DE LA SECONDE ONCTION DE JÉSUS PAR MARIE MADELEINE
Cependant l'heure approchait où le Fils de Dieu devait consommer la rédemption du monde par le sacrifice de sa vie, et mettre à Tcpreuve du malheur la fidélité de ceux qu'il avait choisis et particulièrement aimés. Six jours avant cette Pâque qui devait être la dernière de l'ancien monde et la première du nouveau, il vint ^ Béthanie , et ce jour-là même , la veille de son entrée triomphale à Jérusalem, on lui prépara à souper dans la maison d'un personnage que rÉvangile appelle Simon le lépreux. Lazare était du nombre des convives , et Marthe , toujours active, empressée, les servait. Ce n'était pas la cène suprême et surnaturelle qui devait immédiatement précéder la mort du Sauveur, et clore par Tinstitution de l'Eucharistie toutes ces sources de grâces qu'il avait fait jaillir sur le monde ; celle-ci était la cène de l'amitié , le dernier repas avant la grande semaine de la passion qui s'ouvrait le lendemain. Jésus -Christ n'avait plus que six jours à vivre de sa vie mortelle, et dans quelques heures il allait pa-
raître à Jérusalem comme son roi, en attendant qu'il y mourût bientôt comme son Dieu. Saint Jean a marqué d'une manière expresse ce moment de halte à Béthanie, à l'entrée de la voie douloureuse du Fils de l'homme : Six jours avant la Pâque, dit-il, Jésus vint â Béthanie , au lieu oit Lazare était mort et où il V avait ressuscité, et ils lui firent là un souper, Marthe servait, et Lazare était l'un des convives coUfChés avec lui (1).
Comme Jésus-Christ, la Pâque véritable , mourut un vendredi un peu avant la dernière heure du jour, il faut conclure que la cène de Béthanie eut lieu le samedi soir. Elle se fit, non pas chez Lazare ou Tune de ses deux sœurs, mais dans la maison de Simon le lépreux. Ce choix en un moment pareil prouve que Simon n'était étranger ni à Jésus-Christ ni à la famille de Lazare, et nous confirme dans la pensée que c'était bien le même Simon qui avait été témoin et acteur, trois années auparavant, dans la conversion de Marie Madeleine.
Celle-ci n'est point nommée parmi les convives ou les serviteurs. Sa tendresse, éclairée d'une lumière plus haute encore, lui disait que ce repas avait un caractère d'adieu et qu'on touchait à d'extrêmes événements. Elle prit donc dans un vase d'albâtre, comme la première fois, un parfum précieux, que saint Jean dit avoir été du nard, et elle entra dans la salle du repas. Ce n'était plus cette femme en qui la jeunesse et la beauté déguisaient mal l'opprobre du vice et qui s'approchait timidement des pieds de
(1} Chap. XII , vers. 1 et 2.
Jésus, comme une servante, pour y répandre et y essuyer des pleurs. Trois années de grâce avaient passé sur son front, et c'était la sainteté qui enveloppait toute sa personne d'une auréole divine. Elle entra donc, et brisant l'albâtre qu'elle tenait dans ses mains, elle en répandit le parfum sur la tête du Sauveur. Madeleine brise l'albâtre, parce qu'elle comprend que tout est consommé, et que jamais plus le Seigneur ne recevra de la piété des hommes un semblable hommage. Ce mouvement d'un désespoir et d'un amour prophétiques accompli, Marie se rappelle sa bassesse première, et, courant aux pieds de Jésus, elle y verse avec un débris du vase un reste du parfum qu'elle essuie de ses cheveux. Mais l'Evangile ne nomme plus ses larmes. Elle devait en répandre une dernière fois dans un autre temps et dans un autre lieu. Ici la force et la sérénité convençiient ; on n'était plus à l'heure du pardon, et l'on n'était pas encore à l'heure du tombeau. Éternelle misère des hommes 1 cette fois ce n'est plus le pharisien qui se prend à douter de Dieu parce qu'il le voit touché par une pécheresse; ce sont les disciples eux-mêmes qui s'indignent de voir un parfum très-précieux répandu sur la tête de leur Maître , sur cette tête qu'ils verront bientôt sous une couronne d'épines. A quoi bon, se disent- ils entre eux, la perte de ce parfum? on pouvait le vendre plus de trois cents deniers et les donner aux pauvres (1). On reconnaît la faiblesse de notre esprit devant les mystères de Dieu. Jésus ne s'offense
[1] S. Marc, chap. xiv, vers. 4 et 5.
pas de leur peu de foi; il leur dit avec bonté : Laissez-la faire; pourquoi la chagrinez-vous? C'est une bonne œuvre qu'elle a accomplie en moi; vous aurez toujoixrs des pauvres avec vous , et , quand vous le . voudrez, vous pourrez leur faire du bien; mais moi vous ne m'aurez pas toujours. Cette fem,me a fait ce qu^elle a pu de ce qu'elle avait, et elle a oint d'avance mon corps pour la sépulture. En vérité, je vous le dis, partout où, cet Évangile sera prêché, dans tout le monde, on racontera d'elle, à sa gloire, ce qu'elle vient de faire (1).
On sent dans ces paroles un accent de tristesse, et Ton y voit aussi la supériorité de Marie Madeleine dans Tamour et dans la science. Quels mots déjà ont été dits de cette femme, et par quelle bouche 1 Beaucoup de péchés lui seront remis parce qu'elle a beaucoup aimé, Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée. Partout où l'Évangile sera prêché, on racontera d'elle , à sa gloire , ce qu'elle a fait.
Nous avons dit que le souper de Béthanie était la cène de l'amitié ; il se termina par la trahison. A peine le Sauveur avait-il achevé les paroles où il justifiait la piété de Marie Madeleine, que l'Évangile ajoute: Alors l'un des douze, qui s'appelait Judas Iscariote, alla trouver les princes des préires et leur dit : (( Que voulez-vous me donner pour que je vous le livre? » Et ils convinrent avec lui de trente pièces d'argent (2).
(1) S. Marc, chap. xiv, vers. 6 et suiv.
(2) S. Matthieu, chap. xxvi, vers. 14 et 15.