‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 4 sur 34 · LA SITUATION · texte numérisé non relu

LA SITUATION

Ce que nous avions prévu, ce que nous avions prédit arrive. La révolution tourne à la démocratie bourgeoise et doctrinaire ; le gouvernement provisoire, composé d'éléments hété-

(1) Le 24 février 1848 avait vu sombrer, en France, la monarchie constitutionnelle. Un Gouvernement provisoire avait été acclamé. Il se composait de MM. Dupont (de l'Eure), Lamartine, C rémieux, Fr. Arago, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès et Marie, auxquels furent adjoints presque aussitôt MM. Armand-Marrast, Louis Blanc, Ferdinand Flocon et l'ouvrier Albert. Jamais hommes de plus de probité, de zèle et de dévouement ne se trouvèrent placés à la tête d'une nation. Jamais, devant leur propre conscience, aucuns chefs d'État ne furent animés de plus loyales r intentions. Mais toute conscience est plus ou moins éclairée; elle parti - ^ cipe des erreurs comme des lumières de l'intelligence, ainsi que des har hitudes et des préjugés de l'éducation. Celle du Gouvernement provisoire ne comprit pas assez que la réforme politique inaugurée par la x chute de la monarchie et l'avènement de la République n'était, dans la .pensée du peuple, que l'instrument de la réforme sociale, et qu'il était dans la nature même des choses que celle-ci devint, non pas l'œuvre de ^quelques-uns, mais bien l'œuvre de tous, entreprise et continuée par tous, ï*, sous l'égide de la liberté. Sauvegarder la liberté : voilà donc à quoi se réduisait, en définitive, la tache du Gouvernement de février. Malheureusement, de tous ceux qui le composaient, aucun ne savait interpréter, aucun ne représenta la Révolution. De là toutes les fautes de ce Gouveï-

rogènes, vient d'opérer sur lui-même une sorte d'épuration. Les hommes restent ; les principes sont éliminés. Des fautes graves ont accéléré ce résultat, d'ailleurs inévitable. Nous allons les relater en quelques lignes : ce sera comme le préambule de notre profession de foi.

nement, ses timidités et ses contradictions. Assailli, d'un côté, par les exigences d'une plèbe nombreuse, à qui le régime monarchique avait interdit toute initiative, et que son ignorance exposait sans défense aux séductions, aux impulsions d'ambitieux meneurs, en même temps que son instinct et ses souffrances l'incitaient au désordre, le Gouvernement s'immisça dans des questions qui ne le regardaient pas, et pour la solution desquelles il n'avait et ne pouvait avoir ni mission ni capacité. Il se laissa emporter à des promesses et à des mesures aussi dangereuses pour le peuple, qu'elles abusaient, que pour lui-même, parce qu'elles autorisaient à mettre en doute sa sincérité. Inquiété, d'un autre côté, par les réclamations, quelquefois même par les menaces des anciens partis, hostiles à la République, il essaya de les apaiser par d'imprudentes concessions; il les caressa, il rechercha leur appui. Il aurait voulu, à bonne intention, sans doute, mais assurément avec peu de sagesse, accorder les théories les plus contraires, concilier les plus extrêmes divergences. Nous l'avons vu, pendant deux mois, dépenser vainement à cette tâche impossible une prodigieuse activité et d'incroyables efforts.

Dès le 24 février il avait dû, sous la pression de la multitude, proclamer tout d'abord la République. Une foule de décrets avait suivi. La peine de mort était abolio en matière politique; le drapeau tricolore était maintenu contre le drapeau rouge, dans lequel, bien à tort, on avait cru voir le symbole et la menace d'un nouveau terrorisme; le droit au travail était reconnu; les heures de travail étaient réduites; une Commission de gouvernement ouvrait, au palais du Luxembourg, sous la présidence de M. Louis Blanc, d'oiseuses conférences sur l'organisation du travail ; des ateliers nationaux étaient créés. En même temps qu'il convoquait une assemblée nationale, qui serait chargée d'élaborer une constitution, le Gouvernement décrétait encore le suffrage universel et direct, l'abolition de tout cens d'éligibilité, l'admission de tous les citoyens dans la garde nationale sédentaire, l'institution d'une garde nationale mobile, la complète liberté de la presse, la liberté religieuse, l'abolition du serment politique, la suppression des titres de noblesse, l'émancipation des esclaves dans nos colonies, le droit de réunion, le droit d'association, la réforme des impôts jugés les plus onéreux au travail et aux travailleurs, etc., etc.

Les élections générales à l'Assemblée constituante avaient été fixées d'abord au 9 avril. Cédant à certaines exigences, qui provenaient à la fois et des hommes et des choses, le Gouvernement provisoire, par un décret du 26 mars, les avait reportées au 23 avril, jour de Pâques, et il avait fixé au 4 mai la réunion de l'Assemblée nationale. Ce délai, dont la réaction se plaignit beaucoup, ne profita qu'à elle seule.

Quelques journées de sinistre présage s'étaient déjà levées sur le berceau de la jeune République.

Au 16 mars, une partie de la garde nationale, mécontente plus encore

LE RBi>BES£NTÀflî DO t>EUt»LE — 1848 3

la victoire du 24 février avait amené au pouvoir trois partis différents, renouvelés de nos anciennes luttes : le parti girondin ou thermidorien, représenté par le National; le parti montagnard, représenté par la Réforme; le parti socialiste-communiste, représenté par Louis Blanc.

La monarchie étant exclue, ces trois partis embrassaient la totalité de }' opinion.

de la révolution qui venait de s'opérer que de la suppression des compagnies de grenadiers et de voltigeurs, récemment décrétée par le Gouvernement provisoire, se porta, menaçante, à l'Hôtel-de- Ville, siège du Gouvernement. Cette manifestation ne parut que ridicule : on l'appela la Journée des bonnets à poil. Mais, le même jour, —fait beaucoup plus grave, parce qu'il devait aliéner les paysans au nouvel ordre de choses, — un décret était rendu, par lequel, sur la proposition de M: Garnier-Pagès, qui avait succédé à M. Goudchauz au ministère des finances, un impôt extraordinaire de 45 centimes était établi sur les quatre contributions directes.

Le lendemain, 17 mars, en réponse à la manifestation bourgeoise de la veille, les ouvriers organisèrent une contre-manifestation : ils s'y trouvèrent au nombre de 150,000; mais parmi eux s'étaient glissés d'obscurs conspirateurs, séïdes d'Auguste Blanqui, prêts à profiter de toute occasion qui leur serait offerte pour entramer cette multitude, épurer le Gouvernement provisoire, prendre la place des exclus et instituer une dictature. L'occasion leur fit défaut : ce fut partie remise.

Enfin éclata la journée du 16 avril. Le Gouvernement provisoire n'ignorait pas les complots tramés contre lui : il savait, en particulier, que Blanqui rêvait pour lui-même une dictature qu'il comptait partager avec Louis Blanc et Ledru-Rollin, soupçonnés, non sans motif, de prêter l'oreille à ses propositions. Instruit des forces dont pouvaient disposer les conspirateurs, le Gouvernement se croyait arrivé à son dernier jour et se préparait à tomber, en faisant tête à l'orage, avec grandeur et fermeté. Il triompha cependant, et cela sans une goutte de sang répandu, grâces à un généreux retour de la part de Ledru-Rollin, grâces aussi à l'empressement des légions de la garde nationale, qui accoururent en foule se presser autour de l'Hôtel-de- Ville, et déconcertèrent ainsi le plan des conjurés. Mais le soir, lors du défilé des gardes nationaux devant le Gouvernement provisoire, aux cris de : Vive la République ! Vice le Gouternement provisoire ï se mêla soudainement celui de : A bas les communiste* 1 Ce cri était une menace à l'adresse de toutes les sectes socialistes, confondues dès-lors dans une commune réprobation; il était la négation du caractère social de la révolution accomplie au 24 février. La journée du 16 avril devint ainsi le commencement du triomphe de la bourgeoisie réactionnaire : elle contenait en germe les funèbres journées de juin et le coup d'État du 2 décembre, qu'il ne nous est pas permis de qualifier.

(Voir, pour les détails, V Histoire de la Révolution de 1848, par Garniertagès, et celle de Daniel Stem.)

