le dénouement parut « indécent5. » Bref, ce fut l'échec ; échec d'ailleurs honorable puisque la pièce eut, du 11 au 24 juillet, dix représentations. Mais les auteurs durent se résigner à retrancher, dès le lendemain de la première, quelques audaces et à corser la partie vaudevillesque au détriment de la partie littéraire6.
Les critiques se partagèrent : les uns, classiques à tous crins, virent dans cette atteinte portée aux traditions théâtrales, un véritable crime contre le bon goût et le patriotisme 7. Parmi les romantiques, certains félicitèrent les auteurs de leur malheureuse hardiesse 8. Les plus modérés, ne pouvant nier l'insuccès, essayèrent de l'expliquer et en firent porter la responsabilité aux acteurs et aux vaudevillistes9.
En somme la réputation de « Clara » sortit, pour ses amis, à peu
1. Cf. l'article du Courrier des Théâtres du 13 juillet, spécialement consacré à l'interprétation.
2. Cf. la plupart des articles cités et spécialement le Mentor, 14 juillet.
3. Bouffé, Mes souvenirs, 1880. Il n'y est nulle part question des Proverbes.
4. « Le public a ri de bonne foi des choses que l'on croyait critiquer. » Quotidienne, 25 juillet ; cf. Mercure du XIXe siècle, t. XVIII, p. 119.
5. Constitutionnel, 17 jiiillet ; Débats, 14 juillet ; le rédacteur du Globe affirme que « les spectateurs n'y ont rien compris, pas plus que si les interlocuteurs avaient parlé arabe. »
6. « Le dénouement a été changé; il est mieux! Zeïn n'est plus tué et Sidi Nouman n'accable plus d'injures la sensible Mojana. » Courrier des Théâtres, 16 juillet. « On a ajouté une scène aux Proverbes au Château, c'est l'exécution d'un mélodrame par Bouffé seul, » id., 17 juillet.
7. La note la plus caractéristique est celle du Courrier des Théâtres, 8 juillet.