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DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Cette lettre fut écrite de Rome pendant le séjour que l'auteur vient d'y faire. Elle avait pour but d'expliquer la conduite du Saint-Siège dans ces derniers temps , conduite aussi remarquable que ces temps sont difficiles. Le Saint-Siège a un malheur qui lui est commun avec tous les grands hommes et toutes les grandes œuvres , c'est qu'il ne peut être équitablement jugé par le siède où il agit, et comme il est immortel, il vit insulté entre sa gloire passée et sa gloire future , semblable à Jésus-Christ crucifié au milieu des temps, entre le jour de la création et celui du jugement universel. L'auteur ne se flattait pas, malgré son amour profond pour Rome chrétienne, de comprendre toute la sagesse de

son action providentielle; il savait que l'amour même est impuissant à tout comprendre , là où l'Esppit-Saint verse sans cesse les flots de cette lumière qui aveugle les profanes, et qui ne se laisse pénétrer qu'à demi par ceux qui doivent croire pour mériter de voir. Mais lors même qu'une justice complète est impossible, il est toujours bon de la rendre au degré où on le peut.

Une des plus graves erreurs aujourd'hui répandues contre le Saint-Siège, c'est qu'il est entré dans l'alliance des gouvernements absolus, et qu'il voit avec inimitié tout pays dont les institutionB essaient de rappeler les anciennes franchises de l'Europe catholique. On classe Rome dans un parti , elle qui est la mère commune de tous les peuples, et qui respecte toutes les formes do gouvernement qu'ils se donnent, ou que leur cfiiûla force des choses du temps; et cette fausse accusation lui attire nécessairement des haines quo mérito bien peu l'antique impartialité dont elle conserve fidèlement la tradition. 11 suffit ■riiabitor Homo avec un esprit droit et attentif piiur B'upoi'covoir tout do suite de la sphère éleviiu oft ollo respire, et combien les nuages do la tori'ii, qui Iraublontailleurs et partagent quel-

quefois les Eglises particulières elles-mêmes, passent loin à ses pieds. On sent qu'on habite la pairie universelle , l'asile de la défaite et de la victoire, le lieu unique au monde où la réconciliation est éternellement assise, tenant dans ses mains les deux clefs qui ouvrent et qui ferment sans s'étonner d'être amies. L'auteur a vécu deux fois dans ces régions pacifiques ; deux fois il a connu l'équité, la douceur, la liberté et le coup d'œil surhumain du gouvernement apostolique. Il n'a pu s'empêcher, dans un moment où son cœur sentait plus vivement l'injustice des ennemis de sa patrie spirituelle, d'écrire pour sa défense la lettre courte et imparfaite qu'on va lire, simple indication d'un point de vue que le temps développera de lui-même.

Des circonstances particulières en ont retardé la publication jusqu'aujourd'hui. L'odieux attentat de Cologne , qui révèle tant de choses jusque-là moins visibles, et qui crée pour le Saint-Siège de nouvelles difficultés , ne permet pas de taire davantage les vérités que contient cet écrit. Il eût été facile d'y ajouter beaucoup , et de le rendre moins indigne du sujet qu'il traite et des lecteurs qui s'en occuperont. Mais il y a des raisons de le laisser tel qu'il est, et

qui lui donnent plus de prix que Tauteur ne saurait lui en donner par lui-même. Heureux, à sa rentrée en France, de pouvoir mêler aux premières joies du retour le souvenir ineffaçable des grandeurs de Rome et des bontés d^un pontife dont le cœur paternel n'a besoin de la justice qui lui est ici rendue que par amour do ceux qui la lui refusent.

LETTRE

SUR

LE SAINT-SIÈGE

Rome , 14 décembre 1836.

Je ne vous parlerai pas, mon cher ami, des édifices et des champs de Rome. Mon âme est troublée d'une vision où ces splendeurs terrestres ne sont que Tombre d'une autre beauté. Rome m'apparaît dans ses apôtres , dans ce pêcheur d'un lac de Galilée qui s'en vint un jour loger au pied du Viminal, n'apportant avec lui qu'une parole qui lui avait été dite en son petit pays par un homme crucifié : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, Je vois dans Rome l'unité vivante du christianisme , et vous savez que l'unité est en soi la plus merveilleuse des choses : car elle est la forme même de l'être, ce par quoi tout vit, tout se conserve, tout se renouvelle et se perfectionne , et Dieu lui - même

ne peut mieux se définir qu'en lui appliquant sous tous les rapports Tidée de Tunité. Par Tunité d'essence il est esprit ; par Tunité de temps il est éternel; par l'unité de lieu il est immense; par l'unité de vue il est la science infinie ; il est enfin l'unité dans tous les sens , mais non pas une unité stérile , incapable d'engendrer sans se détruire. Il a en luimême un Fils inséparable de lui : du Père qui en est le principe, et du Fils qui en est l'image, sort r Amour qui termine tout, sans que l'unité divine, par cette expansion d'elle-même en elle-même, perde rien de son indestructible immutabilité. Au contraire, elle y gagne, s'il est permis de parler ainsi ; car le triomphe de l'unité est de vaincre la pluralité elle-même. Tous les êtres que Dieu a faits ont reçu de lui, à des degrés divers, la puissance de l'unité, et ils périssent en cessant de la posséder dans la mesure dont ils ont besoin selon leur plus ou moins de perfection. Les germes que nous voyons semés à la surface de la terre , et y produire cette admirable variété de plantes qui ornent notre séjour, ne sont autre chose que des forces unitaires qui attirent à elles et s'incorporent des unités inférieures , telles que l'eau, l'air et la lumière, qui se décomposent elles-mêmes en d'autres unités subordonnées, jusqu'à ce qu'on arrive enfin aux dernières limites de l'être, à ces unités sourdes que nous appelons des éléments , sans savoir au fond ce que c'est. Ainsi , de l'être divin à l'être élémentaire , de l'incompréhensible à l'incomprchensible, s'étend une chaîne non interrompue d'unités dont les supérieures atti-

rent les inférieures, pour leur communiquer une vie plus élevée, et les mener de chef-d'œuvre en chefd'œuvre jusqu'à Dieu, le principe et la fin, Valpha et V oméga, qui par Tincarnation du Verbe rattache à son unité suprême toutes les natures créées , l'âme et le corps.

L'unité, qui est la forme de l'être, l'est encore de la vérité; car la vérité n'est que l'être en tant que connu , et l'être présent à l'intelligence ne peut s'y montrer que comme il est, c'est-à-dire un, et de même que les êtres sont liés entre eux, les vérités sont liées entre elles, et tout l'effort de l'intelligence est de découvrir les rapports des choses, comme tout l'effort de la vie est de les établir. De même aussi que le défaut d'unité est le signal de la mort , il est également le signe de l'erreur.

Enfin l'unité est la forme du beau : rien n'est beau que ce qui est un ^ ou , en d'autres termes , que ce qui est harmonieux. Parcourez dans votre esprit les divers genres de beautés qui sont connues de l'homme, et vous les verrez toutes resplendir du caractère de l'unité. Qu'est-ce que dix mille soldats répandus çà et là dans les rues avec leurs uniformes grossiers? mettez- les en ligne, et regardez. Qu'est-ce qu'un million de pierres carrées répandues au hasard sur le sol? faites -en une figure, et regardez. Au contraire, arrêtez votre attention sur quelque chose de parfait, sur le visage de l'homme , où la vie , la lumière et le mouvement de l'âme sont exprimés par la vie, la lumière et le mouvement du corps , ce qui fait de cette face sublime le point

-iode rencontre du beau vi»ble et du beau intellectuel, le chef-d'œuvre de la beauté créée : arrêtez-y votre attention , et des unités merveilleuses qui en composent Tunité totale, ôtez-en une seule, ^par exemple, l'unité du regard, et voyez. L'unité n'est pas le beau en soi , pas plus qu'elle n'est l'être et la vérité en soi; mais elle est leur forme nécessaire, la condition sans laquelle il n'y a point d'être , point de vérité^ point de beauté , et par conséquent point de vie , point d'intelligence, point d'amour. Car la vie est le résultat ou le terme de l'être, rintelligence est le résultat ou le terme de la vérité, l'amour est le résultat ou le terme du beau ; et Dieu , qui est la souveraine unité , est aussi la vie souveraine, l'intelligence souveraine, l'amour souverain.

Et voici la prière que Jésus -Christ adressait à Dieu la veille de mourir, après avoir donne son corps et son sang à ses disciples, pour établir entre eux et lui une divine unité : Je ne vous prie pas seulement pour eux, disait-il , mais pour toitë ceux qui croiront en moi par leur parole , afin que tous soient un, comme vous, mon Père, vous êtes en moi et moi en vous , afin qu'eux - mêmes soient un en nous, et que le monde croie que vous m*avez envoyé. Je leur ai donné la lumière que vous m^avez donnée, afin qu'ils soient un comme nous sommes un, mai en eux, et vous en moi, afin qu'ils soient consommés en un, et que le monde connaisse que vous mi^avez envoyé (1).

(1) Saint Jean, chap. xvu, ycts. 20 et shîy.