Il semblait donc que le gouvernement provisoire, par l'incohérence même de sa composition, dût exprimer, aux yeux de la France, la conciliation de toutes les idées, de tous les intérêts. La bourgeoisie et le prolétariat joignant leurs mains sur l'Organisation du travail, comme sur l'évangile de l'avenir, on pouvait croire que le problème de la misère, écarté par le gouvernement déchu, allait être résolu par le nouveau, amiablement et pacifiquement.

Nous venons de voir, pour la millième fois, ce que valent ces conciliations qui ne reposent que sur de vagues sympathies, et qu'aucun principe ne consolide.

La conduite qu'avait à tenir le gouvernement provisoire était pourtant bien simple et toute trouvée. Poser résolument, énergiquement, le problème du prolétariat ; occuper et nourrir les ouvriers; ramener la classe bourgeoise; puis, en attendant l'assemblée nationale, faire du statu quo républicain : voilà ce que le bon sens, d'accord avec la haute politique, commandait au gouvernement provisoire.

Dans une situation ainsi faite, conserver tout c'était marcher.

Eh bien I ce qui était si simple et si sage, ce qui réunissait à l'avantage du sens commun le mérite de la profondeur, n'a été compris de personne.

A peine chargé du mandat, si nouveau pour elle, de représenter la République, la partie bourgeoise du gouvernement provisoire, s'abandonnant à ses vieilles préoccupations,- a commencé de battre en retraite. — De son côté, la fraction révolutionnaire, emportée par l'enthousiasme de ses souvenirs, se faisant complètement illusion sur la puissance de ses moyens, et tenant, comme elle dit, à engager l'avenir, s'est mise à faire de V énergie et de l'exclusion. Enfin, le socialisme, non content d'avoir posé son principe, a voulu passer à l'application, ne s'en fiant qu'à lui-même pour l'exécution de son œuvre.

On sait ce qui est résulté de ces tiraillements. Tout ce qu'a fait le gouvernement provisoire, au point de vue de l'ancienne bourgeoisie, s'est trouvé rétrograde; — tout ce qu'il a entrepris au point de vue révolutionnaire a été contre-révolutionnaire ; — tout ce qu'il a décrété dans l'intérêt du prolétariat a été conçu au rebours des intérêts du prolétariat.

Ainsi, lorsque le gouvernement provisoire, suivant la routine de l'économie bourgeoise, a ouvert un emprunt de 100 millions ; lorsque, pour prouver la solidité de son crédit, il a payé 50 millions aux rentiers; lorsqu'il a élevé l'intérêt des sommes dé-

posées à là caisse d'épargne ; lorsqu'il a prorogé les compagnies d'assurances, etc., etc., je dis qu'en présence du principe socialiste, qui devait intervenir dans la loi et qui n'est pas intervenu, le gouvernement a agi en sens contraire de son droit et de son devoir.

De même, quand le gouvernement provisoire s'est mis à écrire ces circulaires dictatoriales, qui, en l'an 1848, ne pouvaient guère intimider que des vieilles femmes; quand, ne pouvant disposer d'un écu ni d'un homme que sous le bon plaisir des départements, il a parlé d'autorité aux départements ; quand, au milieu d'une France républicaine d'esprit et de cœur — mais en défiance de la République — il a inventé la réaction, la contre-révolution, comme il inventera bientôt la coalition ; dans toutes ces circonstances, le gouvernement provisoire a agi comme un somnambule, Il nous a donné le spectacle, unique dans l'histoire, d'hommes d'État jouant avec un sérieux ridicule une vieille tragédie. A force de radicalisme rétrospectif, il a compromis les réformes futures : je n'en veux pour preuve que la loi électorale.

Si de l'élément révolutionnaire nous passons à l'élément socialiste, nous rencontrons une égale série d'erreurs et de mécomptes.

Comment ne s'est-il trouvé personne pour dire à M. Blanc : L'organisation du travail, tel que vous l'entendez, vous est interdite, non que la capacité vous manque, mais parce que votre position vous le défend. C'est par l'atelier que vous prétendez attaquer le problème, c'est-à-dire par l'individualisme ; tandis que c'est le côté social qui seul peut vous donner la solution, c'est-à-dire le crédit. Mais, même à ce point de vue, vous ne pouvez rien entreprendre : membre du gouvernement, vous représentez, non plus une classe de la société, mais les intérêts généraux de la société ; toute initiative qui servirait Un parti plutôt que l'autre sort de vos attributions. Vous appartenez à la bourgeoisie autant qu'au prolétariat. Protégez , encouragez l'émancipation des classes travailleuses; vousmême n'intervenez pas, ne compromettez pas votre responsabilité, la responsabilité du gouvernement. Attendez qu'une autorité plus haute vous donne à la fois crédit et pouvoir.

L'insuccès des actes du gouvernement provisoire a été général. Aussi les protestations ne se sont pas fait attendre. Les manifestations des 16 et 17 mars; les .expulsions multipliées des commissaires dans les départements; en dernier lieu, le soulèvement du 16 avril ; tous ces faits accomplis aux cris de : Vive la République! Vive le Gouvernement provisoire!

prouvent aux moins clairvoyants que la France est sincèrement républicaine, mais qu'elle ne supporterait pas une dictature; que, par révolution, elle entend conciliation; qu'elle repousse également le doctrinarisme, le jacobinisme et l'utopie; que si cependant, après avoir protesté contre chacune des fractions qui composent le gouvernement provisoire, elle maintient tel qu'il est ce gouvernement, c'est qu'elle ne veut plus souffrir de questions de personnes, et que ses gouvernants ne sont, à ses yeux, que les ministre de ses volontés.

Telle est, selon nous, la vraie situation des choses ; la position du gouvernement provisoire est admirable, et sa force immense; mais aussi les difficultés qu'il a à vaincre sont infinies. Elles se résument toutes dans cette formule, qui exprime à la fois son rôle et sa règle : concilier la divergence des intérêts par la généralité des mesures.

Mais, comme l'arbre tombe toujours du côté où il penche, la tendance du gouvernement provisoire est actuellement dans le sens de la protestation anti-socialiste du 16 avril. Les encouragements à entrer dans cette voie, les conseils officieux ne lui manquent pas. Bien des gens s'imaginent, parce que la question sociale a été embrouillée au Luxembourg, que c'en est fait, de la question sociale; que désormais le capital est dispensé de compter avec le travail. Sous l'impression de cette idée, il est inévitable que le gouvernement provisoire marche à une restauration bourgeoise, au prix de quelques sacrifices accordés à la ferveur des idées sociales.

C'est ce que décèlent déjà, et les réflexions hypocrites des journaux réactionnaires sur la difficulté, l'incertitude, l'impossibilité d'une solution, et les décrets par lesquels le gouvernement provisoire, en même temps qu'il réduit ou supprime les impôts sur le sel, la viande, les boissons, établit d'autres impôts sur les domestiques, les chiens, les vins de qualité, les loyers au-dessus de 800 fr., etc.

L'abolition de l'impôt sur le sel, la viande et les boissons, n'est qu'une exagération philanthropique qui coûtera cher à l'État, sans améliorer le sort des travailleurs.

L'établissement d'impôts somptuaires est une fantaisie socialiste qui coûtera cher aux travailleurs, sans emplir les coffres de l'État.

Les décrets du gouvernement provisoire déplacent la misère, comme la banqueroute déplace les capitaux : ils ne remédient à rien. La pression révolutionnaire, aveugle et ignorante, est satisfaite par ces décrets; mais, par ces décrets mêmes, le peuple est mystifié. En échange d'un sacrifice apparent, nous

avons une restauration réelle : Peuple, tu t'en apercevras bientôt.

Pour nous, bien que nous soyons aussi peu satisfaits du 16 avril que nous l'avions été du 17 mars, nous acceptons le fait accompli. Nous aimons les positions nettes. La triple essence du gouvernement provisoire nous embarrassait. A présent, nous savons à qui parler. C'est la démocratie doctrinaire qui règne et qui gouverne. Nous avions toujours pensé que le prolétariat devait s'émanciper sans le secours du gouvernement ; le gouvernement, depuis Je 16 avril, pense de même.

Nous sommes d'accord avec le gouvernement!,.,

(N- 22.-23 avril.) COMMENT LES RÉVOLUTIONS SB PERDENT

L'économie politique du gouvernement déchu conduisait étalement le Peuple, par une série d'impossibilités, à U misère.

L'économie politique du gouvernement provisoire conduit également le Peuple, par une autre série d'impossibilités, à la misère, et la République à la banqueroute.

