DES CONSEILLEURS
Notre pays abonde en donneurs de conseils, que nous appellerions conseilleurs sans notre aversion pour le néologisme. Nous rencontrentils dans un embarras quelconque, soit d'esprit, de cœur ou de santé, les voilà tout aussitôt qui se font juges de la situation, s'y disant, s'y croyant experts, se citantavec complaisance, vous racontant avec quelle habileté , dans un cas pareil, ils se sont tirés de cet embarras, et vous invitant à les imiter. Les diversités de circonstances, de tempérament ou de caractère ne les arrêtent point, empressés qu'ils sont de parler d'euxmêmes, de se donner en exemple, et d'éclairer de leurs lumières votre inexpérience.
Combien deviendraient plus rares ces bons conseilleurs, s'il se pouvait qu'ils fussent responsables des mauvais effets de leurs conseils!
Ce penchant à conseiller est chez eux si puissant, qu'on les voit, même moribonds, oublier
D'UN OCTOGENAIRE. 45
leurs souffrances pour vous enseigner l'infaillible moyen de vaincre les vôtres; semblables à ces spéculateurs ruinés, qui prétendent vous apprendre le secret certain de sortir millionnaire de la spéculation hasardeuse où vous êtes engagé; ou enfin à ces malencontreux hommes d'État, aujourd'hui sans nombre, déchus d'un pouvoir qu'ils n'ont guère touché sans le compromettre, et qui, tout meurtris et renversés qu'ils sont , ne cessent pas moins de nous enseigner comment on peut inébranlablement gouverner les peuples !
O trop plaisante humanité ! Toutefois ne
nous permettons que de sourire des ridicules que l 'amour-propre mêle à ce penchant de conseiller qu'il change en manie, mais dont le premier mobile est souvent une sympathie charitable qu'il faut respecter.