‹ Mélanges philosophiquesChapitre 16 sur 42 · SOCIÉTÉ D'ANTHROPOLOGIE DE LYON · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ D'ANTHROPOLOGIE DE LYON

Il existe à Lyon, depuis i88i, une Société d'anthropologie qui groupe un grand nombre de savants : docteurs en médecine, spécialistes, praticiens, professeurs de sciences, amateurs, etc., dont la plupart ne voudraient point rompre, nous n'en doutons pas, avec les doctrines spiritualistes. Mais il en est d'autres, et ce sont peut-être les plus actifs et les plus influents, qui paraissent s'inspirer des doctrines contraires. Il est permis de le supposer, si on lit le discours précis et très suggestif prononcé par M. Lesbre, professeur d'anatomie vétérinaire, en prenant possession du fauteuil de la présidence pour l'année 1896 (i). C'est un résumé très clair des idées transformistes qui ont prévalu à notre époque dans certains milieux scientifiques, où la philosophie chrétienne est trop négligée, pour ne pas dire inconnue. On verra que M. Lesbre, après avoir insisté sur certaines vérités expérimentales dont les scolastiques peuvent se prévaloir contre les cartésiens et autres partisans d'un spiritualisme exagéré, ne tarde pas à en abuser étrangement au profit du sensualisme. Rien ne fait mieux comprendre que la lecture de pareils documents combien des

(1) Voir le Bulletin de la Société, tome XV, année 1896.

études philosophiques sérieuses font défaut à la plupart de nos savants contemporains, les positivistes en particulier-

Ceux-ci vont jusqu'à prononcer que la métaphysique, loin d'être une science, est une rêverie ; ils cherchent à lui substituer, à la tête des connaissances humaines, certaines généralités scientifiques ou même une science toute expérimentale. Ils ne tardent pas néanmoins à aborder les problèmes supérieurs de la nature, de l'origine et de la fin des choses, auxquels ils avaient renoncé en principe et ils les tranchent souvent de la manière la moins heureuse; jugeant sommairement de matières qui ne sont pas de leur ressort, ils s égarent d'autant mieux qu'ils montrent plus d'assurance. On va le voir par cette incursion d'un professeur d'anatomie dans le domaine philosophique.

Mais auparavant nous l'approuverons pour certaines vérités particulières qui sont la réfutation de l'automatisme et du mécanisme cartésiens. M. Lesbre a bien raison de dire, avec BufTon, que « sans les animaux, la nature de l'homme serait encore plus incompréhensible ». Il est bon, en effet, de chercher déjà les secrets de la nature humaine dans le règne animal, dont elle est le couronnement. L'homme est le premier des animaux, qui ne sont, pour ainsi dire, que le développement merveilleux de la partie inférieure de nous-mêmes, je veux dire de la sensibilité qui en nous s'allie avec la raison. Tout l'animal est dans l'homme de quelque manière. Ajoutons que l'absence de la raison permet souvent de mieux retrouver dans le premier que dans le second toutes les activités instinctives, toutes les formes de la passion et de la connaissance sensible. Car si tous les instincts sont dans l'homme et peuvent s'y retrouver, ils y sont d'ordinaire éclipsés par la raison comme les étoiles par le soleil. Et de même que ce n'est pas en plein jour qu'on observe les astres les plus lointains, mais plutôt dans la nuit, alors que les profondeurs du ciel étincellent de mille feux, de même ce n'est pas quand tout l'homme est éclairé par la raison et obéit k ses lois, qu'il est facile de marquer tous les degrés de la passion et de l'instinct. Il arrive donc que le psychologue

A LA SOCIÉTÉ d'anthropologie DE LYON qS

prend de pre'férence pour sujet d'étude l'homme qui est égaré par ses sentiments ou même qui est abandonné par sa raison. Pour une semblable cause, il tournera son attention vers les animaux, et s'éclairera de la psychologie comparée. Mais qu'il soit bien entendu que, pour connaître l'âme humaine dans ce qu'elle a de plus noble et de distinctif, c'est à l'étude de l'homme raisonnable, des idées et de la conscience qu'il faut s'appliquer.