Voilà deux mois que le Peuple ne travaille pas, qu'il ne produit pas, qu'il ne fait point d'échange, qu'il n'acquiert rien. Le Peuple ne vit plus de son travail ; le dernier décret du gouvernement provisoire nous apprend que le Peuple va entamer son épargne. Encore trois mois de ce régime, et nous nous trouvons sans argent, sans produits, sans capitaux. Imus, imut précipites! Nous courons au précipice avec une vitesse accélérée à chaque minute par l'impulsion des vieux préjugés philanthropiques, par nos hallucinations révolutionnaires, par l'impéritie du gouvernement.

Nous venons de relire le décret par lequel, en attendant l'impôt progressif, une contribution de 1 pour 100 est établie sur les créances hypothécaires. Les journaux de la Révolution n'ont pas manqué d'applaudir à ce décret, arraché par la terreur au gouvernement provisoire, et dans lequel les patriotes se plaisent à trouver un engagement pour l'avenir*

Pour nous, nous n'approuvons de ce décret rien, pas même l'intention, et nous nous demandons si les journaux plus ou moins compétents qui s'en félicitent sont les compères des réacteurs.

Le gouvernement provisoire s'est fait ce raisonnement :

La somme des créances hypothécaires passe 12 milliards. Or, si je frappais une contribution de 1 pour 100 seulement eur ces 12 millards , cela me produirait une recette de 120 millions, qui comblerait le déficit laissé au Trésor par l'abolition des droits sur la viande, les boissons, etc.

Cet impôt serait équitable et juste : il épargnerait le pauvre, il tomberait sur le riche. « Jusqu'ici les producteurs, les consommateurs, les propriétaires, ont eu la charge exclusive des grands sacrifices. La justice veut que cette inégalité cesse. Lorsque tous les éléments de la richesse sont atteints, il ne faut pas épargner celui de tous qui est le plus puissant. »

Tels sont les calculs, telle est la politique du gouvernement provisoire.

Calculs d'enfants et politique de Gérontes !

Comment le gouvernement provisoire établit-il l'assiette de cet impôt? Comment prétend-il en opérer le recouvrement! Car, c'est par le mode du recouvrement que nous allons apprécier l'utilité de la mesure.

«Les propriétaires d'immeubles grevés d'hypothèques eu privilèges sont tenus de déclarer, dans le délai de quinze jours, au greffier de la justice, les diverses créances existant sur leurs immeubles. »

Rien de plus simple, en apparence, que cela : Les débiteurs dénonceront leurs créanciers.

Mais les débiteurs ne dénonceront personne et ne feront aucune déclaration :

!• Parce qu'ils n'y ont aucun intérêt. Que leur importe que le quart ou le cinquième des intérêts qu'ils payent pour leurs créances hypothécaires, au lieu d'aller dans la poche de leurs créanciers, aille dans la caisse du receveur général 1

2° Parce que la déclaration ordonnée par le gouvernement provisoire n'est rien de moins qu'une délation, et, qui pis est, une délation gratuite, et que la délation répugne à nos mœurs. Que n'ajoutiez -vous, citoyen ministre, dans votre exposé des motifs, que la délation, dans ce cas, serait considérée comme un acte de civisme!

3° Parce que les débiteurs ne voudront pas faire savoir à tous que leurs biens sont hypothéqués, et s'exposer de la sorte à perdre leur crédit. Plutôt que de faire une pareille

déclaration, la plupart préféreraient payer un pour cent de plus à leurs créanciers. A Paris, il est possible que quelques déclarations soient faites ; là, tout passe inconnu dans la foule. En province, c'est autre chose; le paysan, le petit industriel gardera le silence ; vous le tuerez plutôt que de le faire parler.

4° Parce qu'il y a réciprocité de crédit et de débit entre une multitude de citoyens. Or, passez-moi la rhubarbe et je vous passerai le séné : donc, point de déclaration.

5» Parce que le débiteur qui ferait une semblable déclaration se verrait aussitôt refuser crédit par le capitaliste, ou ne l'obtiendrait plus qu'à un taux u suraire. Or, il n'est pas d'entrepreneur d'industrie, de propriétaire agricole, etc., qui, placé dans l'alternative ou de faire faillite par sa déclaration, ou de déterminer la banqueroute de l'État par son mutisme, ne préfère son intérêt à celui de l'État.

6 - Parce qu'enfin le décret, en frappant les créances antérieures au 15 avril et exceptant celles contractées ultérieurement, est injuste. U est injuste encore pour les petits rentiers qui ne subsistent que d'un modique revenu, acheté par de longues épargnes; pension légitime d'une vie consumée en labeur. H est injuste à l'égard des créanciers qui ne sont pas même payés de leurs rentes, et Pieu sait si, dans ces temps déplorables, le nombre en est grandi II est injuste enfin, parce qu'il est exorbitant pour certaines créances résultant de jugements ou arrêts, et qui, par l'enchaînement des obligations se rapportent, comme une lettre de change, à une série de souscripteurs. Exemple :

Par arrêt de la Cour de Lyon, la compagnie l'Union a pris hypothèque sur la compagnie Méridionale pour une somme de 100,000 francs, soit 5,000 francs à payer au Trésor. — De son côté, la compagnie Méridionale, par son recours en garantie, a pris hypothèque surTaffe, expéditeur à Marseille; soit 5,000 fr. à payer encore pour cette hypothèque. — D'autre part, la compagnie l'Union, rendue responsable elle-même par la ville de Colmar et condamnée à 100,000 francs de dommages-intérêts pour retard de transport, est hypothéquée cour 100,000 francs; donc, 5,000 francs à payer de nouveau à l'État.

Si vous épuisez la série, il ne reste rien aux créanciers hypothécaires.

Si vous voulez ne frapper que le créancier définitif, vous trouverez, au lieu d'un créancier, un commettant qui a souffert préjudice : alors point d'impôt, ce qui constituera une exception. Mais une exception en amène une foule d'autres, dont l'ensemble aboutit à ce résultat, que la loi est absurde.

Ainsi donc, pas d'assiette, pas de recouvrement possible pour une pareille contribution. Créanciers et débiteurs s'entendront pour nier la réalité des créances : quand ce relevé des inscriptions accusera 12 milliards, les déclarations des débiteurs répondront : zéro.

Ferez-vous publier le registre des hypothèques! Mettrezvous la conflagration dans le pays par cette révélation universelle, plus terrible pour les débiteurs que la trompette du dernier jugement? Si le gouvernement provisoire tient à se rendre impopulaire, qu'il en essaie !

Admettons maintenant que l'impôt soit praticable ; que toutes déclarations soient faites ; que l'assiette soit établie ; que le fisc encaisse ses 120 millions. Que résultera-t-il de cet impôt!

D'abord une hausse générale de l'intérêt. Donc, en définitive, ce sera toujours sur le producteur, sur le pauvre, que retombera l'impôt. — Êtes-vous jamais allé au théâtre deGuignoles! Avez-vous vu Polichinelle essayant d'assommer le diable! U prend ses mesures, il ajuste son coup, il lève son bâton : puis; quand il croit écraser la tête de l'ange des ténèbres, le diable s'esquive et disparaît. C'est l'emblème du riche poursuivi par l'impôt.

Supposons enfin, car il faut aller jusqu'au bout, que le capitaliste, atteint par l'impôt, se résigne débonnairement & payer, et n'élève pas le taux de ses intérêt. Alors, c'est la source de l'épargne qui est tarie.

* Dans une société constituée sur les principes de la propriété, du prêt à intérêt, du travail et du commerce libre, les capitaux ne se forment que par l'épargne. La nation n'a pas d'autres économes que ses rentiers. Une partie des rentes est consommée chaque année, sans doute ; mais une autre partie, et la plus forte assurément, est convertie en nouveau capital, servant à son tour d'instrument de production au travail, et produisant intérêt.

Là est la condition fondamentale du progrès de la société.

Or, l'impôt sur les créances hypothécaires, assisté bientôt de Timpôt progressif, arrête la formation des capitaux, arrête le progrès. A ce point de vue, l'impôt établi par le décret du 20 avril est la pire espèce d'impôt. Il place la société tout entière dans la même situation que l'État ; il la réduit à ne pouvoir plus aller en avant, à ne joindre, comme on dit, que les deux bouts; il la fait vivre au jour la journée, sans avance, sans richesse, sans développement, sans avenir. Une nation arrivée à cet état est une nation perdue.