En effet, l'unité étant la forme ou la condition de l'être, du vrai et du beau, dans tous les ordres possibles, de l'élément jusqu'à Dieu, Jésus-Christ, envoyé pour être le réparateur de l'humanité déchue , ne pouvait rien demander de plus pour les hommes que d'être un en eux-mêmes , un entre eux , un avec Dieu, et lui-même était le médiateur de cette unité sainte que les hommes avaient perdue par leur faute. Il leur avait apporté du ciel la vie , l'intelligence et l'amour : la vie dans sa personne sacrée , l'intelligence dans sa parole , l'amour dans son sacrifice, tout en lui seul, afin que, par leur communication avec lui sous ce triple rapport, ils fussent tous un en lui, et par conséquent entre eux et avec Dieu , et que de cette manière une seule vie , une seule intelligence, un seul amour, sortis de Dieu même et passant par le Christ, coulassent comme un seul fleuve dans les entrailles de l'humanité. Ce mystère s'est vu et se voit encore chaque jour accompli sur la terre. Les hommes l'ont prodigieusement haï : ils en ont crucifié l'auteur. Mais on ne peut tuer ni la vie, ni l'intelligence, ni l'amour, On ne l'essaie que pour leur donner plus d'éclat , et il s'est rencontré en faveur de cette œuvre, que ce que les hommes peuvent de plus contre une chose , outrager, mutiler,- tuer, servirait à rajeunir et à fortifier celle-là. Au sein des divisions infinies de races, de peuples, de langues, de mœurs, de soleil, d'idées; au milieu des ténèbres passionnées de la volupté et de l'orgueil , ces éternels ennemis de l'unité ; en ce monde enfin, l'on vit se former un peuple

LETTRE

SUR

LE SAINT-SIÈGE

architecte; car il ne suffit pas d'avoir reçu, il est nécessaire de conserver. Si Jésus -Christ fût demeuré visible sur la terre , il eût été lui - même la force qui eût ramené tout à lui, le centre d'où fussent partis et où fussent revenus , pour se répandre encore , tous les rayons de l'unité. Mais il lui avait plu de ne pas immortaliser sa présence sensible parmi nous, de nous laisser sa personne cachée sous des symboles de vie , et sa parole renfermée dans la tradition et dans l'Écriture, toutes choses qui, ne pouvant se défendre par elles-mêmes contre la division , avaient besoin d'un dépositaire un et permanent qui fût l'organe suprême de la parole évangélique et la source inviolable de la communion universelle. Il fallait que Jésus- Christ, restant du haut du ciel le lien mystérieux de son Église, eût en ce monde un vicaire qui en fût le lien visible, l'oracle vivant, l'unité mère et maîtresse. C'était de tous les miracles le plus grand à opérer, et entre les événements au-dessus de l'homme, dont l'histoire du christianisme est remplie, il n'en est pas qui donne plus à méditer, et où le bras de Dieu paraisse davantage.

Comment placer au milieu du monde, pour y être le chef d'une religion unique et d'une société répandue partout, un homme sans défense, un vieil-> lard qui sera d'autant plus menacé que l'accroissement de l'Église dans l'univers augmentera la jalousie des princes et la haine de ses ennemis? Comment attacher le sort de la religion à une seule tête, que le premier soldat venu peut couper, ou

qu'une caresse d'empereur peut séduire? Comtnenl sauver cette tête précieuse de tant de paasioQS qui doivent s'amasser contre elle , de l'impiété , du schisme, de l'hérésie, des guerres, de la vicissitude infinie des empires et des opinions , enfin de ce hasard de l'avenir qui un jour ou l'autre détruit tout? Que sont devenus les patriarches de Gonstantinople , les métropolitains de Moscou , les califes musulmans? Ceux qui réfléchiront à cette difficulté avec la seule connaissance des hommes et des affaires de leur temps la trouveront considérable, et ceux qui l'examineront à la lumière de l'histoire seront étonnés qu'elle ait été vaincue. Elle t'a été pourtant. Ce vicaire de Dieu , ce pontife suprême de l'Eglise catholique, ce père des rois et des peuples, ce successeur du pêcheur Pierre, il vit, il élève entre les hommes son front chargé d'une triple couronne et du poids sacré de dix-huit siècles ; les ambassadeurs des nations sont à sa cour ; il envoie ses ministres à toute créature et jusqu'en dos lit;ux qui )as encore de nom. Quand des fenêtres de son 1 laisse errer ses regards, sa vue découvre kjB le plus illustre qui soit au monde , la terre î Romains, la ville qu'ils avaient bâtie lies de l'univers, le centre des choses Kta deux formes principales, la matière et 9 les peuples ont passé , où toutes les , où toutes les imaginations cul- 1 moins de loin un pèlerinage; le rtyrs et des apôtres, le concile de e ! Et quand le pontife

étend ses mains pour la bénir conjointement avec le monde, qui en est inséparable, il peut se rendre un témoignage qu'aucun souverain ne se rendra jamais, c'est qu'il n'a ni bâti, ni conquis, ni reçu sa ville, mais qu'il en est la vie intime et persévérante, qu'il est en elle comme le sang dans le cœur de l'homme, et que le droit ne peut aller plus loin qu'une génération continue qui ferait du parricide un suicide.

Dieu , qui avait prédestiné l'Italie à être un jour le siège de l'unité catholique, lui donna une forme et une situation propres à ce grand dessein. Vous avez remarqué , mon cher ami , comment l'Asie , l'Afrique et l'Europe sont liées entre elles par le bassin de la Méditerranée, qui s'ouvre ensuite à l'occident pour laisser un passage vers l'Amérique aux vaisseaux de toutes les nations. Au sein de cette mer commune, l'Italie s'avance comme un long promontoire. Retenue fortement au cœur de l'Europe et en même temps séparée d'elle par une ceinture de hautes montagnes , elle étend ses deux bras vers l'Afrique et l'Asie, offrant à ceux qui viennent de l'Occident le golfe où repose Gênes , à ceux qui viennent de l'Orient le golfe où repose Venise. Sa partie la plus septentrionale avait pris le nom de Gaule , de ce fort pays qui est devenu la France , et sa partie la plus enfoncée au midi avait pris le nom de Grande- Grèce, de cet autre pays non moins illustre qui troublait le sommeil des rois de Perse et qui était mêlé à toutes les affaires de l'Asie. Ainsi disposée parla Providence, longue, étroite, coupée en deux

par les Apennins, d'un territoire faible en étendue et d*une population médiocre, confinant à tout et ouvert à tous, Tltalie était un centre qui n'avait pas de circonférence personnelle, et qui , ne pouvant être par elle seule un grand empire, était admirablement faite pour être le centre et Tunité du monde. Elle Test devenue en effet, non pas une fois et par hasard, mais constamment et sous plusieurs formes : par la guerre au temps des Romains, par le commerce et les arts au moyen âge, enfin parla religion avec TÉglise catholique. Et, aune époque bien antérieure, déjà TÉtrurie était un foyer de religion et d'arts , comme si Dieu avait voulu que cette puissance unitaire de Tltalie se perdît, pour être plus imposante , jusque dans la nuit des siècles.

Je ne quitterai pas ces remarques sans vous en faire encore une autre de la même nature; car elles sont plus importantes que peut-être vous ne le pensez. Rien n'est isolé dans les choses; le corps, l'esprit, la grâce divine, tout est lié, tout est harmonieux. Le corps de l'homme n'est pas le corps de la brute; la configuration d'un pays appelé à une destinée n'est pas la configuration d'un pays appelé à une autre destinée, et la forme générale de notre globe est aussi rationnelle qu'elle est mystérieuse. Quand les anciens , qui savaient tant de choses par tradition, voulaient bâtir une ville, ils faisaient une étude profonde et religieuse du lieu. C'est ainsi que les Romains mandèrent des prêtres étrusques pour déterminer l'emplacement de Rome, et dès notre

bas âge nous avons su qu'en creusant la terre du Capitole on trouva une tête d'homme fraîchement coupée , d'où est venu à cette colline le nom merveilleux qu'elle porte encore. Je -veux donc vous faire remarquer le caractère du lieu où Rome est bâtie, si sublime et singulier, qu'on peut voyager toute sa vie, et que jamais l'imagination ne rapportera de nulle part sous le ciel un souvenir pareil au souvenir de la^ro romano,

Rome est bâtie à peu près au milieu de la presqu'île italique, plus au midi qu'au nord, et en revanche plus à l'occident qu'à Torient. Elle est assise sur quelques collines séparées par des ravins plutôt que par des vallées, au bord du Tibre, fleuve jaune et grave qui roule lentement ses eaux entre ses rivages sans verdure. A cinq ou six lieues à l'orient s'étend comme une ligne sombre la chaîne des Appenins ; à quatre ou cinq lieues vers l'occident , on aperçoit de quelques points élevés la ligne blanche et brillante de la Méditerranée; au nord s'élève une montagjpe isolée qu'on appelle le Soracte, et qui se tient là comme un géant à l'entrée de la plaine; au midi ce sont les collines où se dessinent Castel-Gandolfo, Marino, Frascati et la Colonna. Entre ces quatre horizons , dont aucun ne ressemble à l'autre et qui luttent de grandeur et de beauté , s'épanouit comme un large nid d'aigle la campagne romaine , reste éteint de plusieurs volcans , solitude vaste et sévère, prairie sans ombre, où les ruisseaux rares creusent le sol et s'y cachent avec leurs saules, où les arbres qui se dressent çà et là sont

sans mouvement comme les ruines que l'œil découvre partout, tombeaux, temples, aqueducs, débris majestueux de la nature et du peuple romain , au milieu desquels la Rome chrétienne élève ses saintes images et ses dômes tranquilles. Que le soleil se lève ou qu'il se couche , que l'hiver ou Tété passent là , que les nuages traversent l'espace ou que l'air y prenne une suave transparence , selon les saisons et les heures, tout change, tout s'anime, tout pâlit; une nouveauté sans fin sort de ce fond immobile , semblable à la religion dont l'antiquité s'allie à la jeunesse et qui emprunte au temps je ne sais quel charme dont elle couvre son éternité. La religion est le caractère de cette incroyable nature : les montagnes, les champs, la mer, les ruines, l'air, la terre elle-même, mélange de la cendre des hommes avec la cendre des volcans, tout y est profond, et celui qui, se promenant le long des voies romaines , n'a jamais senti descendre dans son cœur la pensée de l'infini communiquant avec l'homme, ah! celui-là est à playadre, et Dieu seul est assez grand pour lui donner jamais une idée et une larme.