On comprendra donc avec quelles réserves nous souscririons encore à une longue citation de Gall, dont s'autorise M, Lesbre : « Le plus grand obstacle qu'on on ait jamais pu opposer à la connaissance de la nature humaine, a dit Gall, c'est de l'avoir isolée des autres êtres et d'avoir voulu la soustraire aux lois qui la gouvernent... Ceux qui font dériver les actes normaux et intellectuels de l'homme d'un entendement et d'une volonté indépendants du corps, et ceux qui, étant tout à fait étrangers aux sciences naturelles, croient encore aux mécanismes ou à Vautomatisme des brutes, peuvent trouver révoltante et absolument stérile la comparaison de l'homme avec les animaux. Mais cette comparaison sera jugée indispensable par ceux qui sont familiarisés avec les travaux des Bonnet, Condillac, Reimarus, Georges Leroy, Dupont de Nemours, Herder, Cadet, Devau, Huber, Virey, etc., et surtout par ceux qui sont tant soit peu initiés aux progrès de l'anatomie et de la physiologie comparées. » — Au nom de ces sciences, M. Lesbre rejette avec raison Vautomatisme ou le mécanisne cartésien : il y a longtemps que cette théorie superficielle de l'union de l'âme et du corps est devenue insoutenable. Mais il n'a pas le droit d'affirmer la dépendance absolue de l'entendement et de la volonté par rapport à l'organisme. L'âme raisonnable et libre qui est en nous ne peut agir sans le concours des sens; mais son acte propre n'est pas circonscrit, mesuré ni surtout orienté par les sens : le sensible n'est pas son objet direct, mais plutôt son moyen ; elle trouve plus haut sa direction et sa lumière puisqu'elle atteint la vérité, l'absolu, le devoir.

Mais, hélas ! après quelque hésitation et un xxmiàt peut^

étre^ M. Lesbre paraît admettre toutes les prétentions du sensualisme et du transformisme : « De même, dit-il, qu'il n'est pas un organe de l'homme qui n'existe chez les animaux, de même il n'est peut-être pas une seule faculté de l'un qui ne soit représentée, au moins en germe, chez les autres. Les travaux de Réaumur, HUber, John Lubbok, et de beaucoup d'autres naturalistes démontrent surabondamment que les plus infimes bestioles, que nous foulons dédaigneusement du pied, donnent, lorsqu'on sait les observer, les preuves d'une intelligence certaine et parfois admirable. Si Ton considère les mammifères, l'analogie de leurs actions avec les nôtres devient bien plus frappante. L'observation de tous les jours prouve à quiconque n'est pas prévenu que ces animaux ne sont pas seulement des automates poussés par d'aveugles instincts, mais des êtres qui savent au besoin réfléchir, délibérer (!) et varier leurs actions suivant les circonstances, qui ont de la mémoire, qui sont capables de fierté, de courage, de colère, de joie, de haine, de reconnaissance, de ruse calculée, de chagrin, de désespoir, de jalousie, qui nous donnent souvent l'exemple d'un dévouement et d'une fidélité rares dans notre espèce, et qui sont susceptibles, hélas ! de commettre les mêmes délits, les mêmes crimes (!) que les hommes. » — M. Lesbre est du moins fort logique. Il est vrai que c'est la logique qui mène aux plus graves erreurs comme aux plus sublimes vérités : toute la différence vient du point de départ. Après avoir accordé à l'animal les mêmes facultés qu'à l'homme, sans en excepter la réflexion et la délibération, il devait le regarder comme un être moral, susceptible de vice et de vertu ; il devait le regarder aussi comme sujet à la folie et à toutes les manies qui sont le triste privilège de l'humanité. Un peu plus de logique le conduirait encore à regarder l'animal comme capable de science, de progrès, de religion, et apte à exercer de véritables droits. En appliquant les animaux à son service et à son alimentation, l'homme ferait donc œuvre de tyrannie et commettrait de véritables assassinats. Or, M. Lesbre admet au moins les premières de ces graves conséquences.