Avant deux ans, à supposer que nous puissions vivre deux

LB REPRÉSENTANT DU PEUPLE — 4848 il

années dans une situation pareille, l'expérience aura démontré à tous :

1° Que l'impôt progressif, l'impôt somptuaire, l'impôt sur les créances hypothécaires, et toute espèce d'impôts sur le revenu, est destructif de la richesse publique, absurde en principe, funeste dans ses résultats;

2° Qu'en conséquence, ceux qu'on appelle riches sont inattaquables par l'impôt, à peine de péril pour la République et d'aggravation de misère pour le pauvre ;

3° Et pour conclusion, que le paupérisme est aussi nécessaire à la société que la richesse et le progrès !

Alors le paupérisme, alors le prolétariat, sera, ainsi que la féodalité mercantile, regardé comme la condition d'existence des nations; la misère sera chose inviolable et sacro-sainte; la Révolution de février sera, dans toutes ses fins, convaincue d'erreur, et la bourgeoisie restaurée sifflera sur le tombeau de la République.

(N- 28.-29 avril.) LA RÉACTION

La question sociale est ajournée. Le 16 avril a mis au néant les candidatures socialistes. La cause du prolétariat, dénoncée avec tant d'éclat dans les barricades de Février, vient d'être perdue en première instance, dans les élections d'avril. A l'enthousiasme du peuple a succédé la consternation : c'est la bourgeoisie qui réglera, comme auparavant, la condition des travailleurs.

Tout le mal est venu de l'insuffisance du Luxembourg et de la faiblesse du ministère de l'intérieur, nous le disons pour la dernière fois.

Que MM. Blanc et Ledru-Rollin se pardonnent à eux-mêmes comme nous leur pardonnons ! Ils ont laissé ruiner la France et vendre le prolétariat. Mais ils sont à bas ; par conséquent ils sont des nôtres. Après la bataille de Cannes, lorsque Varron eut perdu la dernière armée de la République, le Sénat lui vota des remercîments pour n'avoir pas désespéré de la patrie. Que MM. Blanc et Ledru-Rollin nous disent qu'ils ne désespèrent

pas de l'émancipation du prolétariat, et nous sommes prêts à leur adresser nos félicitations fraternelles.

Ce qui importe aujourd'hui, c'est de bien juger de là situation.

Depuis quelque temps on commence à se douter, dans les journaux du gouvernement provisoire, que la révolution de Février n'a été jusqu'ici, pour ses représentants, qu'une sorte de revue rétrospective de la première révolution. Les deux partis qui divisent le pouvoir s'attaquent, se menacent sous les dénominations de girondins et de montagnards. On s'accuse réciproquement, en haut lieu, de restauration et de contrerévolution. La conscience de leurs hallucinations rétrogrades arrive peu à peu à nos moniteurs improvisés. Rien de plus instructif, de plus significatif que leurs récriminations mutuelles. Si la réaction lève la tète, c'est au sein du gouvernement. S'il se trame des complots contre le gouvernement sorti des barricades, c'est dans les antichambres des ministres. Si le pouvoir, tiraillé dans tous les sens, et par ses manifestes communistes, et par ses inclinations doctrinaires, fait fuir les capitaux, tue le crédit, inquiète les ouvriers, désole- la propriété; si l'organisation du travail fait que toute la France se croise les bras, la faute en est à cette démocratie à double face, qui règne et gouverne. Tout le chemin que, depuis deux mois, nous avons fait en arrière, nous l'avons fait sous l'inspiration des souvenirs contraires de l'ancienne république. C'est 93, avec toutes ses dissensions, qui nous régit ; quant à 1848, c'est encore le livre fermé de sept sceaux.

Il y a là un phénomène de psychologie sociale qui vaut la peine d'être approfondi. Ce phénomène s'est produit à toutes les époques révolutionnaires; c'est ce qui en a suscité tous les périls et déterminé les catastrophes.

Les démocrates de 93, faisant de la république avec leurs souvenirs de collège, après s'être dévorés les uns les autres, ont retardé la révolution d'un demi-siècle. Certes Robespierre n'eut à se reprocher ni l'ambition et la vénalité de Mirabeau, ni jes hésitations de La Fayette, ni la faiblesse de Péthion, ni l'insouciance de Vcrgniaud, ni les vices de Danton, ni le fanatisme de Marat. Mais Robespierre était Spartiate : c'est lui qui décida la contre-révolution.

Les démocrates de 1848, faisant de la république avec leurs souvenirs parlementaires, ont fait également reculer la révolution d'un demi-siècle. Je n'accuse ni leur patriotisme, ni leur bonne Volonté, ni leur désintéressement. Tout leur tort

est de n'être que des imitateurs; ils se sont crus hommes d'État parce qu'ils copiaient de vieux modèles !

Quelle est donc cette préoccupation étrange qui, en temps de révolution, fascine les esprits les plus fermes, et, alors que leurs aspirations ardentes les portent vers l'avenir, leur fait constamment évoquer le passé? D'où vient que le Peuple, au moment même où il rompt avec les institutions établies, se replonge et s'enfonce plus avant dans la tradition! La société ne se répète pas ; mais on dirait qu'elle marche à reculons, comme le cordier qui file sa corde. Ne saurait-elle regarder du côté où elle va!

Ce n'est point ici le lieu de traiter à fond ce problème difficile, qui touche aux profondeurs de notre nature, et relève immédiatement des principes les plus abstraits de la métaphysique. Bornons-nous à dire, d'après les travaux récents de la philosophie, que le phénomène dont il s'agit a sa source dans la constitution de notre entendement, et qu'il s'explique par la loi d'identité des contraires, loi qui est la base de la création, aussi bien que de la logique. Et cela posé, revenons au fait.

Pour organiser l'avenir, règle générale et constatée par l'expérience, les réformateurs commencent donc toujours par regarder le passé. De là, la contradiction qui se découvre perpétuellement dans leurs actes ; de là aussi l'immense danger des révolutions.

Ainsi, le jour où le Peuple renverse une royauté, tout aussitôt il la remplace par une dictature. Il y a là tout à la fois souvenir, souvenir déduit de plus loin que la royauté renversée ; et contradiction, puisque c'est l'absolutisme pris pour sauvegarde contre l'absolutisme.

Le reste à l'avenant. La Convention eut ses proconsuls, Napoléon ses préfets. Le gouvernement provisoire a ses commissaires. Rien n'est changé dans les choses : nous n'avons qu'une mutation de personnages. Chacun peut voir aujourd'hui ce que nous coûte cette comédie restaurée. Les commissaires du gouvernement provisoire, précisément parce qu'ils n'étaient que des souvenirs, ont donné le signal de la réaction : ils avaient reçu le mot d'ordre de leurs chefs.

C'est aux chants de la Marseillaise et des vieux hymnes républicains qu'a été faite la Révolution de février. Souvenir encore, et de plus contradiction.

Contradiction, dis-je; car, remarquez cela, la Révolution de 1848 n'a point inspiré de poète. L'idée sociale, anti-lyrique, à ce qu'il semble, a été obligée de se produire sous le rythme de

l'idée politique. C'est que l'épopée est finie pour nous, quoi qu'on ait dit; et, si trivial que cela paraisse, nous sommes condamnés à faire une besogne, non de héros, mais de commis. Les princes de la nouvelle République ne seront point gens d'épée, mais gens de plume. La Révolution de 1848, révolution économique, est ce qu'il y a de plus bourgeois. C'est l'atelier, le comptoir, le ménage, la caisse, les choses du monde les plus prosaïques, et qui prêtent le moins à l'énergie révolutionnaire et aux grandes paroles. Comment exprimer en vers et mettre en musique la participation de l'ouvrier aux bénéfices, l'association du travail et du capital, l'équilibre entre l'importation et l'exportation! Organiser la circulation et le crédit, augmenter la production, creuser le débouché, déterminer les nouvelles formes de sociétés industrielles, tout cela ne comporte pas le tempérament de 1793; bon gré, malgré, il faut nous résigner à n'être que des pékins.

La Marseillaise jure avec l'idée qu'elle représente ; elle froisse nos inclinations les plus intimes; au lieu d'éclairer les citoyens, elle les étourdit. Ce contre-sens coûte à la République des sommes énormes, sans parler de la sécurité* Chanter la Mar- $eillai$e y c'est faire en même temps de la réaction et de la provocation.