Du reste, mon cher ami, vous avez compris qu'en plaçant à Rome son vicaire , Dieu n'avait pas tourné la difficulté , mais qu'il l'avait prise de face. C'est précisément parce que Rome était le centre naturel du monde, et son centre effectif à l'époque de Jésus- Christ, qu'il devait paraître plus impossible d'y établir le centre de l'Église catholique. Quand on regarde les deux extrêmes, saint Pierre

à Rome sous Néron, et Grégoire XVI au Vatican, et qu'on vient à songer que cette métamorphose s*est accomplie naturellement par la force des choses, on ne sait qu'admirer le plus de la faiblesse de l'homme ou de la puissance de la vérité. Vous connaissez la suite des événements, je ne vous la rappellerai pas; mais il importe d'étudier le se- . cret de cette prodigieuse élévation des pontifes romains.

Le secret dernier en est sans doute dans les desseins éternels de Dieu. Celui qui a créé le monde, le gouverne aussi par sa providence; il élève et abaisse les dominations ; il marque aux peuples leur temps, aux choses leur fortune, non pas toutefois arbitrairement et sans autre motif que sa souveraine volonté , mais par une administration équitable de la vie qu'il a donnée à ses créatures, et dont il a posé, en la leur donnant, l'immuable loi. Or, pour tous les êtres doués de raison , le christianisme est la loi même de la vie; il est l'expression exacte des rapports qui en constituent la nature et le développement , et quand Dieu annonga au premier homme qu'il mourrait s'il venait à violer ses commandements, il lui révélait cette vérité, que tous les commandements de Dieu ont une relation intime avec l'essence même de la vie. Nulle société n'a péri , nulle race royale ne s'est éteinte , nulle puissance n'a passé que pour avoir violé la loi de la vie contenue dans le christianisme : comme aussi nulle société ne s'est fondée, nulle race royale n'a fleuri, nulle puissance n'a persévéré que par l'observation de la loi

de la vie contenue dans le christianisme, et TÉcriture nous le dit d*un seul mot : La justice élève une nation (1).

Vous pouvez conclure de là quelle sève d'organisation et d'immortalité a été communiquée au Saint- Siège par cela seul qu'il a été établi sur la terre la source et le lien même du christianisme, c'est-à-dire la source et le lien même de la vie. Sa grandeur lui est venue de cette donation magniQque de l'unité, et non des donations de Pépin et de Charlemagne; ou plutôt les souverains pontifes ont beaucoup reçu parce qu'ils ont immensément donné, semblables à l'Océan, dont tous les fleuves sont tributaires , parce qu'il est le père de leurs eaux.

Entre les qualités éminentes qui ont été pour le Saint-Siège le résultat même de sa vocation, et qui lui étaient nécessaires pour y correspondre, il en est deux principales qui expliquent presque toute son histoire: une prudence consommée, et un courage passif à toute épreuve.

L'erreur de beaucoup d'hommes qui sont à la tête des affaires humaines ou qui désirent y monter, est de prétendre à créer le monde. Les uns veulent créer la société, les autres la religion, ceux-là un parti, et les plus modérés assurément sont ceux qui se bornent à vouloir créer l'avenir. Tous ces hommes usent leur esprit et leur vie dans ce pénible labeur, et presque toujours avant de mourir ils sont convain-

(1) Proverbes, xiv, 34.

eus par les événements d'avoir fait absolument le contraire de ce qu'ils avaient voulu. Lisez attentivement l'histoire, et vous y verrez clairement une des choses les plus tristes pour l'orgueil humain, je veux dire cette contradiction perpétuelle entre la volonté de l'homme et le résultat de ses efforts. Qui eût dit à Alexandre le sort de sa famille et de son empire après sa mort Teût étonné. Qui eût montré aux Romains l'avenir de leurs conquêtes et l'héritier futur de leur ville, leur eût donné à penser. Qui eût révélé à Pilate tout ce qu'il y avait dans le moment fugitif où il se lava les mains de la mort du Juste, l'eût sans doute anéanti par la puissance de cette vision. Celui-là seul sait ce qu'il fait qui sert Dieu dans son Église , et qui , instruit que tout le mouvement de rùnivers ne va qu'à développer les germes de la création et de la grâce , respecte profondément dans ses actes le cours naturel et logique des choses, qui les mène à leur fin par la voie la plus courte autant que la plus heureuse. C'a été là une vertu des souverains pontifes, et la base rationnelle de leur divine prudence. Placés en face de deux mondes, le monde spirituel et le monde matériel , ouvriers propres de l'éternité, ils ont connu qu'ils n'avaient aucune action directe sur le temps, si ce n'est que tôt ou tard, par une combinaison de ressorts dont Dieu seul a le secret , les choses passagères doivent servir au triomphe des choses permanentes, et, malgré leur résistance opiniâtre , se jeter enfin palpitantes et vaincues dans les bras de la vérité. Le Saint-Siège a déjà vu plusieurs de ces moments

solennels où le temps et rétemité se rencontrent; mais il en ignore les époques , et il ignore aussi les routes qui , dans la sphère indéterminée du possible , ramènent Tun à l'autre le fini et l'infini. C'est pour^ quoi toujours et activement occupé à répandre la vie , la lumière et l'amour dont il a le dépôt , il n'appelle ni ne crée les événements; il les reçoit <Ie la main de Dieu qui les produit ou les permet, se bornant, lorsqu'ils sont accomplis, à se conduire envers eux selon les règles ordinaires de la sagesse chrétienne. Ce rôle n'est pas brillant; mais comme il est fondé sur la nature elle-même, il a mérité au Saint- Siège la situation qui est la sienne, incomparable en durée et en légitimité avec aucune autre situation politique.

Qui est-ce qui a fondé tous les grands empires? la guerre suivie de la victoire et de la possession , c'est-à-dire la violence rachetée par le temps. Si , au contraire, vous recherchez la source de la souveraineté temporelle du Saint-Siège, vous verrez qu'elle a dépendu de quatre circonstances qui ont concouru en môme temps sans qu'aucune prévision eût pu les rassembler, ni même en obtenir une seule p sauf la dernière, je veux dire: l'affaiblissement do Tcmpire d'Orient , qui ne pouvait plus défendre Rome contre les barbares; l'ambition des rois lombards, qui la voulaient assujettir à leur couronne ; la protection successive de deux grands hommes , Pépin et Charlemagne ; enfin l'amour que tous les habitants de Rome portaient au souverain pontife, dont ils se croyaient les enfants, non-seu-

lement à cause de sa charge, mais à cause de ses bienfaits. Par la force de ces quatre circonstances, les papes délivrèrent Rome des restes d'un pouvoir qui tombait de lui-même; ils Tarrachèrent à la domination inévitable des barbares, et eurent la gloire, en fondant leur propre État, de n'être coupables d'aucune injustice que du salut de leur patrie. Que leur avait coûté un si mémorable événement? Étaitce eux qui avaient démembré l'empire d'Orient, appelé les Lombards en Italie, donné naissance à Pépin et à Çharlemagne? Non. Que leur avait donc coûté une si prodigieuse transformation ? elle leur avait coûté huit cents patientes années d'existence dans la justice. Tranquilles sur les desseins de Dieu, contents de leur pain et de leurs devoirs de chaque jour , ils avaient vécu pauvres et étaient morts martyrs pendant trois siècles ; tirés des catacombes par Constantin , enrichis par la piété des fidèles et des empereurs , leurs désirs étaient restés simples , leur âme humble et forte, leurs mains ouvertes; souvent menacés, emprisonnés, exilés, meurtris, ils avaient soutenu de leur majesté la confusion du Bas-Empire, abattu les hérésies, écrit pour leur siècle des pages qui sont allées plus loin, du resté laissant faire le temps, sûrs qu'il était pour eux, parce qu'il va de l'éternité à l'éternité. Et enfin un jour , dans Saint- Pierre de Rome, aux acclamations universelles, ils purent sans crainte et sans crime poser la couronne des Césars sur le front d'un homme dont le nom et la grandeur sont mêlés ensemble pour toujours , sur le front de Çharlemagne , le premier

fondateur apr£s les papes de l'anité occidentale et européenne, parce qu'il futle fondateur de la liberté pontillcale.

Cette patience envers le temps, déjà si admirable quand on la considère en elle-même, puisque le propre des hommes, à cause de leur nature bornée, est de vouloir hâter ou plutôt faire le temps, cette patience devient plus di^ne encore de méditation lorsqu'on observe qu'elle n'a rien coûté qu'une foi imperturbable dans l'avenir de la vérité, mais encore un courage héroïque pour tenir tête à la rapidité et à la violence des événements humains. Le courage qu'avaient à déployer les pontites romains n'était pas celui qui brave la mort en la donnant, et qui , bien qu'estimable quand il est juste, est néanmoins commun parmi les hommes. Il est un courage plus rare qui supporte le ressentiment des princes et leurs caresses sans être épouvanté ni séduit , qui sacrifle le repos à la conscience et affronte ces morts tristes de la prison , du besoin , de l'oubli. Tel a été le courage des pontifes romains. Usent tenu IniiH oi'iiN iiiis dans la capitale de l'empire, [srlia du ^i.'111'o lie leur mort par celle de leurs prélurs, et souf un seul dont la vieillesse fut plus que tes bourreaux, ils eurent tous la gloire Iro frap]>i?-' ^^iir leur choire en rendant grâce à Lf Ua--l iiipire demanda d'eux peut-être en- )im>:k'. Là commencèrent ces hérésies 'S ijui ontenQn séparé l'Église orien- Ipilô catholique, et qui toutes furent sou- A ic ach.irnement par les empereurs et les

eunuques du palais. Â peine dans un laps de cinq cents années se rencontra- 1- il quelques princes vraiment fldèles et étrangers à la fureur des subtilités grecques. Les papes, du fond de Rome gouvernée par un préfet impérial , s'opposèrent sans relâche à toutes les entreprises de Terreur, et un seul exemple donnera Tidée de ce qu'ils durent quelquefois souffrir et souvent appréhender. Le pape Vigile, attiré à Constantinople par Tempereur Justinien, fut obligé, pour se soustraire aux poursuites de la cour, de se réfugier dans une église, sous Tautel même, dont il embrassa les colonnes; les soldats y entrèrent après lui Tépée nue, et Ton vit le chef de la chrétienté , vainement abrité par le Saint des saints, se débattre tout sanglant contre une troupe armée qui s'efforçait de Tarracher de son asile en le saisissant par les cheveux et la barbe et par tous les membres du corps. Le moyen âge apporta d'autres dangers : les guerres des seigneurs , les liens de la féodalité qui tendaient à mettre TÉglise même en vasselage, l'ambition temporelle et spirituelle des empereurs d'Allemagne, et enfin les temps plus voisins de pous ont appris de nouveau à l'Église catholique que le courage de ses pontifes est immortel comme le besoin qu'elle en a.