A LA SOCIÉTÉ d'anthropologie DE LYON 97

qui devraient changer immédiatement et du tout au tout nos rapports avec les animaux : « Il y a plus de cinquante ans, dit-il, que Pierquin a écrit un livre très sérieux et très documenté sur la folie chez les animaux» Et notre savant collègue, M. le professeur Lacassagne, publiait naguère un mémoire d'un haut intérêt philosophique, intitulé : De la criminalité che:{ les bêtes^ où il conclut que « si les « actes, les pensées^ les sentiments des animaux sont sem- « blables aux nôtres, il en est de même pour leurs délits « ou leurs crimes, qui sont en rapport avec leurs intérêts « ou leurs passions, La morale des loups, s'écrie-t-il, peut ce éclairer sur celle des hommes (i). »

M. Lesbre rappelle ensuite brièvement toutes les obser» vations dont le merveilleux instinct des animaux a étéTobjct. Ce n'est vraiment pas trop dire que Tanimal donne plus d'une leçon à l'homme, qui, par l'abus déplorable quUl fait de sa raison et de sa liberté, se rend parfois semblable à la bête, L'Ecriture n'avait-elle pas dit : Paresseux^ alle^ à la fourmi..,! L'homme^ tandis qu'il était en honneur ^ n'a point compris t il a été comparé aux bêtes qui n'ont aucune raison ; et il leur est devenu semblable. Mais M. Lesbre, pour se rencontrer ici avec nous, ne s'inspire pas de ces témoignages : « Quand, parmi tant d'ouvrages, dit-il, qui traitent de l'esprit des bêtes, on lit ceux de Houzeau, Georges Leroy, Biichner, Brehm, Alix, reposant sur des observations qui ont la rigueur et l'authenticité défaits scientifiques, on est émerveillé, confondu, et parfois ému jusqu'aux larmes, de l'intelligence et de la perfection de sentiments qu'ils révèlent à chaque page sur divers animaux; on s'écrierait volontiers en parodiant une boutade célèbre : plus j'étudie les animaux et moins j'aime les hommes. Si les animaux sont susceptibles de penser et d'agir comme les hommes, il n'est que trop vrai de dire que les hommes se comportent souvent comme des bêtes,

(i) M, Lacassagne fut réfuté par le Père Alexis Ârduin, aujourd'hui religieux trappiste, alors prêtre du diocèse de Lyon et membre, croyons-nous, de la Société d'anthropologie. (La Controverse^ i^r février 1882, p. j66-i83.)

cédant aux mêmes instincts^ subissant les passions les plus brutales. Ainsi, diminue une distance qui, pour être très grande, n'est pas infinie. » — On pourrait peut-être, à la rigueur, interpréter en bonne part toutes ces propositions ; mais la suite fait trop voir que M. Lesbre les entend dans un sens inacceptable.. Avec tous ceux de son école, il a été trompé par les analogies profondes qui rapprochent Tintelligence de Thomme de Tinstinct de Tanimal; il a été trompé surtout par la communauté de leur nature sensible. A n'en pas douter, et nul ne Ta mieux démontré que les scolastiques, l'homme concentre en lui tous les sens de l'animal. Avec lui, il possède l'imagination, la mémoire sensible, les instincts et toutes les passions. Mais, chose singulière, et qui montre bien déjà que l'homme diffère essentiellement des 'règnes de la nature où il est engagé par ses facultés inférieures, alors que l'animal est déterminé par son organisme à telles mœurs qui sont invariables pour chaque espèce, l'homme est susceptible de mœurs ■ changeantes et opposées. Il peut être doux comme l'agneau, cruel comme le tigre, timide comme le lièvre, hardi comme le lion, perfide comme le serpent, rusé comme le renard, laborieux comme la fourmi, paresseux comme un tardigrade, etc. etc. Ces contrastes violents et cette variété inépuisable des mœurs humaines montrent excellemment que l'homme dépend d'autre chose que de son organisme. Car s'il n'était qu'un animal plus parfait ou le premier des animaux, pourquoi n'aurait-il pas des mœurs déterminées et spécifiques que l'on pourrait décrire dans un seul tableau et une fois pour toutes comme celles des animaux, dont l'histoire d'aujourd'hui redit celle d'hier.et se répétera demain ? D'où vient cette diversité étonnante sinon de la raison et du libre arbitre ? Car enfin l'organisme de l'homme est le même sous toutes les latitudes et dans tous les temps ; et il arrive parfois que le même individu passe successivement parles excès du vice et d'héroïques vertus.