Parmi les causes qui ont accéléré la chute de la monarchie constitutionnelle, il faut compter en première ligne la fatigue, le dégoût des débats parlementaires. Eh bien ! la catastrophe était à peine consommée, le corps-de-garde du Palais-Royal fumait encore, que déjà la France se couvrait de clubs, La fièvre parlementaire, au lieu de s'éteindre, est devenue générale. Pour une tribune, nous en avons dix mille, et quelles tribunes! Jamais on ne vit pareille confusion du don des langues. Les pavés des barricades, comme les pierres de Deucalion, sont devenus des orateurs. Tout le monde parle comme Démosthènes; il est vrai qu'on raisonne comme La Palisse. J'ai vu, dans une réunion de cinq cents citoyens, décider en cinq mi* nutes, avec des tonnerres d'applaudissements, les plus formidables questions d'économie politique, des questions auxquelles je suis sûr que personne dans l'honorable assemblée n'entendait mot. J'ai vu les motions les plus folles accueillies d'enthousiasme ; des propositions puériles passer à l'unanimité. Le gouvernement provisoire ne pouvait manquer d'y faire droit. Plusieurs ont été sanctionnées par ses décrets.

Contradiction et réminiscence ! On joue aux petits parlements, comme aux petits ateliers et à la petite guerre. Mais, ô travailleurs ! ce n'est pas dans les clubs qu'il faut livrer bataille

à la propriété; c'est dans vos ateliers, c'est sur le marché. Nous étudierons bientôt avec vous cette stratégie nouvelle. Laissez aux bourgeois la politique et l'éloquence. La rhétorique des clubs ne peut rien vous apprendre. Tout ce verbiage est une offense à la raison pratique, à la gravité du travail, au sérieux des affaires, au silence de l'étude, à la dignité de l'esprit. Souvenez- vous que sous Napoléon, cet homme qui par la guerre symbolisait le travail, on ne faisait point de discours. Les clubs ne sont ni de notre siècle, ni de notre génie, ni de nos mœurs. Cette agitation factice tombera d'elle-même par l'ennui et la désertion ; s'il en était autrement, les maux qui en résulteraient pour vous sont incalculables.

Un des premiers actes du gouvernement provisoire, celui dont il s'est applaudi le plus, est l'application du suffrage universel. Le jour même où le décret était promulgué, nous écrivions ces propres paroles, qui pouvaient alors passer pour un paradoxe : « Le suffrage universel est la contre-révolution (1). »

On peut juger, d'après l'événement , si nous nous sommes trompés. Les élections de 1848 ont été faites, à une immense majorité , par les prêtres, par les légitimistes , par les dynastiques, par tout ce que la France renferme de plus conservateur, de plus rétrograde". Cela ne pouvait être autrement.

Était-il donc si difficile de comprendre qu'il existe dans l'homme deux instincts, l'un pour la conservation, l'autre pour le progrès; que chacun de ces deux instincts n'agit jamais que dans le sens des intérêts de l'autre ; qu'ainsi chaque individu , jugeant les choses au point de vue de son intérêt privé, entend par progrès le développement de cet intérêt; que, cet intérêt étant en sens contraire de l'intérêt collectif, la somme des suffrages , au lieu d'exprimer le progrès général , indique la rétrogradation générale 1

Nous l'avons dit et nous le répétons : la République est la forme de gouvernement dans laquelle, toutes les volontés demeurant libres , la nation pense , parle et agit comme un seul homme. Mais, pour réaliser cet idéal, il faut que tous les intérêts privés, au lieu d'agir en sens contraire de la société, agissent dans la direction de la société , ce qui est impossible avec le suffrage universel. Le suffrage universel est le matérialisme de la République. Plus on emploiera ce système, jusqu'au jour où la révolution économique ne sera pas un fait accompli, plus on rétrogradera vers la royauté, le despotisme

(1) Voir Solution du yrobltme social, t, VI des Œuvres complètes.

et la barbarie , et cela d'autant plus sûrement que les votes seront plus nombreux, plus raisonnes, plus libres.

Vous accusez l'impéritie , l'indifférence du prolétaire ! Mais c'est justement ce qui condamne votre théorie. Que diriezvous d'un père de famille qui remettrait à ses enfants mineurs la libre disposition de ses biens , et puis qui , ruiné par eux, accuserait Pinexpérience de leur jeunesse ? Et quel argument contre vous que l'indifférence du prolétariat !

Parce qu'il ne s'est pas trouvé un grain de sens commun dans tout le gouvernement provisoire; parce qu'on s'était flatté de soutenir la fantaisie révolutionnaire par la raison du grand nombre, nous voilà en pleine réaction bourgeoise ! Il va être sursis pendant cinquante ans à l'émancipation du prolétariat 1 Nous payons cher notre engouement pour des romanciers et des harangueurs. Et si nous n'étions les premiers coupables, je dirais que des ministres qui, sans principe, sans nulle raison de droit, abusant d'une dictature temporaire, ont livré le salut du peuple aux hasards de ce monstrueux scrutin, devraient être déchus de leurs droits civiques.

D'un côté, le gouvernement provisoire établit des impôts de luxe; de l'autre, il donne au peuple la comédie gratis. Souvenir et contradiction.

L'impôt somptuaire diminue le travail du pauvre de tout ce qu'il ôte à la consommation du riche ; et il diminue la recette de l'État de tout ce qu'il ôte au travail du premier et à la jouissance du second. Triple déficit, triple misère, voilà le résultat de l'impôt de luxe.

Les spectacles gratuits , précisément parce qu'ils sont gratuits, font tort au travail et à la moralité du peuple ; de plus, ils sont un piège à sa bonne foi, puisque l'argent que le spectateur ne donne pas au bureau, il le portera au receveur des contributions, qui payera les comédiens ! La ruine, toujours la ruine.

Un jour, un arrêté , émané de la préfecture de police , ordonne- de changer les noms des rues et des monuments. Le lendemain, une pétition, signée dans les clubs, demande que les restes d'Armand Carrel et de Godefroi Cavaignac soient déposés au Panthéon. Contradiction et plagiat !

A des noms historiques on substitue des noms historiques; à des hommes d'autres hommes ; à des idoles d'autres idoles. C'est toujours, avec la même idolâtrie, le même vandalisme. Qui donc a le droit de détruire les monuments nationaux î Pères Loriquets du jacobinisme , apprenez à vos électeurs à

écrire leurs bulletins , et laissez le Palais-Royal s'appeler le Palais-Royal ï

On Ta dit, et avec raison : les farces rétrospectives du gouvernement provisoire nous ont plus fait perdre en deux mois que les invasions de 1814 et 1815.

Que sera-ce donc, quand de la farce nous en serons venus à la tragédie ! La bourgeoisie va venir irritée, résolue d'en finir avec le socialisme. L'œuvre de la réaction, commencée par le parti radical, va se continuer en sens diamétralement opposé, et avec une énergie égale, par le parti bourgeois. Nous avons eu notre 21 janvier, notre 31 mai , notre 9 thermidor : nous aurons notre 2 prairial. La masse prolétaire est prête à marcher ; la garde nationale, aidée de l'armée, à faire résistance. Tous les acteurs sont à leur poste, tout pleins de leur rôle. Les Romme, les Goujon, les Duquesnois, les Soubrany, sont prêts pour le sacrifice* Ce sont MM. Ledru-Rollin, Flocon, Albert, Louis Blanc. Le Boissy-d'Anglas est tout trouvé : c'est M. de Lamartine; M. de Lamartine, qui, tout plein de son histoire, fut d'abord avec la Montagne, et qui, toujours fidèle à ses dramatiques récits, se tourne maintenant du côté de la Gironde.

L'idée vague d'une nouvelle et inévitable terreur circule dans l'air et agite les âmes. Les ouvriers se disent que la révolution est à recommencer ; et qui peut prévoir comment la révolution recommencée finirai Le gouvernement, par ses lois de finance , qui démolissent la propriété sans aucun avantage pour le prolétariat, que l'Assemblée nationale ne pourra pas laisser subsister sans danger pour le pays, et qu'elle ne pourra pas abolir sans provoquer une insurrection , le gouvernement provisoire semble s'attacher à rendre la terreur inévitable.

La terreur, en 93, n'avait pour cause que la résistance d'une minorité aristocratique imperceptible. L'existence de la société, d'ailleurs garantie par les riches conquêtes de la révolution et par l'insolidarité générale des existences , n'avait rien à redouter de la terreur. En 1848, la terreur aurait pour cause l'antagonisme des deux classes de citoyens, l'une plus forte par le nombre, plus redoutable par la pauvreté; l'autre supérieure par la richesse et l'intelligence. Toutes deux ne subsistant que par la circulation des produits et la mutualité des rapports , il est infaillible que dans un pareil conflit la société périsse.

