UN DISCOURS INÉDIT DU PÈRE GARASSE
L'Oraison funèbre de Jeanne Guichard, ancienne abbesse de la Trinité de Poitiers,
PAR Charles Flachaire1.
Le P. François Garasse mourut à Poitiers, à la fin de 1631, de la peste contractée par lui en soignant les malades. L'oraison funèbre que nous publions est donc probablement sa dernière œuvre, puisque la religieuse qui en est l'objet mourut elle-même, en cette ville, le 13 février 103 1 .
Il n'y a point lieu de craindre que le manuscrit des Archives départementales de la Vienne (série H, Trinité, liasse 8, ch. n, art. 25) nous trompe en attribuant ce discours au célèbre auteur de la Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps. Garasse prêcha toujours. Il avait fait déjà au moins une oraison funèbre, — çn 1616, à Bordeaux, celle du président André de Nesmond, publiée à Poitiers en 1617. Sa manière du reste s'y reconnaît bien, sa verve chaude, encore qu'un peu attiédie par les années, sa familiarité discursive. Il n'eut pas le temps
1. Charles Flachaire fut tué le 10 septembre 1914, comme sous-lieutenant chef de la section de mitrailleuses du 255e d'infanterie, à Ifeippes, sur une des collines de la rive gauche de la Meuse, à l'extrême droite et au pivot d'appui de la ligne de bataille et du front de la Marne. Il sortait d'un combat long et âpre, où, après avoir refoulé plusieurs fois et décimé l'ennemi, assuré le repli de son bataillon vers Souilly, et sauvé son matériel, il revenait défendre une compagnie attardée. à Pierrelatle ( Drame) en 1887, fils d'un instituteur public de la Drame, brillant élève de son père d'abord, puis du collège de MorUiUmar, puis de Louis-le- Grand, sorti de l'Ecole normale supérieure et reçu à l'agrégation des lettres en 1911 avec le n° I, il avait fait, à la Sorbonne, pour le Diplôme d'Etudes supérieures un travail éritdit et élégant, sur un sujet neuf et intéressant pour l'histoire littéraire comme pour l'histoire religieuse de la France : la Dévotion à la Vierge dans la première moitié du xvne siècle. Ce travail, paru d'abord, en 1916, dans la Revue de l'Histoire des Religions, a été aussi publié à part (librairie Ern. Leroux).
Charles Flachaire marquait l'intention de continuer dans cette voie. Il avait amorcé déjà des études sur le XL Ve siècle. Il appartenait au groupe des Catholiques démocrates qu'on nommait autrefois le Sillon ; il y fut un conférencier ardent et éloquent. Professeur de seconde à Nevers, puis de première et première supérieure à Poitiers (oct. \9\3-juillet 1914^, il y prépara, avec succès, et fit recevoir (i l Ile oie normale supérieure plusieurs élèves.
de publier ce discours, et si, après lui, on l'oublia (la notice de Jacqueline Bouette de Blémur, dont nous dirons un mot plus loin n'en parle pas), c'est que les relliquiae du fécond jésuite étaient si nombreuses ! — 24 volumes, dit Sottwell, « sur l'Ecriture sainte en diverses matières de piété ». — Sans compter que les Jésuites que Garasse avait plus d'une fois compromis, et qui en 1624 supprimèrent tant qu'ils purent son apologie, ne devaient pas tenir beaucoup à entretenir sa mémoire. On sait que les Mémoires de Garasse n'ont été exhumés qu'au xixe siècle.
Le manuscrit est une copie du xvne siècle : — grandes pages, soigneusement écrites, au recto et au verso ; — peu de corrections, et des corrections du copiste lui-même; — assez peu de fautes, sauf dan3 les citations latines, et aisées à rectifier.
Il résulte d'une indication du discours que la prononciation dut avoir lieu le 20 février, encore qu'il n'en soit pas fait mention dans les renseignements donnés sur les obsèques par les Eloges de plusieurs personnes illustres en piété de F ordre de Saint-Benoist (t. I).
La mère Jacqueline Bouette de Blémur consacre en effet en 1679, une longue et intéressante notice à l'héroïne que Garasse eut à célébrer, et dont l'originalité pouvait plaire à ce fervent ] olémiste. Ce n'était pas seulement une personne d'assez haut parage que Jeanne de Guiscard ou de Guichard ou Guichard de Bourbon, fille du sieur Jean Guichard — de Peray ou de Peré, et d'une demoiselle de la maison de Lavedan, nièce de Louise II de Bourbon de Lavedan, abbesse de Fontevrault et de Jeanne VI de Bourbon de Lavedan, abbesse de la Trinité de Poitiers. Ce fut une de ces religieuses militantes qui se consacrèrent avec tant d'entrain, dans le commencement du xvne siècle, à promouvoir la Contre-réforme. D'une famille protestante, elle devint, de convertie, convertisseuse. Entrée en religion en 1597 au couvent des Bénédictines de la Trinité où sa tante était abbesse, elle lui succéda deux ans après, et fut la 42e supérieure de la maison huit fois séculaire. Elle y fit de bonne besogne, rétablit énergiquement la stricte observance, et n'en doubla pas moins le nombre des religieuses. Elle ne borna pas à Poitiers son activité. Nulle plus qu'elle ne fit essaimer l'Ordre. Elle fonda, dans l'Ouest, six maisons : Baugé en 1620, Laval en 1621, Vitré en 1625, Redon et Niort en 1629. Elle en fonda une en Auvergne : à Dorât, en 1624. Elle avait tenu à rendre son abbaye triennale, pour se conformer à la règle ; elle ne se démit pourtant que l'année même de sa mort. Elle avait du reste pris une coadjutrice. Elle eut une mort très belle, vigoureuse comme sa vie. Exhortant jusqu'à la fin ses filles, elle se fit asseoir pour mourir.
On verra, nous l'espérons, par le discours que nous ne croyons pas inutile de ressusciter, que son panégyriste, fait pour la comprendre, la comprit. (D'après les notes de Charles Flachaire) ,