DES COMPTES-RENDUS
Le compte-rendu des interminables discussions de nos assemblées politiques ne pourrait-il pas le plus souvent s'analyser ainsi :
Le Gouvernement, au nom du bon ordre a dit : a Je suis là, et j'y veux rester! »
L'Opposition , au nom de la liberté , lui a répondu : « Ote-toi de là, pour que je m'y mette! »
i/arrk trente mille hommes.
Cet abbé, qui, toujours avec ce même chiffre d'hommes, gagna tant de batailles pendant la guerre de sept ans, sous les marronniers des
m SOUVENIRS ET RÊVERIES
Tuileries, n'est point aussi mort qu'on le pense; ou, s'il est bien mort, quelle postérité, tout abbé qu'il était, il a laissée!
On' en reconnaît les représentants, près de ce même jardin, à leurs longs discours où ils promettent tant de bonheur non plus à trente mille seulement, mais à trente ou quarante millions d ames, par la seule vertu de leur gouvernement parlementaire sous forme royale.
S'il y a quelque différence entre eux et le bon abbé leur ancêtre, c'est que celui-ci, plus désintéressé dans ses paroles, ne pouvait s'attendre à ce qu'on le mît à la tête de ses trente mille hommes, tandis que ses descendants espèrent bien que, les prenant au mot, on leur confiera le sort des 3o ou 4o millions de leurs concitoyens, auxquels ils promettent un bonheur si grand.
Un autre avantage qu'a sur eux notre abbé, c'est que s'il a eu des contradicteurs, ce que prouve le sobriquet qu'ils lui ont donné, eux aussi ont eu les leurs , et de beaucoup moins plaisants. Ce sont trois faits, trois essais de ce gouvernement parlementaire et démocratique sous forme royale : ceux de 1 791 , 1 8 1 4 et i83o,
D'UN OCTOGÉNAIRE. un
essais dont la durée n'a point été aussi longue ni aussi prospère qu'on s'y attendait.
En sorte que définitivement, dans cette comparaison, l'avantage reste au bon abbé, dont l'utopie guerrière, non essayée, demeure intacte et entière ; tandis que celle de ses descendants , trois fois démentie par les faits , se trouve fort discréditée; ce qui ne les empêche pas, après chaque chute, de reproduire leur utopie, n'osant en aborder une autre, plus franche, où le mot Royal serait supprimé.
UN HABIT DE i/aBBE SIEYES.
C'est un fait très-peu connu , qu'à l'époque du 18 fructidor 1798, où recommença la Terreur, l'abbé Sièyes, d'extraction fort noble mais fort indirecte, et comme tel fort révolutionnaire, proposa au Directoire le bannissement complet
de la Noblesse française tout entière, hommes , femmes et enfants , et qu'on refusa de l'écouter.
Cet abbé régicide, et si bilieux qu'on eût pu l'appeler l'abbé jaune, tant il avait le teint de cette couleur, dans son étonnement et son dépit de ce refus , s'était écrié : « Les voilà bien ! je « leur offre un bon habit tout neuf, taillé en « plein drap , et ils lui préfèrent un vieil habit « tout usé , fait de pièces et de morceaux ! d
Ce qu'il y avait là pourtant de plus surprenant, c'était sa surprise. Ce bel habit qui convenait si bien au bon abbé , c'était au directeur Barras qu'il le présentait, lequel était des plus nobles, ainsi que tant d'autres personnages du jour, tels que Cavaignac , Desaix, d'Hautpoul, etc., sans oublier le général en chef, Bonaparte lui-même.
Toutefois , ne nous étonnons pas tant de cette inadvertance de notre abbé; elle est moins rare qu'on ne pense, sauf le mal à propos de sa métaphore. Car, si l'on ne voit personne d'assez insensé pour croire que son habit, parce qu'il lui va bien , doit aller de même à tout le monde, on voit sans cesse des chefs de famille
D'UN OCTOGENAIRE. !flt
ou de gouvernement , en dépit de toute dissent* blance de vocation ou de caractère , de mœurs ou de situation, vouloir imposer, l'un, à ses fils, sa profession parce qu'il y a réussi ; l'autre, aux peuples ses voisins, la constitution de son propre peuple, parce qu'elle convient à celui-ci; ce qui n'est pas moins insensé à propos de professions ou de constitutions qu'à propos d'habits.
Quand donc une Aristocratie insulaire, à la fois royale et parlementaire , cessera-t-elle de se proposer en modèle à des Démocraties continentales et égalitaires? Quand celles-ci s'apercevront-elles , de leur côté , que leurs vains efforts pour se calquer sur ce modèle ne peuvent aboutir qu'à les faire tourner sans cesse dans un cercle vicieux, tantôt de république et tantôt de dietature, jusqu'à leur chute dans une barbarie nouvelle et démagogique?
Mais que faire contre ce destin qui semble être inévitable? Espérons du moins qu'alors, si Dieu cette fois n'en a pas assezdu genre humain, il renaîtra de ce chaos une troisième civilisation, supérieure à la seconde , comme aujourd'hui la
seconde est évidemment supérieure à la pre mière!
in vino veritas!
C'était hier, sur la place de la Discorde (Concorde, veux-je dire), que deux de nos célèbres orateurs et journalistes, dans leur éloquent entretien , se félicitaient du bonheur que la France leur devrait, quand, à force de libertés, son gouvernement serait si bien contrôlé, qu'enfin le peuple ou ses représentants seraient sans contrôle !
Ils en étaient là, quand un malencontreux: homme ivre, en chancelant, vint tomber entre eux et les interrompre : « Excusez! balbutia-t-il <l en se relevant avec peine; c'est qu'on m a- « vait dit qu'un verre de vin doublerait mes € forces; j'en ai bu dix, et voilà que je ne puis
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a plus me tenir sur mes jambes ! Cela n'est-il « pas bien singulier? »
« C'est, mon ami, lui répondirent ces Mes- « sieurs (sans remarquer l'analogie), que sou- « vent on se trouve bien plus éloigné de son « but quand on l'a dépassé, que lorsqu'on n'a a point fait assez d'efforts pour l'atteindre. »
Sur quoi notre orateur et notre journaliste, fort satisfaits de leur sage observation, rentrèrent chez eux pour ne pas moins y écrire, l'un le discours, l'autre l'article auxquels , dans leur conversation si brillante, ils préludaient sans doute, et dont ils avaient oublié l'interruption.
Nous avons d'excellentes lois contre le vol, le meurtre et l'assassinat; mais nous n'en avons aucune contre celui qui préconiserait publiquement les voleurs, les meurtriers et les assassins. En sorte qu'au milieu d'une grande nation, assez malheureuse pour avoir subi, deux ans entiers, le joug de la Terreur, c'est-à-dire, celui du vol et du meurtre par le pire des assassinats, Tassas-
sinat juridique, on peut lire ou entendre , journellement, l'apothéose des scélérats qui lui imposèrent ce honteux et affreux régime!
Comment ne pas croire cette nation toujours à la veille de retomber sous ce joug infâme, tant qu'une loi spéciale, la réhabilitant de cédéshonneur, n'aura point interdit d'aussi scandaleux, de si criminels éloges?
Conçoit-on qu'en 1866 cette même nation n'ait point encore osé déclarer législativement : Que préconiser devant elle des monstres, reconnus et jugés par elle coupables de cet amas de crimes qu'on appelle la Terreur, c'est en provoquer la récidive , s'en déclarer d'avance le complice, et mériter d'être chassé d'au milieu d'elle?