Que les premiers actes de l'Assemblée nationale révèlent des desseins de réaction ; qu'un vote imprudent allume la colère du peuple ; qu'une prise d'armes} ait lieu ; que la Représentation nationale soit violée , et puis , que sous la pression

d'une autre dictature le mouvement cesse tout à fait, la France sera comme une ruche enveloppée de flammes , où les abeilles étouffées, brûlées, s'entre-tuent de leurs aiguillons.

Alors, quand le gouvernement sera sans ressources ;

Quand la nation aura dévoré son avance ;

Quand le pays sera sans production et sans commerce ;

Quand Paris affamé , bloqué par les départements , n'expédiant plus, ne payant plus, restera sans arrivages;

Quand les ouvriers démoralisés par la politique des clubs et par le chômage des ateliers nationaux, se feront soldats pour vivre;

Quand un million de prolétaires sera croisé contre la propriété ;

Quand l'État requerra l'argenterie et les bijoux des citoyens pour les envoyer à la Monnaie ;

Quand les perquisitions domiciliaires seront l'unique mode de recouvrement des contributions ;

Quand le paysan, faute de numéraire, payera l'impôt en nature;

Quand, par la rareté des denrées, on aura supprimé les barrières et porté le dernier coup à l'industrie nationale ;

Quand des bandes affamées parcourront le pays- et organiseront la maraude ;

Quand le vagabondage sera devenu la condition commune ;

Quand le paysan, le fusil chargé, gardant sa récolte, abandonnera la culture ;

Quand les ouvrières, domptées par la faim, se seront toutes livrées ;

Quand la prostitution, le chagrin, la misère, les auront rendues furieuses ;

Quand des troupeaux de femmes , suivant les colonnes des gardes nationaux mobiles , célébreront les fêtes de la République par d'horribles bacchanales ;

Quand la première gerbe aura été pillée, la première maison forcée , la première église profanée , la première torche allumée, la première fen*me violée ;

Quand le premier sang aura été répandu; quand la première tête sera tombée ;

Quand l'abomination de la désolation sera par toute la France ;

Oh ! alors vous saurez ce que c'est qu'une révolution provoquée par des avocats , accomplie par des artistes , conduite par des romanciers et des poètes !

Néron, Jadis, fut artiste, artiste lyrique et dramatique, amant

passionné de l'idéal, adorateur de l'antique, collecteur de médailles, touriste, poëte, orateur, bretteur, sophiste, un Don Juan, un Lovelace , un gentilhomme plein d'esprit, de fantaisie, de sympathie, en qui regorgeait la vie et la volupté. C'est pour cela qu'il fut Néron !...

Réveillez-vous de votre sommeil , Montagnards , Girondins, Feuillants, Cordeliers, Muscadins, Jansénistes et Babouvistes ! Vous n'êtes pas à six semaines des événements que je vous annonce. Criez : Vive la République ! A bas les masques ! — Puis tournez- vous et marchez !

(N« 29. — 30 avril.) MYSTIFICATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL

Comment se fait-ii que ceux-là mêmes qui, il y a trois mois, appelaient de tous leurs vœux le suffrage universel, aujourd'hui n'en veuillent plus.

Et comment ceux qui, il y a trois mois, n'avaient point assez de colères contre le suffrage universel , osent-ils aujourd'hui s'en prévaloir ?

La même absence de principes , la même mauvaise foi explique cette double contradiction. Les uns se plaignent d'une loterie à laquelle ils ont perdu le pouvoir ; les autres admirent une mécanique qui leur rend leurs privilèges. La belle chose, vraiment, et morale, et grande, que la politique !...

Pour nous qui, bien avant la loi Cormenin, protestions contre cette vieille puérilité du suffrage universel, nous avons droit de nous en plaindre, et de la réduire à sa juste valeur.

Le suffrage universel, disions-nous, est une sorte de théorie atomistique par laquelle le législateur, incapable de faire parler le peuple dans l'unité de son essence, invite les citoyens à exprimer leur opinion par tête, virilim, absolument comme le philosophe épicurien explique la pensée, la volonté, l'intelligence , par des combinaisons d'atomes. Comme si de l'addition d'une quantité quelconque de suffrages pouvait jamais sortir l'idée générale, l'idée du peuple !...

Le moyen le plus sûr de faire mentir le peuple est d'établir le suffrage universel. Le vote par tête, en fait de gouverne-

ment, et comme moyen de constater la volonté nationale , est exactement la même chose que serait , en économie politique, un nouveau partage des terres. C'est la loi agraire, transportée du sol à l'autorité.

Parce que les auteurs, qui les premiers se sont occupés de l'origine des gouvernements, ont enseigné que tout pouvoir a sa source dans la souveraineté nationale , on a bravement conclu que le mieux était de faire voter, de la voix, du croupion , ou par bulletin , tous les citoyens , et que la majorité, absolue ou relative , des suffrages ainsi exprimés , était adéquate à la volonté du peuple. On nous a ramenés aux usages des barbares, qui, à défaut de raisonnement, procèdent par acclamation et élection. On a pris un symbole matériel pour la vraie formule de la souveraine. La poussière des suffrages a été considérée comme l'essence de la raison populaire!...

Aussi, voyez le mécompte. Je prends pour exemple les élections de Paris.

Plus de 400,000 citoyens avaient droit de suffrage dans le département de la Seine. 300,000 à peine ont déposé leurs bulletins.

Pour qui compteront les 100,000 qui se sont abstenus!

En les regardant comme s'ils n'existaient pas, vous les faites, par cela seul, profiter aux candidats élus, tandis qu'il y a tout autant à parier que, s'ils avaient voté, ils auraient fait pencher la balance du côté contraire , ou du moins qu'ils auraient modifié notablement le résultat du vote.

Autre contradiction :

Sur les 300,000 suffrages recueillie, 13 candidats seulement ont réuni plus de la moitié; les autres, au nombre de 21, n'ont été nommés qu'à des majorités relatives de 144,000 à 104,000 voix.

Comment ces élus de la minorité électorale peuvent-ils se dire représentants du peuple ? Quoi ! il a 200,000 électeurs qui protestent contre la candidature de M. Lamennais; mais parce qu'ils ne se sont pas accordés pour dire quel homme ils voulaient à sa place , M. Lamennais passe malgré eux ! 11 se pourrait ainsi, et la loi a prévu le cas , qu'un candidat exclu par 298,000 voix et porté par 2,000 fût député ! Et ce député se dirait élu par le suffrage universel ! quelle dérision !

Encore, si les fabricateurs de cette merveilleuse loi électorale avaient su, en faisant appel aux suffrages populaires, individuellement exprimés , poser convenablement la question ! S'ils avaient dit aux citoyens :

La classe travailleuse entend participer à tous les avantages

LE ABPRÉSBNTANT DU PEUPLE — i848 21

de la classe bourgeoise. Cette classe, la plus nombreuse et la plus pauvre , par conséquent la plus forte , est maîtresse du pouvoir. Bourgeois, travailleurs, il s'agit de procéder, d'un commun accord , à une réforme économique intégrale. Vous avez donc à choisir les hommes les plus capables, par leur spécialité, leur modération et leur dévouement, de régler les intérêts de tous.

Il est hors de doute que la question ainsi posée devant les électeurs aurait amené un résultat tout autre.

Au lieu de cela, qu'a fait le gouvernement!

D'abord, par ses manifestes, par ses démonstrations, ses décrets et ses commissaires, il a posé le casus belli entre les deux castes qui sont censées diviser le peuple , la bourgeoisie et le prolétariat. Ce que voyant, l'immense majorité des citoyens a commencé à se mettre sur la défensive : le commis sans emploi et le banquier en faillite; Partisan sans travail comme le propriétaire sans revenu , tout le monde s'est fait bourgeois, personne n'a voulu se ranger dans la catégorie des prolétaires. Dès ce moment, il a été facile de prévoir dans quel sens seraient faites les élections.

Ce n'est pas tout.

Le gouvernement provisoire , avec ses déplorables oscillations, tantôt vers le communisme, tantôt vers les idées conservatrices, provoque tout à coup, le 16 avril, un soulèvement de toutes les opinions , et la question électorale se trouve posée de nouveau entre la propriété et la communauté.

Ce fut partie perdue pour la réforme sociale. La masse des citoyens, qui l'aurait acceptée de grand cœur, vient, ou peu s'en faut, de la rejeter, sous le nom du communisme.