Par la même raison, on voit que l'homme seul a des mœurs proprement dites. Celles de l'animal sont en dehors du vice et de la vertu, parce qu'elles sont faites uniquement

A LÀ SOCIÉTÉ d'anthropologie DE LYON 99

d'instinct, de passion et de sensibilité. C'est pourquoi l'animal n'a que l'image ou le symbole de la moralité, sans en avoir jamais l'essence, ni par conséquent les droits et la dignité. De même ses connaissances sensibles, qui nous frappent si souvent d'admiration, ne sont que l'image de la connaissance intellectuelle et la manifestation d'une admirable providence, qui, dans les plus infimes bestioles, se montre infinimentsupérieure à toute la science humaine. Le tortdenosévolutionnistes, c'est d'admirer dans l'animal la réalité dont il n'a que les vestiges, lesombres ou les analogues, au lieu de faire remonter leur admiration et leur reconnaissance à Dieu seul, qui a défini chaque espèce, en assignant à chacune ses instincts et ses mœurs. Il est faux que Tani* mal ait la connaissance intellectuelle des opérations qu'il exerce d'une manière si sûre; il ne raisonne rien de ce qu'il fait, mais il connaît sans savoir, il voit sans comprendre, de même qu'il jouit sans être heureux; il trouve ce qu'il cherche, sans jamais atteindre à la vérité. Au point de vue intellectuel, le seul qui nous importe ici, il reste donc plongé dans l'ignorance et l'inconscience. Aussi arrive-t-il, comme Tout montré si bien tant de naturalistes, qu'un rien suffit bien souvent pour le désorienter et mettre toute sa sagesse en défaut. Les mêmes pièges, souvent les plus simples, prennent depuis des siècles les plus rusés des animaux; la poule couve indéfiniment un œuf de porcelaine, etc., etc. C'est ce que M. H. Fabre appelle a l'antithèse de l'instinct », et M. Duilhé de Saint-Projet, « l'inertie de Tinstinct », c'est-à-dire, comme il l'ajoute, « l'extrême stupidité à côté de l'habileté extrême ». Tant que ranimai suit la ligne droite qui lui a été primitivement tracée, ce sont prodiges d*habileté; dès qu'il s'en écarte (ou plutôt dès qu'il en est écarté), ce sont prodiges de stupidité. « Les animaux à qui nous voyons faire les plus « beaux ouvrages, dit Bossuet, sont ceux qui paraissent « avoir le moins d'esprit. »

Or ce qui est vrai de la connaissance de l'animal, l'est également, et par voie de conséquence, de ses sentiments. Cette connaissance n'offre rien d'intellectuel; et ces senti-

ments n'offrent rien de moraU Voilà pourquoi l'animal passe si facilement des sentiments les plus touchants aux sentiments les plus féroces. C'est avec une vigilance et une tendresse extrême que la femelle nourrit et protège ses petits ; mais à peine ceux-ci peuvent-ils se suffire qu'ils se séparent de leur mère, dont ils deviennent les rivaux et même les ennemis. Tels animaux, comme le pigeon, dévorent parfois leurs petits, comme s'ils hésitaient entre le sentiment de la tendresse et celui de la voracité. Nous sommes donc en présence d'instincts qui se combattent, mais non pas en présence du conflit de la raison avec l'instinct. Ce conflit n'existe que chez l'homme, qui seul dès lors, entre les animaux, est susceptible de moralité et de progrès.