Si une seule fois le vicaire de Jésus-Christ eût manqué par faiblesse à sa mission, nul ne peut dire, humainement parlant, ce qui serait arrivé. Mais dans cette longue généalogie de la papauté , il

ne s'en découvre pas un seul qui ait été assez lâche

pour vendre la vérité à la puissance séculière. Les évoques d'Angleterre ont livré TÉglise catholique à Henri VIII; une partie des évoques de Suède a livré l'Église catholique à Gustave Wasa ; les évoques de Russie ont livré l'Église grecque à Pierre P'; beaucoup de prêtres et d'évêques ont succombé dans les cours à la crainte et à l'espérance : jamais un pontife romain! Ils ont ordinairement poussé la condescendance jusqu*à ses dernières limites; ils ont négocié, supplié, attendu, profité de toutes les conjonctures, afin que, l'heure venue, ils pussent souffrir sans reproche et présenter à Dieu dans toute sa pureté le spectacle de la justice humble et dénuée aux prises avec la force et Torgueil. Il y a dans le courage à subir le sort que Ton s'est attiré une noblesse qui ramène les cœurs; mais quand une patience angélique a précédé un courage d'airain, et que ces deux caractères viennent à tomber du ciel sur le même front avec la majesté du malheur et des années, cela produit quelque chose qui émeut de soi les entrailles, et dont nulle gloire ne peut contre- balancer sur les hommes Tinfaillible effet. Notre génération en a été témoin. Il plut à la Providence, pour humilier le monde , de rassembler dans un seul homme tout ce que le génie d'un siècle peut faire, et de montrer dans la papauté sans défense, représentée par un vieillard d'une capacité commune, la supériorité de la foi sur l'intelligence, et la faiblesse des projets personnels comparée à l'accomplissement simple et soumis des projets divins notifiés par la tradition. On sentait dans Pie Vil

rhomme qui ne peut pas , qui voudrait compatir au génie manifesté par la victoire , mais qui trouve dans sa conscience un obstacle invincible à son penchant : son adversaire croyait à son épée ; il était inexorable autant que maître. On sait que la cendre de Pie Vil repose sous le dôme de Saint -Pierre, et celle de Napoléon sur un rocher de l'Atlantique : c'était un de ces moments que j 'ai dits , où le temps se rencontre avecl'é.ternité.

Non , quand je ne croirais pas , quand jamais un rayon de la grâce divine n'eût illuminé mon entendement , je baiserais encore avec respect les pieds de cet homme qui, dans une chaire fragile et dans une âme accessible à toutes les tentations, a maintenu si sacrée la dignité de mon espèce , et fait prévaloir pendant dix -huit cents ans l'esprit sur la force. J'élèverais un temple au gardien incorruptible d'une persuasion de mes semblables, et quand je voudrais me donner de la vérité une idée digne d'elle , je viendrais m'asseoir au parvis de ce temple, où voyant dans l'erreur une si haute majesté , de si grands bienfaits , un courage si sublime , je me demanderais ce que sera donc la vérité quand son jour sera venu , et ce que fera Dieu sur la terre , si l'homme y fait de telles œuvres. Mais Dieu seul a fait celle-là , seul il en était capable, et nous, catholiques, qui le croyons, avec quel amour ne devonsnous pas regarder la chaire où s'est visiblement accomplie cette parole d'une familiarité créatrice : Tu es Pierre, et sur cette piei^e je bâtirai mon Église/

Vous savez , mon cher ami , combien , depuis le commencement du siècle où nous vivons, la papauté , obscurcie dans un grand nombre d'intelligences, a repris subitement d'éclat. La France n'avait pas vu ses pontifes depuis ceux d'Avignon ; elle a été tout émue quand Pie VI est venu mourir dans son sein , et quand Pie Vil lui a apporté , couverte des malheurs de l'Église, sa vénérable figure. Les événements qui agitent l'Europe ont répandu sur l'ancienne histoire un jour nouveau, et l'on a mieux compris le rôle qu'ont joué les souverains pontifes dans les affaires des nations. Les protestants euxmêmes, et parmi eux les plus illustres, ont rendu au Saint-Siège une justice tardive , qui n'en est que plus remarquable. Enfin les écrits du comte de Maistre sur ce sujet ont frappé beaucoup d'esprits que sa verve un peu despotique n'a pas repoussés, et qui ont pardonné la hauteur des formes à la hauteur des vues. La pente même de notre siècle, tout en s'éioignant de ce qui fut , est de chercher à le comprendre ; il se croit assez sûr de lui pour essayer d'être juste, à la différence du siècle dernier, qui, pour subjuguer l'avenir, s'était fait le bourreau du passé. Le temps a donc encore une fois apporté au Saint- Siège le tribut auquel la Providence Ta condanuié envers lui; il l'a vengé des détractions de plusieurs siècles. Toutefois on croirait qu'il en a du repentir, et j'ai vu se former dans plusieurs esprits l'opinion que le pontificat comprend mal sa position à l'égard de la société moderne.

Us disent qu*une guerre a éclaté entre les roiss et

les peuples, et que le Saint-giége, qui paraît se déclarer pour la cause des rois , commet en cela une faute probablement irréparable : une faute , parce que les peuples seront inévitablement victorieux; une faute encore , parce que Rome n*a pas de plus grands ennemis que les souverainetés européennes ;au lieu que si elle mettait son poids dans la balance du côté des peuples, ceux-ci, reconnaissants, et en vertu même des principes qu'ils défendent, lui feraient naturellement sa part dans leur liberté. Pour preuve de l'inimitié des couronne^ envers le Saint- Siège, ils allèguent toutes les iniquités et les oppressions dont elles l'ont accablé avant l'explosion de la révolution française, et la manière dont elles se conduisent maintenant encore envers lui , malgré les leçons sanglantes de l'expérience. L'élévation de la monarchie absolue a été partout , disent-ils » le signal de la décadence du pontificat. Sans parler des princes qui se sont faits protestants pour s'emparer des biens et de l'autorité de l'Église , qui a plus compromis les droits et affaibli l'honneur du Saint-Siège que Louis XIV? Qui en a été l'adversaire plus implacable que les parlements de Louis XV? Qu'étaient -ce que Catherine II, Frédéric II, Joseph II, sinon des ennemis déclarés de l'Église? Où eu étaient, à l'égard du vicaire de Jésus-Christ , les gouvernements de France , d'Espagne, de Portugal, de Naples, lorsque conjointement avec d'autres puissances ils menaçaient Clément XIV des derniers excès s'il ne supprimait dans l'Église un institut vénérable, dont le seul crime

était d*avoir versé son sang et ses sueurs par tout l'univers pour la gloire de Dieu , et de s*être constamment montré le serviteur intrépide des clefs apostoliques? N'est-il pas évident que le protestantisme, le jansénisme , le rationalisme étaient montés sur les trônes de TEurope, et que de leurs marches mêmes une conspiration parricide s'était ourdie contre la papauté? La révolution française tomba comme un tonnerre au milieu de ces projets, et, confondant le juste avec l'impie dans une épouvantable catastrophe, elle apprit aux princes de la terre que s'il est facile de mettre la main sur l'oint du Seigneur, il n'est pas aussi facile d'éviter les conséquences que traînent après soi le mépris et la violation de la première légitimité qui soit au monde, encore même qu'elle ne serait pas le pouvoir constituant de toute la chrétienté.

Cependant, l'orage passé, ou du moins suspendu , qui a songé au souverain pontife? A grand'peine lui a-t-on rendu ses États au congrès de Vienne. Mais la France a-t-elle abandonné ses prétentions particulières à l'égard de Rome? Mais l'Autriche a-t-elle retiré les lois de Joseph II, créées tout exprès pour l'asservissement de l'Église? Mais la Prusse en metelle moins d'ardeur à miner sourdement la foi de ses populations catholiques? Mais la Russie n'arrache-t-elle pas l'Église de Pologne jusque dans ses fondements? et si la situation n'est pas absolument aussi douloureuse pour le Saint-Siège qu'il y a cinquante ans, à quoifaut-iU'attribuer, sinon à cette foudre des peuples qui gronde encore sur la tête des

souverains , et qui met à leurs desseins une barrière que leur foi n'y met pas? Cela étant donc ainsi, comment concevoir que le Saint-Siège s*allie à ses ennemis, et repousse la liberté que le Ciel lui envoie?

Avant d'examiner si le Saint-Siège a pris réellement, dans les affaires présentes de l'Europe, la situation qu'on lui reproche, il est nécessaire de connaître l'état même des affaires européennes!.