La négation du communisme , telle est la vraie signification des élections de 1848. Nous ne voulons point de la communauté du travail, ni de là communauté des femmes, ni de la communauté des enfants ! Les 260,000 voix données à M. de Lamartine ne veulent pas dire autre chose. Est-ce une adhésion aux théories de l'illustre poëte, ou une épigramme !

Vienne donc la nouvelle Assemblée nationale, avec son mandat équivoque. Nous saurons , pour notre part, ramener les citoyens représentants à la question.

La France, leur dirons-nous, ne veut pas de la communauté! qui en doute! Nous n'en voulons pas plus que vous.

Mais, est-ce que cela touche en rien à la question sociale!

Est-ce qu'il suffit de proteste;' contre la communauté pour éteindre la misère !

Est-ce que le privilège de propriété est aboli!

&2 MÉLANGES. — ARTICLES DE JOUfettAUX

Est-ce que les bourgeois sont devenus travailleurs!

Est-ce que les travailleurs sont devenus bourgeois 1

Est-ce que nous en avons moins une dette publique de six milliards, un budget de deux milliards, — car il sera de deux nullards, — plus douze milliards de créances hypothécaires !

Est-ce que la crise est à sa fin î

Est-ce que la circulation est rétablie !

Est-ce que ; par l'organisation du travail, le pain est assuré au dedans et au dehors î

Est-ce que nous sommes libres !

Est-ce que nous sommes égaux!

Est-ce que nous sommes frères î

Bonnes gens, qui avez peur qu'on vous démarie, regardez-y à deux fois avant de vous conjouir dans votre commune insignifiance. Si vous vous imaginez n'être venus que pour appuyer une négation , vous n'avez pas compris votre mandat. Nous n'avons que faire de vos lumières. Allez-vous-en !

(N« 33. - 4 mai.) AUX PATRIOTES

Demain est le jour de l'ouverture de l'Assemblée nationale.

Comment nous arrivent les élus des départements!

Comment le peuple de Paris va*t-il recevoir les représentants de la France!

La méfiance et la dérision seules répondent. Je cherche des frères, et je ne rencontre partout que des conspirateurs ! La guerre civile n'est déjà plus dans les prévisions ; elle est un fait. Elle n'est plus redoutée comme le plus horrible des maux ; elle est acceptée comme une nécessité. A la campagne comme à la ville, on fabrique de la poudre, on fond des balles, on apprête les armes. Les chefs donnent le mot d'ordre et lancent leurs ihanifestes. Vous n'entendez proférer de toutes parts que cette parole de mort : // faut en finir!

Le bourgeois est résolu d'en finir avec le prolétaire, qui, de son côté, est résolu d'en finir avec le bourgeois. Le travailleur veut en finir avec le capitaliste, le salarié avec l'entrepreneur, les départements avec Paris, les paysans avec les ouvriers.

Dans tou3 les cœurs, la colère et la haine; dans toutes les bouches, la menace. Quelle est donc la cause de cette discorde! Les élections.

Le suffrage universel a menti au Peuple.

La Révolution de février avait été faite par l'opposition de tous les partis au gouvernement déchu, par le dégoût général d'une royauté couronnée d'infamie, par le concours de tous les esprits dans l'idée d'une réforme à la fois politique et sociale. La Révolution de février, résultat de dix-huit années de querelles parlementaires, de protestations réformistes, de critiques économiques, concluait nécessairement à une organisation républicaine, à une fusion plus intime des différentes classes de la société. On comptait, et l'on avait droit de compter, que la nouvelle représentation nationale serait l'expression de l'idée révolutionnaire : c'est le pandémonium de toutes les idées contre-révolutionnaires. Le bon plaisir d'une majorité électorale veut faire rebrousser chemin aux événements; des hommes, qui jamais sans la République n'auraient eu le droit de suffrage, au nom de la République et en vertu de leur droit de suffrage, demandent un roi 1...

Le signal de cette rétrogadation est parti du gouvernement provisoire. Les listes du National sont là qui l'accusent.

Ils avaient une telle ' inintelligence de la révolution, un tel effroi du peuple, ces républicains amateurs, ces gentilshommes de la démocratie, qu'à peine arrivés au pouvoir, ils ont fait appel à toutes les médiocrités du pays. Le pays leur a envoyé ses médiocrités. Le succès passe leur espoir et déjà les dévore d'inquiétude. Us sentent que leur rôle est fini. Quel parti ne les dédaigne 1 Ils sont si petits, si minces, si équivoques, qu'entre le despotisme et la République, l'œil le plus perçant ne les distingue pas. Je ne crois même point qu'on les haïsse; et pourtant ils ont enchaîné les destinées de la France 1...

C'est à vous, patriotes sans intrigue, demeurés tels après février que vous étiez avant février, c'est à vous que je m'adresse. De la résolution que vous allez prendre dépendra peutêtre la vie au la mort de dix millions d'hommes.

Votre colère est juste, votre indignation est légitime. J'ai versé, comme Vous, des pleurs de f âge à la vue de cette réaction perfidement commencée, et qui à l'escobarderie ajoute le massacre. Mais/ citoyens, ce n'est pas par des représailles sanglantes que vous vengerez la mémoire de vos frères : la passion ne doit point entrer dans les décisions de l'homme d'Etat; Car, dans l'anarchie universelle où nous sommes, en l'absence de pouvoirs réguliers, de principes reconnus, je dis, citoyens,

que chacun de vous doit se considérer comme homme d'État.

Considérez d'abord quelle est la situation du pays.

La France, depuis soixante-dix jours, ne travaille pas. Savez vous ce que cela signifie, pour une nation, ne pas travailler ? Figurez-vous un homme qui ne mange plus, qui ne boit rien, qui ne digère pas ; en qui le sang a cessé de circuler, le cœur de battre, le poumon de se soulever, la chaleur de renaître; un homme en qui le foyer vital est éteint. Cet homme n'existe plus, il est mort !

Voilà l'image de notre patrie ! — Pour nous plus de travail, plus de production, plus de circulation, plus de consommation. La vie collective ne se renouvelle plus ; l'impôt ne rentre pas; le pouvoir n'est plus écouté; la force publique se démoralise ; le lien social se relâche : encore quelques jours de cet état funeste, et le mouvement s'arrêtera; le corps du peuple tombera en dissolution.

La Pologne et l'Italie, que nous avons juré de défendre; la Pologne et l'Italie, ces deux sœurs de la France, maintenant écrasées sous les armes de leurs bourreaux, en vain nous tendent leurs mains désolées. Nous n'irons point au secours ni de l'Italie ni de la Pologne.

Savez-vous pourquoi! C'est qu'il nous faudrait, avec cent mille soldats, cent millions de francs, et que nous n'avons pas cent mille centimes dont nous puissions équiper et approvisionner une armée. Nous ne pourrions plus même nous défendre, si une coalition de rois venait, comme il y a soixante ans, s'abattre sur nous. Savez-vous encore pourquoi? C'est que nous ne produisons plus en travaillant de quoi subsister jusqu'au jour où il nous faudrait mourir en combattant.

Patriotes, que la réaction irrite, voudriez-vous assassiner la patrie t Voudriez-vous poignarder votre mère?... C'est pourtant ce que vous allez faire, si vous recommencez les barricades. Encore 70 jours d'immobilité, et c'en est fait de la Révolution, c'en est fait du peuple.

Ayez pitié de la France, ayez pitié du prolétariat, ayez pitié de cette bourgeoisie elle-même, dont vous ne pouvez concevoir les tortures. Ne voyez-vous pas que c'est sa ruine qui la rend furieuse! la ruine, la banqueroute, la hideuse banqueroute, et puis la honte, et puis la misère : voilà ce que la bourgeoisie exaspérée poursuit dans le sang du prolétariat.

Voulez-vous donc, pour venger 150 de vos frères (1), faire

(1) Allusion ans événements récente de Rouen. A la suite des élections générales, et de l'échec d'an candidat populaire, M. £. Deschamp», une

promener l'ange exterminateur sur tout le pays! Les funérailles de la patrie! Est-ce là l'indemnité que vous réservez aux parents des victimes t.. .

Telle ne doit pas être votre politique, citoyens. Tuer des hommes est la pire méthode de combattre des principes. C'est par l'idée seulement que nous pouvons triompher de l'idée. Or, l'idée, vous la portez en vous-mêmes, comme vous possédez en vous-mêmes les moyens de la réaliser.

