DE LA CÉLÉBRITÉ
Les plus célèbres ne sont pas devenus tels parce qu'ils ont voulu l'être, bien que la plupart aient eu d'abord l'ambition de se distinguer. Mais, de la distinction à la célébrité , il y a loin. 11 suffît pour l'une , avec l'aide des circonstances, de vouloir fermement et de savoir oser; quand pour l'autre il faut qu'une certaine nature y prépare , qu'un instinct naïf inspire , et que ce soit d'un élan si hardi, et à la fois si spontané, qu'on soit audacieux sans vouloir oser, sans savoir qu'on ose; tant l'acte qui rend célèbre est dans le génie que le Ciel a donné; tant il
est simple et naturel , mais d'une nature si rare, qu'aux yeux de tous, ce même acte paraît avoir du coûter les plus grands efforts , et semble presque surnaturel !
Combien pourtant avons-nous vu de célébrités de hasard , sans valeur réelle ou proportionnée, les unes, produits de ces ovations d'esprit de parti ou de coterie, les autres, n'ayant brillé que d'un éclat d'emprunt ou de reflet, dont le temps a fait justice par une éclipse aussi rapide, ou par une chute aussi cruelle que ces renommées avaient été injustement obtenues!
Entre celles-ci , la plus remarquable fut celle de ce général en chef que Saint-Cyr a si habilement dépeint dans ses mémoires : infortuné qu'acheva d'égarer et d'écraser, en 1 8 1 3, le poids d'une célébrité sans proportion avec son mérite, et surtout avec son honnête et bon, mais trop faible caractère.
Laissons là ces tristes mensonges, et ne nous occupons ici que des célébrités légitimes. Toutefois, comme le mal a, de même que le bien, sa célébrité , remarquons encore tristement que, s'il suffit parfois d'un seul instant d'une heureuse
Si SOUVENIRS ET RÊVERIES
inspiration pour rendre une vie à jamais célèbre, de même, hélas! on voit un seul instant suffire aussi pour entacher ineffaça blement toute une existence. Voyez, à propos de ces célébrités acquises si soudainement, dune part, d'Assas,
Boissy d'Anglas, etc., et d'autre part mais
pour ceux-ci, laissons l'histoire rappeler leurs noms.
Or, en considérant ces deux sortes de célébrités, l'une d'un bonheur, l'autre d'un malheur si grand pour des actes aussi instantanés, ne semble-t-il pas que la récompense ou le châtiment soit disproportionné avec le* mérite ou la faute? Il n'en est rien cependant, puisque moins l'acte glorieux ou honteux dont il s'agit a été prémédité, plus il est évident qu'il n'a pu avoir été si soudainement inspiré que par la vertu ou le vice le plus habituellement dominant en nous. C'est donc ce vice ou cette vertu que le Ciel punit ou récompense ainsi, bien plutôt que cet acte bon ou mauvais qui n'en est que la conséquence.
Ceci nous conduit à remarquer l'un des dangers de la célébrité la plus justement acquise. La
DTN OCTOGENAIRE.
célébrité, qui fait d'un individu, jusque-là obscur, un homme public, veut qu'il la respecte en lui, ou qu'il se respecté en elle. Cette auréole, mettant au grand jour tous ses pas, doit les rendre d'autant plus mesurés et circonspects. Mais, trop souvent, l'acte qui rend célèbre inspire un orgueil fatal à cette célébrité; d'où résulte que c'est à l'instant même où Ton a accompli la meilleure de ses actions, qu'on est près d'en commettre la plus mauvaise.
Témoin ce guerrier si renommé, qu'en trois jours on vit s'élever si haut et tomber si bas, à Chaumont et à Essonne. A une si courte distance, en si peu d'heures, quel changement! Là, sur cette butte Chaumont, comme sur un glorieux piédestal, c'est un héros à jamais illustre! Ici, dans ce quartier général d'Essonne , comme au fond du plus noir abîme, qu'un éblouissement d'orgueil l'empêche d'apercevoir, c'est un malheureux précipité, brisé, et à jamais humilié !
Ah! que Saint-Cyr avait raison, quand il nous faisait observer que les célébrités toutes guerrières s'étaient toujours plus ou moins amoindries en se mêlant de politique!
Maintenant, si nous changeons ici non de sujet mais de point de vue, d'où vient qu'il accroît si rarement sa célébrité, celui que son premier laurier empêche de dormir; et qui, dans le présent, rival de lui-même dans le passé, prétend en renouveler la gloire ? Vain effort qui , tout au contraire , en ternit souvent le premier éclat; mécompte qu'on doit surtout attribuer a ce qu'il croit trop n'avoir dû son premier succès qu'à lui-même et à lui seul , oubliant qu'à tout génie, pour être devenu célèbre, il a fallu l'occasion, celle qui naît de l'heureux accord de notre esprit avec l'esprit de l'époque, le mouvement du siècle ou les nécessités du moment ; occasion dont l'influence est si puissante, que le génie qui lui convient jamais ne lui manque; tant elle l'attire, l'inspire, et sait si bien le développer et se l'approprier, qu'on croirait presque qu'elle l'a créé. D'où il suit que c'est à tort que l'on a dit, « le siècle de Louis XIV, celui a de Voltaire , » quand c'était, « le Louis XIV a du dix-septième siècle, ou le Voltaire du dix- « huitième , » qu'on aurait dû dire.
Aussi voyons-nous que les plus célèbres
n'ont soutenu et accru leur célébrité qu'en persévérant dans la voie où d'abord elle s'était faite, celle où les avaient appelés le génie , la pensée ou les besoins de leur époque. Cela est si vrai , que l'homme ne pouvant changer de génie, quand le siècle peut changer d'esprit, dès que celui-ci en change, l'accord cessant , la célébrité du premier s'arrête, et, s'il ne cède la place à d'autres, décroît et pâlit.
L'histoire en offre cent exemples. Voyez, entre autres, Lamarque et Lobau , deux célébrités de nos grandes guerres." L'un, en s'obstinant à ranimer de son génie tout guerrier son siècle dégoûté de guerre , est mort à la peine , prématurément; quand l'autre, plus sage, laissant faire au siècle, sans prétendre le diriger ni le contrarier dans sa voie nouvelle, s'est contenté d'avoir été l'homme d'une autre époque , se reposant au sein d'une mâle et haute renommée justement acquise : noble attitude , où bientôt ses concitoyens, étant venus le chercher pair qu'il les défendît contre leurs propres excès, accrurent d'un nouvel éclat son ancienne gloire!