La guerre est en Europe. Depuis cinquante ans cette partie du monde ressemble à un volcan qui fume dans l'intervalle des éruptions , et alors même que tout paraît tranquille, chacun sent qu'il dort sur une terre dont le repos n'est aussi qu'un sommeil. Nul ne s'assied et ne se lève que comme le soldat qui a de la paille sous sa tente; et chaque fois que l'Européen penche un moment sa tête par le poids de la réflexion , il y passe tout d'un coup des suspicions formidables, des questions aussi vastes par les choses qu'elles embrassent que par l'incertitude de leur solution. Le présent même lui est aussi inconnu que l'avenir, parce que l'avenir jette sur le présent son ombre gigantesque. En vain , dans cette obscurité, les plus hardis se font des théories; en vain ils affirment la lumière et la paix , comme le cavalier qui passe la nuit dans une forêt siffle sur son cheval : de temps en temps le bruit sourd des tempêtes vient effrayer leur doctrine , et ils sentent que la guerre existe , quoique les armes soient pendues aux murs et que l'araignée semble y avoir tendu dans la pous-

sière un fil paisible. Qu'est-ce donc que cette guerre , et où est- elle?

La guerre n'est pas entre les peuples. Jamais les idées chrétiennes de l'origine commune des hommes et de la fraternité des races n'ont obtenu plus d'empire. Les peuples s'appellent d'un bout du monde à l'autre; ils couvrent la mer de leurs vaisseaux pacifiques pour se chercher ; ils sillonnent de fer le sol qui résiste trop à leur empressement de se joindre, et ils empruntent au feu des ailes pour aller plus vite. La séparation des langues diminue en même temps que celle de l'espace; les journaux circulent par tout l'univers comme des lettres de peuple à peuple; les préjugés nationaux s'affaiblissent; le Turc s'habille à l'européenne, et leur monarque , bravant les lois de l'Asie, montre à l'étranger ces femmes dont la vie et la mort n'avaient jamais levé le voile. Il semble que le genre humain, dont les familles s'étaient dit adieu aux champs de Sennaar, il y a plus de quarante siècles, se retrouve enfin, et veuille élever la Babel de la réunion comme il avait autrefois élevé la Babel de la dispersion.

La guerre n'est pas non plus entre les rois. Quelque chose les avertit que le moment n'est pas opportun pour s'enrichir de provinces prises à leurs voisins. Ce n'est pas que l'ambition soit éteinte en eux plus qu'elle ne l'est chez les autres hommes , ni même que leurs plans ne soient tout faits pour des temps moins difficiles. La Prusse, par exemple , aspire à rassembler l'Allemagne sous sa domination , parce qu'il est nécessaire que tôt ou tard l'unité

germanique se constitue, çt qu'autant vaut la Prusse que TAutriche pour hériter du tout. La Russie est persuadée que quiconque parle une langue slave ou ne croit pas à la procession du Saint- Esprit lui appartient de droit, et qu'elle est destinée à ressusciter dans Constantinople l'empire d'Orient, dont elle sera tout à la fois le patriarche et le césar. Ce sont là des desseins qu'on accomplira si Dieu le permet, et quand la légitimité respective des souverains n'en souffrira pas trop. Mais en attendant, les rois sont unis, et ils ont raison'de l'être.

La guerre n'est pas davantage entre les rois et les peuples, ou, en termes plus clairs, entre la monarchie et la république. En effet , la France est incontestablement le foyer de cette guerre qui remue l'Europe de fond en comble , et néanmoins la Fràhce est le pays le plus monarchique qui soit au monde, celui qui dans les trente dernières années a donné à ses souverains le plus de marques d'amour, et d'ua amour qui a été plus d'une fois jusqu'au délire. La France a adoré l'empereur Napoléon, dont le souvenir l'occupe encore, et, après qu'il eut été vaincu, elle lui dressa de ses mains le plus beau triomphe dont un mortel ait jamais reçu l'hommage, le triomphe d'un roi banni qui débarque avec cent hommes sur une terre où ses ennemis commandent , où sa tête est proscrite, et qui traverse pour entrer dans sa capitale deux cents lieues de pays sans avoir besoin que d'ôter son chapeau sur la route aux acclamations. La France a vu avec délices ses vieux

Bourbons rentrer dans le royaume de leurs ancêtres ; elle a salué de tout son cœur l'avènement du roi Charles X, et voilà six années qu'elle fait des efforts incroyables pour maintenir son ancienne forme de gouvernement, jusque-là qu'elle possède à la fois une monarchie régnante et une monarchie prétendante, seuls partis qui aient véritablement de la force dans son sein. On pourrait même dire qu'il n'en existe pas d'autres, si l'on ne découvrait à fond de cale de la société je ne sais quelle faction qui se croit républicaine , et dont on n'a le courage de dire du mal que parce qu'elle a des chances de nous couper la tête dans l'intervalle de deux naonarchies. La France est le seul pays de l'Europe qui par la puissance de ses instincts monarchiques soit réellement parvenu à l'unité. L'Angleterre est encore triple; l'Espagne sent palpiter tous ses royaumes; l'Italie est divisée en morceaux; l'Allemagne, selon l'expression d'un grand seigneur russe, est encore un archipel de princes , et la Russie un assemblage de nations dont plusieurs ne portent le joug qu'en frémissant. Seule entre tous les États modernes , la France est arrivée à l'unité, qui est la raison de sa force politique et intellectuelle. Et la cause n'en est pas dans la nature de son territoire et dans les accidents de sa vie historique ; elle est dans l'esprit français lui-même, qui, parfaitement clair et logique, va toujours droit au fait. Or, quand on va droit au fait, c'est l'unité qu'on trouve au bout de tout. Ainsi , en religion , la France ne peut être que catholique ou incroyante , parce qu'il

n'existe pas de milieu réel entre l'unité de TÉglise et l'indépendance absolue de la raison : ainsi j en politique, elle ne peut être qu'une monarchie ou un chaos, parce qu'il n'existe pas de milieu réel entre la soumission commune à un seul chef et l'indépendance radicale de tous les citoyens. Les republiques sont des Etats bâtards comme les Eglises protestantes sont des Eglises bâtardes, et les peuples sont toujours allés de la république à l'anarchie, comme les protestants passent de leur foi mutilée à l'incroyance totale; mais, quelle que soit l'explication du fait, il est certain que la France est monarchique par le fond de ses entrailles, et que néanmoins elle est le foyer de la guerre qui agite l'Europe : d'où il suit que cette guerre n'est pas entre la république et la monarchie.

Serait- elle entre la tyrannie et la liberté? Il est vrai qu'en plusieurs pays, par suite de l'affaiblissement du pouvoir spirituel , et par d'autres causes qui ont réuni dans la main d'un seul toute la direction sociale, les grands intérêts de l'homme, qui sont la religion , la propriété, la justice, n'y ont pas de suffisantes garanties; et l'on peut concevoir que le malaise qui en résulte porte naturellement l'esprit des citoyens à désirer des changements. Toutefois ce n'est pas là qu'est la cause du trouble universel, et je vous en donnerai une preuve qui me paraît décisive, c'est que dans les pays mêmes où la liberté civile et religieuse est, pour ainsi dire, sans bornes, la lutte continue entre les intelligences aussi bien qu'entre les volontés. La Belgique est la con-

trée de l'Europe qui possède les institutions les plus libres , exécutées avec le plus de loyauté. La pres'se y est sans frein , les élections s'appliquent à la plupart des branches de Tadministration publique , la religion y jouit d'une aussi grande indépendance qu'à Rome même; renseignement appartient à qui veut le prendre ,. et chacun Ty prend en effet , soit le gouvernement, soit les évêques, soit les simples citoyens. Cependant regardez la Belgique : vous n*y remarquerez pas seulement des désordres nés d'une grande facilité d'abuser de soi , vous y reconnaîtrez la même agitation qui ébranle sourdement les royaumes les plus despotiquement gouvernés, deux partis aux prises dans des profondeurs où la liberté et la tyrannie ne sont plus la question.

Mais où donc est la guerre? peut-être entre les idées? J'entends ici par idées des poiots particuliers de doctrine, et vous savez bien , mon cher ami, qu'il n'existe en France aucune polémique sur les idées. Nos écrivains font des romans et des drames; nos journalistes écrivent des articles contre ou pour tous 'les ministères possibles : mais personne ne s'occupe 'd'idées.