Quoi! vous savez vous compter, vous savez vous organiser pour le combat, et vous ne savez pas vous organiser pour le travail !

Quoi! vous vous donneriez rendez-vous, au nombre de cent mille, pour attaquer le gouvernement, et vous ne sauriez vous donner rendez-vous, au nombre de cent mille, pour attaquer le privilège !

Vous n'avez d'attraction que pour détruire ; vous êtes sans sympathies, dès qu'il s'agit de créer!...

Citoyens, la patrie est en danger!

Je propose qu'un comité provisoire soit institué pour l'organisation de l'échange, du Crédit et de la circulation entre les travailleurs;

Que ce comité se mette en rapport avec des comités analogues, établis entre les principales villes de France;

Que, par les soins de ces comités, une représentation du prolétariat soit formée à Paris, imperium in imperio, en face de la représentation bourgeoise ;

Qu'une société nouvelle soit fondée au milieu de la société ancienne;

Que la charte du travail soit immédiatement mise à l'ordre du jour, et les principaux articles définis dans le plus bref délai ;

Que les bases du gouvernement républicain soient arrêtées, et des pouvoirs spéciaux délégués aux représentants des travailleurs.

Citoyens, la République est aux abois; le gouvernement ne peut rien pour vous. Mais vous pouvez tout pour vous-mêmes : j'en fais serment devant Dieu et devant les hommes !

Jusqu'à ce que nous ayons épuisé les moyens économiques, je proteste contre les moyens de violence. Que le sang inutilement versé retombe sur la tête des agitateurs !

insurrection avait eu lieu : elle avait été comprimée par la force, après une lutte sanglante.

(N° 34. — 5 mai.) SÉANCE D'OUVERTURE DE L' ASSEMBLÉE NATIONALE

L'Assemblée nationale s'est constituée au bruit du canon, du tambour, des fanfares, entourée de toutes les pompes guerrières.

Dans ces jours où l'imagination est séduite par les sens, le cœur entraîné par l'imagination, la raison absorbée par le sentiment; où l'esprit se croit infini parce qu'il est vide, l'âme n'a plus d'attrait que pour les épanchements de la sensibilité, pour les illusions de l'espérance. La réflexion semble avoir perdu ses droits, le jugement dépose son autorité C'est l'heure des baisers Lamourette, c'est l'instant des réconciliations perfides.

Mais bientôt l'enthousiasme s'apaise; le sentiment s'évanouit comme une caresse : à la place des idées sympathiques, la raison revient poser ses questions redoutables.

Eh bien! que va-t-elle faire, cette Assemblée nationale, si laborieusement éclose, si impatiemment attendue, et sur qui reposent tant d'espérances contraires 1 Nos députés sont-ils franchement républicains? sont-ils socialistes 1 ont-ils la ferme résolution de renouveler de fond en comble le vieil édifice social 1 Le gouvernement provisoire, qui vient de remettre entre leurs mains ses pouvoirs, a-t-il eu crédit de les transfigurer au soleil de la révolution?

Pourquoi ne leur a-t-il pas fait prêter serment t.. •

Vous demandez ce que fera l'Assemblée nationale!

D'abord elle vérifiera ses pouvoirs, nommera son président, composera ses bureaux, répondra par une adresse à un discours de la couronne, blâmera, approuvera, reprochera, récriminera! Que ne puisse-t-elle abroger en masse, d'un seul coup, et sans exception, tous les actes du gouvernement provisoire, et remettre les choses au point où elles étaient le 25 février 1 Ce serait la marche la plus sûre, la plus simple, la plus expéditive, la plus rationnelle, la seule utile. Mais la censure de l'Assemblée nationale ne sera pas de cette force.

Puis l'Assemblée nationale s'occupera de la Constitution.

Elle parlera présidence, veto, responsabilité, division des pouvoirs, centralisation, municipalités, etc. — Puisse-t-ellé encore être assez bien inspirée pour voter, après lecture, sans discussion, sans amendement comme un seul homme, d'em-

blée et d'enthousiasme, la première constitution venue qui lui sera proposée. Pour ce qu'une pareille constitution durera,* et pour ce qu'elle vaudra, l'Assemblée nationale ne saurait aller trop vite. Les représentants coûtent 25 francs par jour, et le peuple ne travaille pas !

Après cela, l'Assemblée nationale causera d'affaires.

C'est-à-dire que, sous le nom d'économie politique, elle s'occupera d'économie domestique, d'économie de boutique appliquée à l'État, comme on en fait en Angleterre, en France, partout depuis quarante siècles. Elle distribuera des terres, en Algérie et ailleurs ; elle créera des banques agricoles ; elle légiférera sur les marques de fabrique ; elle remaniera l'impôt, les assurances, les mines, etc., etc.; elle se livrera à toutes sortes de spéculations obscures, embrouillées, scabreuses et vilaines. — Puissent les représentants de la République passer sur ces discussions comme sur braise ! Les questions d'affaires sont mortelles à la conscience du député : souvenez-vous des chemins de fer!...

Enfin l'Assemblée nationale s'occupera de philanthropie.

Crèches, tours, salles d'asile, hôpitaux, hôtels des invalides du peuple, taxe des pauvres, caisses d'épargnes, récompenses à la vertu, encouragements aux artistes, fermes modèles, systèmes pénitentiaires, banques de crédit pour les travailleurs, écoles industrielles, professionnelles, commerciales, agricoles, seront l'objet de ses préoccupations les plus respectables. Pour prouver au peuple toute sa bonne volonté, elle ira jusqu'à créditer M. Considérant de 4 millions et d'une lieue carrée de terrain pour l'essai d'un phalanstère. Quel bonheur, si la République pouvait, à ce prix, être quitte du socialisme!...

Mais la question sociale! direz-vous; la vraie question sociale ! les représentants de la révolution auraient-ils la pensée de l'écarter? Qu'y a-t-il de commun entre le phalanstère et la question sociale î

La question sociale !

Je vous conseille d'en faire tout d'abord votre deuil. La question sociale ne sera pas à l'ordre du jour dans l'Assemblée nationale.

Est-ce que cette assemblée oserait regarder en face le privilège?

Est-ce qu'elle est de force et de taille à porter la main sur l'arche sainte î

Est-ce qu'elle aurait le courage d'abolir la dernière des royautés, celle dont l'abolition seule rendra les dynasties impossibles, la royauté de Tort

Est-ce qu'elle se déciderait, l'Assemblée nationale, à prononcer la liquidation de l'ancienne société?

Est-ce qu'elle pourrait comprendre, après ses immenses travaux politiques, économiques et philanthropiques, que la réforme sociale est l'abolition de la politique? — que l'économie politique est le contraire de l'économie domestique? — que la philanthropie est un corollaire de la misère ?

Non, l'Assemblée nationale ne peut rien, ne veut rien, ne sait rien !

Elle ne peut devenir quelque chose, et faire œuvre de révolution, qu'autant qu'elle y sera sollicitée, provoquée, forcée, par une puissance en dehors d'elle, qui prenne l'initiative et donne le branle.

Une assemblée législative statue sur des faits ; elle ne les produit pas.

En d'autres termes, l'organisation du travail ne doit pas partir du pouvoir; elle doit être SPONTANÉE.

C'est pourquoi nous reproduisons ici la proposition que nous avons faite hier :

« Qu'un comité provisoire soit institué à Paris, pour l'organisation de l'échange, du crédit et de la circulation entre les travailleurs;

« Que ce comité se mette en rapport avec des comités semblables établis dans les principales villes ;

« Que par les soins de ces comités, une représentation des travailleurs soit formée, imperium in imperio, en face de la représentation bourgeoise ;

a Que le germe de la société nouvelle soit jeté au milieu de la société ancienne;

« Que la charte du travail soit immédiatement mise à l'ordre du jour, et les principaux articles définis dans le plus bref délai; •

« Que les bases du gouvernement républicain soient arrêtées, et des pouvoirs spéciaux accordés à cet effet aux mandataires des travailleurs. »

C'est ainsi seulement que nous ferons tête à la réaction ; que nous procurerons le salut de la République et l'émancipation du prolétariat.

(N« 38. — 9 Mai.) Paris, 8 mai.

RÉSUMÉ DE LA. QUESTION SOCIALE. — MÉTHODE DE SOLUTION. — IDENTITÉ DE LA QUESTION POLITIQUE ET DE LA QUESTION ÉCONOMIQUE.

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