La guerre est plus haut que les idées, plus haut •que les rois, plus haut que les peuples, entre les forces mêmes de l'intelligence humaine, la foi devenue par l'Église une puissance , et la raison devenue également une puissance qui a ses chefs, ses assemblées, ses chaires, ses sacrements. La guerre' existe entre la puissance catholique et la puissance

rationaliste , toutes deux aussi anciennes que le monde, mais qui se le disputent aujourd'hui sur une échelle plus vaste, parce que toutes deux sont parvenues à un point de force interne et extérieure qui ne permet plus les combats de détail et d'avantgarde , et qui veut une solution. On sait l'histoire et le dogme de la puissance catholique : elle vient de Dieu par les patriarches , le peuple juif et Jésus- Christ : son dogme est que la nature humaine ne se suffit à elle-même dans aucun ordre de choses, par la raison qu'étant finie et déchqe, elle n'a en elle ni son principe, ni son remède, ni sa fin. La puissance rationaliste descend aussi de haut ; elle vient du démon par tous ceux qui en ont imité l'orgueil , et son dogme est que la nature humaine se suffit à ellemême dans tous les ordres de choses , pour vivre et pour mourir. Arriver à être , dans l'ordre intellectuel, le souverain absolu de ses idées; dans l'ordre moral, le dernier juge de ses actions; dans l'ordre social, à ne reconnaître d'autre autorité que celle qu'on aura directement élue; dans Tordre matériel, à vaincre les éléments et à tirer d'eux pour tous , si on le peut, la seule félicité réelle : tel est le programme de la puissance rationaliste et la charte qu'elle destine au genre humain. Le succès n'est évidemment possible que par la destruction de la puissance catholique, qui professe des maximes absolument opposées, soutenues de la foi de cent cinquante millions d'hommes et des croyances de cent millions d'autres chrétiens séparés par le schisme du centre de l'unité. Nous l'avons entendu

ÏX. - 2

de la hcache d ca rsuccicLiîCe mccrant qui faisait à ses aicis et à ses mz.'zrr :$ sa ccci'esàia dernière : Point {féjlidcS frij-J ie f-i^nfl et quiconque connaît l état ce La 5Cti:é:é dcôrme sait que celte parole est, à des degrés divers, Texpression d'une inncmbraile multiiuie d ;L.:cli^er.^rs pour qui tout est bcn si l'Eglise est cpcrimre et dépouillée, pour qui tout est exécrable si eZe trtave par hasard dans im événement quelconque un peu d'caibre pour s'y reposer. 11 sufât d'ailleurs qu'un ho2ime, à l'heure de la mort, ait dit une telle porole, pour comprendre qu'elle n'est que l'écho d'uKe vie, et celle vie Técho d*un siècle.

Ce n'est pas que tous 1-^ rationalistes le soient de la même façon, et aient une conscience claire de leurs vœux ni du but où tend de soi-même la puissance dont ils font partie. La plupart des hommes ignorent leur route; ils croient que l'univers s'arrête à l'endroit où ils sont fatigués, et que les principes sont inconséquents comme les personnes, ou n'ont pas plus de portée qu^elles n'en ont. Mais loin que cette porlion aveugle et paresseuse diminue la force du pouvoir qui lui donne l'impulsion , elle le sert merveilleusement, parce qu'elle forme des échelons où s'arrêtent les âmes et les instruments qui ne pourraient pas aller plus loin. S'il n'exislait aucune nuance entre Terreur et la vérité, peu d'hommes seraient assez forts pour tomber dans l'erreur; ils ont besoin d'y descendre lentement et de se familiariser avec les ténèbres. C'est pourquoi pour juger une puissance il faut en poser le principe , déduire des

conséquences accomplies celles qui en sortiront inévitablement, et, laissant de côté la foule, qui ne sait jamais ce qu'elle fait, voir Faction d'où elle part. Or le principe du rationalisme est la concentration du genre humain en lui-même et son association exclusive avec la matière ; les conséquences qu'il a déjà produites sont un affaiblissement de l'autorité spirituelle en Europe, et en même temps la destruction des bases de l'autorité civile, qui ne se soutient presque plus nulle part que par un état militaire écrasant; enfin son action est un mouvement qui pousse les générations dans la voie de l'orgueil et des sens, où , trouvant la nature trop peu féconde et la société trop étroite, elles appellent à leur secours les révolutions contre cette double limite. Toute doctrine qui ne veut pas périr doit donner l'infini à l'homme. Le rationalisme, qui repousse Dieu , seul infini , réel , et qui ne peut ni multiplier la matière au gré de la volupté, ni faire de l'ordre social régulièrement établi un océan assez vaste pour toutes les ambitions , est obligé d ouvrir à ses créatures l'abîme sans fond de l'avenir. Le présent n'est plus l'ordre, c'est une barrière à la destinée humaine ; tout ce qui arrive à l'existence est condamné par cela seul qu'il est, religion, royauté, fortune , quoi que ce soit : être , c'est arrêter le genre humain. A la différence de Dieu , qui tira le monde du chaos en marquant sa place à chaque chose , le rationalisme y repousse le monde en attaquant l'idée même de place ; et comme Dieu fut loué par tous les astres du matin quand ils virent

leurs sphères innombrables rouler harmonieusement dans le ciel, le rationalisme a ses poètes, ses orateurs , ses prophètes , hommes pour qui la lyre des choses n'a que deux cordes, le passé et Tavenir, et à qui la vue d'une voiture poussée par la vapeur sur des lignes de fer persuade que tout est changé, comme si, le cœur de l'homme subsistant, rien pouvait être jamais changé dans le monde.

Combien de nobles esprits ont succombé sous le rationalisme dans ces derniers temps 1 Les événements politiques de 1830 ont accablé leur intelligence, et ils sont descendus du trône avec les anciens de la maison de Bourbon. Pleurons ces illustres victimes, ces chantres du vrai, qui ont quitté les échos divins pour ceux du temps, et qui croient prophétiser encore parce que, mieux que personne , ils redisent au lendemain le bruit de la veille I

Les obscurcissements de la vérité dans de grands esprits ne sont pas toujours un symptôme triste; ils sont quelquefois le présage que d'admirables miséricordes sont proches et que Dieu veut en avoir la gloire. Mais on éprouve une épouvante du cœur amère lorsque, en examinant les ressources de la puissance rationaliste , on découvre pèle - mêle dans son armée des hommes de toutes les conditions, et ceux-là même qui sont le plus intéressés à ce qu'elle ne triomphe pas. Cela prouve que l'aveuglement est profond, et il me semble qu'après cinquante années des plus mémorables enseignements

l'heure eût été venue que l'intérêt personnel au moins fût éclairé. Mais Dieu ne veut pas sauver le monde par Tégoïsme , et il ne le peut même pas. La puissance catholique et la puissance rationaliste se partagent donc les hommes dans toutes les classes de la société, selon la parole de TÉvangile : Deux hommes seront dans un même champ , Vun sera pris. Vautre laissé. Deux femmes moudront à la même meule, l'une sera prise, Vautre laissée (1). Ily a des rois catholiques et des rois rationalistes, des ministres catholiques et des ministres rationalistes, de grands seigneurs catholiques et de grands seigneurs rationalistes, des bourgeois catholiques et des bourgeois rationalistes, sans qu'aucune règle fixe rende raison du parti embrassé par chacun. On remarque même des anomalies singulières. Ainsi un assez grand nombre de saint-simoniens sont devenus des enfants très-soumis à TÉglise, tandis que la foi s'est retirée d'hommes qui penchaient vers la vérité par eux-mêmes ou parleur position. La démocratie anglaise soutient l'Église catholique d'Irlande contre la chambre des lords , tandis que les cantons suisses, même catholiques, persécutent le Saint-Siège et tout l'établissement ecclésiastique de leur pays. Léopold de Belgique, qui est protestant, respecte la liberté de conscience de ses sujets catholiques plus qu'aucun prince du monde; Louis Philippe de France, dont le pouvoir est sorti d'une révolution, montre pour TÉglise des dispositions

(1) Saint Matthieu , chap. xxiv, vers. 40 et 41.

bienveillantes y tandis que la Prusse marche à la tête du rationalisme européen , dont elle déteste si cordialement les effets politiques. Mais quoi! elle emploie quatorze millions d'hommes à produire le rationalisme , et trois cent mille hommes à en empêcher certains résultats : il n'y a pas de proportion.

Ce simple regard nous découvre tout d'un coup l'effroyable confusion des choses. Il nous apprend que l'unité n'existe même plus entre la fin et les moyens , mais que tout va poussé par l'instinct et le moment. Il ne s'agissait donc pas pour le Saint- Siège d'embrasser la cause des rois ou celle des peuples. Plût à Dieu que la question fût réduite à des termes si faciles, et que l'Europe fût divisée en deux partis clairement déterminés , le parti du bien et celui du mal 1 Mais il en est autrement , et il s'agissait de soutenir la puissance catholique contre la puissance rationaliste , question infiniment compliquée par la diversité des éléments qui concourent en faveur de l'une et de l'autre puissance. Quand même , dans cet horrible chaos de doctrines et d'intérêts, le Souverain Pontife, qui découvre ensemble tout l'horizon de l'erreur et de la vérité, semblerait quelquefois se troubler en lui-même , il n'appartiendrait qu'à Jésus- Christ de lui dire intérieurement: Homme de peu de foi, pourquoi as 'tu douté? YX nous, sûrs de sa mission, touchés des restes de mortalité que jamais Dieu n'ôte à ses saints sur la terre, nous devrions, prosternés à ses pieds, lui crier du fond de notre cœur : évêque ! ô père I ô

vicaire de Dieu ! pierre sur laquelle TÉglise est bâtie, qui dois écraser ceux qui tomberont dessus et ceux sur qui elle tombera 1 ô Toint et Télu ! prenez courage par notre obéissance : l'Europe désolée n'enfantera rien de plus contre la chaire apostolique que la république française et l'empereur Napoléon, et vous avez vaincu ces deux formidables colosses par vos prédécesseurs Pie VI et Pie VII, de glorieuse mémoire !

Mais si les difficultés étaient grandes dans ces derniers temps, les actes du Saint-Siège ont été leur égal par la sagesse. Sans s'attacher à aucun parti, ni s'occuper de la force variable des gouvernements , partout où la tyrannie rationaliste a été comprimée, comme en Belgique et en France, le Saint-Siège a entretenu des relations amicales; partout où elle a prévalu , comme en Espagne et en Portugal , il a protesté contre la violation des droits de l'Église et de la conscience. A l'égard de ces pouvoirs qui édifient d'une main pour détruire de l'autre, qui posent le principe du rationalisme et repoussent ses conséquences, également absolus dans les deux cas, le Saint-Siège, tout en voyant avec une amère douleur une si funeste contradiction, a suivi le précepte chrétien, de respecter les puissances établies, même lorsqu'elles sont infidèles à Dieu. C'est ainsi qu'après les malheureux événements de la dernière guerre de Pologne, le Souverain Pontife écrivit aux évoques de cette illustre chrétienté pour les exhorter à la paix et à la soumission aux décrets de la Providence.

La perte d'une nationalité est sans doute un des malheurs de la race humaine qui appelle le plus la sympathie. Il y a dans la patrie quelque chose de si sacré, que quand nous arrivons en lisant Thistoire à Tun de ces moments où Dieu , par un jugement impénétrable, retire la vie à une nation, nous sommes saisis pour cette patrie défaillante, déjà disparue dans le lointain des âges y d'un amour qui voudrait la ressusciter comme si c'était la nôtre. Nous désirons combattre avec ses défenseurs malheureux, nous envions le sort qui les coucha par terre , et cette gloire mélancolique que les peuples finis laissent sur leur tombe à leurs héros derniers. Les siècles ont passé ; l'herbe a crû sur l'humble tertre de Philopœinen et d'Arminius; jainais la ligue Achéenne et les tribus de la Germanie ne s'éveilleront autour pour y pleurer encore une fois : mais Dieu, qui est grand dans sa justice, l'est aussi dans sa miséricorde ; et il a fait du cœur de l'homme une immortelle patrie à tous ceux qui ont perdu la leur en demeurant par leur courage dignes d'en avoir une. C'est donc un spectacle à arroser de larmes que la fin d'un grand peuple ; les vainqueurs mêmes n'y sont pas insensibles : Scipion pleura en voyant tomber Garthage enflammée, et comme on s'en étonnait, il répondit: Je songe au jour de Romel La religion , tout habituée qu'elle est à voir mourir les nations comme les hommes , a aussi de secrets et tendres pleurs pour ces immenses infortunes qui attestent la caducité de tout; mais elle y voit de plus le mystère réparateur de la croix appliqué tout san-

glant aux peuples pour leur salut , et soit que Dieu les ait condamnés pour jamais, soit qu'il les appelle un jour à revivre , elle doit leur adresser les paroles de la résignation chrétienne , seule consolation de la créature quand elle ne peut plus rien. Tel a été Tesprit du bref adressé par le Souverain Pontife aux évêques polonais, et à supposer même, ce que je ne crois pas, que, dans Tespérance d'apaiser un prince irrité contre une portion de son troupeau, le pasteur eût excédé par les expressions, je ne me persuaderai jamais que Priam fit une action indigne de la majesté d'un roi et des entrailles d'un père quand il prit la main d'Achille en lui adressant ces sublimes paroles : « Juge de la grandeur de mon malheur, puisque je baise la main qui a tué mon fils. »

La Russie est une puissante nation. Elle touche au centre de l'Europe et de l'Asie, à la Chine et à l'Amérique , par un territoire dont la grandeur effraie bien moins l'imagination que sa disposition providentielle ne ravit l'entendement. La Russie appartient à la religion grecque par accident, et pas le moins du monde par ses nécessités politiques, ni par son esprit, qui n'a rien de commun avec la subtilité schismatique des anciens Grecs. Il est même impossible qu'elle accomplisse ses destinées , si elle ne retourne un ; eu plus tôt ou un peu plus tard à l'unité. En effet , considérée en ellemême , la Russie est un amas de nations qui ont besoin de se fondre entre elles, et qui demandent un lien d'autant plus fort, qu'elles sont dispersées

sur un territoire presque sans bornes. Qui sera ce lien, sinon des idées communes enracinées dans rintelligence? et qui peut donner des idées communes aux hommes, sinon la religion? Mais la religion ne le peut elle-même que par l'unité de la doctrine et du sacerdoce : rendez -la protestante, elle devient pire que le rationalisme en quelque sorte, parce qu'elle donne à la division des esprits une sanction divine. Le schisme grec est sans doute moins dangereux que le protestantisme. Toutefois ceux qui ont lu le comte de Maistre ou qui ont consulté d'autres renseignements , savent à quel point la puissance doctrinale est nulle en Russie, et combien facilement ce vaste empire sera dévoré par les sectes et par l'indifférence religieuse , à mesure que la civilisation européenne y pénétrera. En un mot , deux choses sont nécessaires à la vie de tous les êtres , un corps organisé , et un esprit qui coule au dedans. Le corps de la Russie est d'un géant : son esprit est d'un tout jeune homme qui a appris dans les cours étrangères les meilleurs usages, qui parle plusieurs langues avec facilité, qui est poli, qui sait se battre, qui estime les lettres et les arts, sans pouvoir les produire, à qui rien ne manque que la profondeur et la création , parce que si on l'a trempé en naissant dans les eaux de la Neva, on lui a refusé le baptême d'où sont sorties toutes les nations fécondes de la chrétienté.

Cette disproportion entre le corps et l'esprit de la Russie devient plus frappante encore si l'on songe à ses desseins. Que portera - 1 - elle à l'Orient pour le

constituer, pour le tirer de ses ruines, ce qui est plus difficile encore? Elle lui portera un clergé appauvri jusqu'aux os par sa séparation de Tunité. A ces malheureux pays que la malédiction divine n'a pas cessé de poursuivre un seul jour depuis qu'ils ont déchiré Jésus - Christ dans de misérables disputes , la Russie présentera le fruit même de leur crime pour les sauver. Elle apportera le schisme au schisme, la mort à la mort ; elle leur dira : Voici la coupe où vous avez péri, asseyons -nous à la même table, buvons et vivons. Je comprends bien l'avantage apparent d'une erreur commune, quand cette erreur jeune encore n'a pas produit tous ses résultats, et que le premier feu qu'elle tire de sa nouveauté subsiste : mais quand le cadavre est tout fait, que peut-on lui donner, et que peut-on en recevoir? Le besoin de la Russie, au point où elle est parvenue, est d'être catholique, et elle le sera dès que ses souverains la laisseront faire. Or il est difficile que ce qui est dans la nature des choses ne s'accomplisse pas, et que la Providence refuse à un empire dont elle a si merveilleusement posé les bornes , le grand homme que Pierre P^ ne pouvait pas être au temps où il naquit, l'homme de l'esprit comme Pierre le fut du corps.

Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage, mon cher ami , pour vous taire sentir combien est complexe et difficile la situation du Saint-Siège. Aux obstacles qui le pressent de toutes parts, à tous les efforts qui sont tentés pour l'entraîner malgré lui dans le chaos européen, il opposera, comme tou-

jours, le temps, la patience et la force indestructible de l'unité. C'est par l'ascendant de Tunité que tôt ou tard l'Église catholique ramènera les nations au bercail. Après des déchirements dont nul ne saurait dire la violence et la durée, quand les poètes auront succédé aux poètes , les prophètes aux prophètes , Torgueil à l'orgueil, et quand l'impuissance de la matière pour gouverner l'homme sera constatée aussi bien que l'impuissance de l'homme lui-même; alors peut-être les pasteurs des peuples, levant vers le ciel leur pensée haletante, commenceront à croire que la société est une œuvre divine. Us regarderont dans l'antiquité oubliée pour voir si jamais il fut un peuple créé par la seule nature et régi par la seule raison, ou bien si toujours le peuple naquit de l'autel, la raison de la foi, la nature de Dieu. Une fois la question comprise, une fois qu'il sera reconnu que la société n'est pas possible avec le rationalisme , et qu'elle ne l'est qu'avec le catholicisme, seule religion véritable parce que seule elle a l'unité de temps par son histoire , l'unité de lieu par son ministère , l'unité de doctrine par ses symboles immuables , l'unité en soi par la papauté; une fois ce pas fait, il s'agira de savoir pourquoi le catholicisme aura subi pendant plusieurs siècles une diminution de son influence naturelle et légitime, afin d'en conclure la manière de la reconquérir. Si les souverains, éclairés par le malheur, daignent y réfléchir, ils s'avoueront peut-être que c'a été leur faute en grande partie, (^ que ce sont eux qui ont fait l'Europe ce qu'elle est. A quoi servirait- il de se dissimuler les

causes, quand l'heure sera venue d*y porter remède? Je parle de Tavenir, et non du présent; plus de liberté m'est permise. Je crois donc que les souverains auront à respecter plus consciencieusement Tautorité spirituelle, à accepter plus efficacement le principe qu'elle ne leur appartient pas, et qu'elle ne saurait leur appartenir. Dieu leur a donné la guerre, la paix, la justice, l'administration des intérêts temporels; il a couvert leurs fronts de la majesté de la puissance armée ; il les a faits son glaive pour frapper le crime et pour protéger le faible; il veut que oous les honorions même quand ils ne servent pas le maître qui leur a communiqué la vie et l'empire : mais, tout grands qu'ils sont, la vérité ne plie pas sous leurs ordres , et leurs lèvres n'en sont pas plus l'organe que celles de l'enfant et du pauvre. La vérité et la grâce divine ont été répandues sur les hommes par un autre canal qu'il a plu à Dieu de choisir, et qui remonte de race en race, de sacerdoce en sacerdoce, jusqu'au premier autel où l'homme époux, père , patriarche , pontife , offrit à son Créateur l'hommage incompréhensible alors d'une victime. Là, par la force de la tradition, et non par la force de l'épée, réside le premier pouvoir du monde, le pouvoir spirituel. Qui veut l'obtenir le peut, pâtre ou roi. Qu'il quitte son père et sa mère, qu'il s'associe par la chasteté à la souche virginale, d'où coule, avec l'ordination des anciens, la sève qui transforme la créature; qu'il aille, dans la sévérité de la retraite, adoucir son cœur toujours trop fier, sa parole trop âpre pour la vérité , ses mains trop

rudes pour toucher le malheur; qu'il couvre son corps de la pénitence contre les illusions du monde; qu'il sache prier, pleurer, se haïr à force d'amour, être pauvre , inconnu , moqué , plus fort que le diamant contre la puissance orgueilleuse ou corruptrice, et plus faible qu'une mère contre quiconque souffre et demande : c'est à ce prix que s'obtient le pouvoir spirituel , à ce prix qu'on règne sur les âmes , et ce magnifique empire n'a de limites que la vertu.

Que serait l'homme si son intelligence pouvait concevoir que la vérité naquit de la force? Aussi les princes qui convoitent l'autorité spirituelle n'ont -ils jamais osé la prendre sur l'autel de leurs mains; ils savent bien qu'il y a là une absurdité plus grande encore que le sacrilège. Incapables qu'ils sont d'être directement reconnus comme la source et les régulateurs de la religion, ils cherchent à s'en rendre maîtres par l'intermédiaire de quelque corps sacerdotal asservi à leurs volontés ; et là , pontifes sans mission, usurpateurs de la vérité même, ils en mesurent aux peuples la quantité qu'ils estiment suffisante pour être un frein à la révolte; ils font du sang de Jésus -Christ un instrument de servitude morale et de conceptions politiques, jusqu'au jour où ils sont avertis par de terribles catastrophes que le plus grand crime de la souveraineté contre ellemême et contre la société est Tattouchement profanateur de la religion. Tous les gouvernements , il est vrai, ne poussent pas aussi loin, il s'en faut, l'envahissement de l'autorité spirituelle ; ils ne sont pas

tous protestants ou grecs; mais quelle est la cour de TEurope, même la plus catholique, qui depuis quatre cents ans n'ait pas affaibli par ses entreprises l'établissement divin du christianisme, tel que Dieu l'a fait, et n*ait cherché plus ou moins à se Tassujétlir? L'histoire en serait longue, et tout le monde la connaît. Qu'y a-t-on gagné? Il n'existait autrefois que deux puissances régulièrement coordonnées, le sacerdoce et l'empire : aujourd'hui trois puissances gouvernent les affaires humaines : la puissance spirituelle catholique, la puissance spirituelle rationaliste, et le pouvoir temporel. Les souverains doivent avoir appris, par une expérience de cinquante années, si cette nouvelle distribution de la force morale a mieux cimenté leurs trônes, et mieux servi que l'Église à la félicité des nations. Quel est l'écolier qui ne s'attaque, s'il lui plaît, à la majesté des rois, et qui ne leur crie fièrement du bout de sa plume: Qui êtes-vous, et d'où venez-vous? N'êtesvous pas une poussière sortie du peuple pour retourner au peuple? Et enfin, sans en dire davantage, l'état du monde parle assez.

Lorsque le temps aura donc fait justice des malheureuses théories qui , en asservissent l'Église catholique , lui ont enlevé une grande partie de son action sociale , il sera facile de savoir quel remède y porter; oa connaîtra que l'art de gouverner les hommes ne consiste pas à lâcher sur eux la liberté du mal, en mettant le bien sous fidèle et sûre garde. On délivrera le bien ; on dira aux hommes fatigués d'ennuis séculaires : Vous voulez vous dévouer à

Dieti? dévouez-Toas. Vous voulez tous retira de ce monde trop plein où les intelligences surabondent? retireZ'VOUB. Vous voulez consacrer votre fortune au soulagement de vos frères souffiants? consacrez-la. Vous voulez donner votre vie à enseigner le pauvre et le petit? enseignez - les. Vous portez un nom chargé de trois siècles de haines, parce que vos vertus apparurent tard dans un monde qui n'en était plus digne ^ et vous n'êtes pas rebutés de le porter encore? portez-le. Vous tous qui voulez le bien sous quelque forme que ce soit, qui livrez la guerre à Torgueil et aux sens révoltés , venez, et faites. Nous nous sommes usés à combiner des formes sociales , et la vie n'est jamais descendue dans nos creusets brisés. Qui a la vie la donne, qui a Tamour le répande, qui a le secret le dise à tous ! Alors commenceront des temps nouveaux avec une nouvelle effusion de richesses ; et la richesse ce n'est ni l'or, ni Targent , ni les vaisseaux qui rapportent des extrémités de la terre des choses précieuses , ni la vapeur et les chemins de fer, ou tout ce que le génie de rhomme peut arracher des entrailles de la nature : la richesse, il n'y en a qu'une, et c'est l'amour. De Dieu à l'homme, de la terre au ciel, l'amour seul unit et remplit tout; il est le commencement, le milieu et la fin des choses. Qui aime sait, qui aime vit| qui aime se dévoue, qui aime est content, et une goutte d'amour, mise dans la balance avec tout Tunivers, remporterait comme la tempête ferait un brin de paille. Notre folie a été de substituer les lois aux mœurs, Torgane au sang, le mécanisme à la

spontanéité des mouvements : il le fallait bien, puisqu'on voulait se séparer de TÉglise catholique, qui est ici -bas la seule source de l'amour pur et désintéressé. Tous nos autres amours sont plus ou moins personnels, et par conséquent plus ou moins viciés. Seule, fille du sacrifice accompli sur le Calvaire par une charité ineffable, l'Église catholique a la tradition d'un amour qui n'est pas né du sang, ni de la chair, ni de la volonté de Vhomme , mais de dieu lui-même. C'est avec cet élément qu'elle a changé le monde en changeant notre cœur. C'est cet élément qui diminue dans le monde appauvri, et toute la science humaine ne parviendra pas à en recréer le peu qui serait nécessaire pour en étancber la soif d'u^e seule âme dans un seul moment d'ennui.

Que l'Église catholique soit donc tranquille sur ses destinées comme le soleil l'est sur sa lumière au profond du ciel; elle possède un bien nécessaire aux hommes , et nul d'entre eux ne peut l'obtenir qu'en le lui demandant. Ils ne se sont éloignés d'elle qu'en éprouvant aussitôt la défaillance d'un astre qui s'écarterait du centre d'attraction par où il est soutenu dans son orbite. Plus la charité se refroidira dans le monde, plus l'Église y tiendra de place par son absence même, jusqu'au jour où la misère morale étant à son comble , Isaïe criera de nouveau à Jérusalem désolée : Lève autour tes yeux, et vois : tous ceux-ci se sont assemblés, ils sont venus à toi. C'est moi qui viSj dit le Seigneur, et je te donnerai encore ceux-là comme un ornement , et je t'en environ-

nerai comme une épouse , parce que ton désert et tes solitudes et la terre de tes ruines seront maintenant trop étroites pour tes habitants , et que je mettrai en fuite ceux qui t'envahissaient. Les fils mêmes de ta stérilité te diront aux oreilles : Ce lieu m'est étroit , fais-moi de V espace que fy habite. Et toi, tu diras dans ton cœur : Qui m'a engendré ceux-ci? J'étais stérile et n'enfantais pas , émigrée et captive, et qui donc m'a amené ceux-ci? J'étais abandonnée et seule, et ceux-ci où étaient-ils donc? Voici ce que dit le Seigneur : J'étendrai m,a main sur les nations , et j'élèverai mon signe au milieu des peuples, et ils t'apporteront tes fils dans ton sein et tes filles sur leurs épaules; et les rois seront tes nourrissons , et les reines tes nourrices; ils fadoreront, le visage penché à terre, et ils baiseront la poussière de tes pieds; et tu sauras que je suis le ^f/r/tirtir, à l'occasion duquel nui de ceux qui Vat- (ûnd(* ne sera confondu (1).

Ni vous ni moi| mon cher ami, nous ne verrons Vo« niorvoillcs réservées, s'il plaît à Dieu, à l'amour humilié cl méconnu. Nous verrons, au contraire, de tHî^tos spootacles : le bien quelquefois victorieux du mM \\^t la néoossîlé, et le mal reprenant son empire )>A)VC que. le bien ne se sera pas connu lui-même ilnus ï^n viotoiï>e. Trop d'éléments disparates sont mWé* rt lm>jM^ ensemble : un siècle ne sera pas de lr\>p j>our la nule bo^ogne de les séparer, et nous «li<^urv>(>n$ av^nt l<^ ivix^s^ mais ce n est pas de quoi ^fttt* d<*\\\n* m>us plaindre*

Je me promenais, il y a peu de jours, dans a campagne de Rome, proche des catacombes de Sainte Laurent; je me dirigeai vers un cimetière nouveau qu'on a creusé dans ce vieux cimetière, et je fus frappé, à la porte, par cette inscription : Pleure sur le mort, parce qu'il s'est reposé/ J'entrai en la méditant; car que voulait- elle dire? Il ne me fut pas difficile de le comprendre : Pleure sur le mort, parce qu'il s'est reposé de bien faire, parce que ses mains ne peuvent plus donner ni ses pieds aller au devant du malheur, parce que ses entrailles ne sont plus émues par la plainte, et que son esprit, envolé loJQ des disputes des hommes, ne leur oppose plus l'acte d^une toi humble et patiente. Pleure sur le mort, parce qu'il s'est reposé, tandis que celui qui le nourrissait sur la terre de la doctrine et du pain de la vie, son Seigneur et son Maître, est encore sujet aux contradictions. Pleure sur le mort, parce que le temps de la vertu est fini pour lui, parce qu'il n'ajoutera plus à sa couronne. Pleure sur le mort , parce qu'il ne peut plus mourir pour Dieu. Je roulai longtemps dans mon âme ces pensées, qui étaient encore entretenues parle voisinage des martyrs et par cette douce basilique élevée dans la campagne au diacre saint Laurent. Je regardai les vieux murs de Rome qui étaient devant moi , se tenant debout autour du Siège apostolique comme ils se tenaient autour des Césars, et je regagnai lentement ma demeure solitaire , heureux de me sentir un moment loin de mon siècle, mais sans désirer d'être né dans un

siècle plus tranquille, ayant entendu près de la tombe des saints et des martyrs cet avertissement sublime : Pleure sur le mort , parce qu'il s'est reposé/

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