Les espèces animales, au contraire, sont immuables de leur nature. On peut les modifier parle dressage, la dômes-» tication, la culture en un mot; mais cette transformation est limitée, accidentelle; et l'animal retourne à son point de départ, dès qu'il cesse de subir l'influence de l'homme. Tant il est vrai que le progrès n'est donné que par la raison et dans la sphère de son influence !

C'est donc toujours dans la raison, dans l'intelligence ou la faculté de l'universel, par conséquent dans la vue du vrai, du beau et du bien moral, qu'il faut chercher la différence de l'homme et de l'animal. A celle-ci tiennent toutes les autres. De Quatrefages s'est trompé en disant que l'homme et l'animal diffèrent principalement par la religiorité. Cette différence, si importante soit-elle, est une conséquence de la première. L'homme et l'animal diffèrent quant à l'âme même: seule l'âme humaine est raisonnable, inteU ligente, et par conséquent spirituelle et immortelle.

Aussi nous rejetons comme l'erreur capitale en ces ma-* tières cette affirmation de M. Lesbre : « Quelque obscure que soit l'intelligence d'un chien, d'un éléphant ou d'un singe comparativement au génie lumineux d'un Aristote, d'un Newton ou d'un Pasteur, elle n'est pas, croyons-nous, d'une nature et d'une essence différentes, » Ce qui suit n'est guère plus juste ou ne peut se dire sans équivoque :

A LA SOCIÉTÉ d'anthropIolqgie: Di:JJi?cft«.: :•.: ;rQi

« Il n'y a pas deux psychologies, l'une pour les bêtes et l'autre pour les hommes; il n'y en a qu'une et ce n'est, comme Ta fait valoir Herbert Spencer, qu'un chapitre de physiologie cérébrale. » — Eh I sans doute, il n*y a qu'une psychologie, qui traite successivement des facultés intellectuelles qui nous sont propres et des facultés sensibles qui nous sont communes avec l'animal. La science de la nature humaine comprend ainsi la science de l'animalité. Mais la proposition inverse est fausse. Il est faux également que la psychologie ne soit qu'un chapitre de physiologie cérébrale. Mais où M. Lesbre revientvers la vérité, c'est quapd il semble reconnaître qu'il appartient à la métaphysique et non à la science naturelle de découvrir le secret de la supériorité mentale de l'homme : « Chercher en dehors de Torganisation physique et matérielle le secret de la supériorité mentale n'appartient pas à la science mais à la métaphysique. » — Nous craignons seulement qu'aux yeux de M. Lesbre, comme aux yeux des positivistes, la métaphysique ne soit qu'une œuvre d'imagination et de fantaisie.

Il n'en est pas moins vrai qu'il faut demander la démonstration de la spiritualité de l'âme à la psychologie rationnelle, à celle qui s'appuie sur la raison et sur les données de la conscience intellectuelle, et non pas à l'histoire naturelle, ni même à la psychologie purement expérimentale, si tant est qu'elle mérite le nom de psychologie. A proprement parler, on ne démontre pas fféométriquement, mathé* matiquementy scientifiquement^ au sens étroit de ces mots, l'existence de l'âme spirituelle, les attributs divins ni les autres vérités de ce genre ; mais on les démontre métaphysiquement. A chaque science son domaine, ses procédés et son genre d'abstraction. Il importe d'allier les sciences et non de les confondre. Ce que nous demandons aux sciences naturelles en particulier, ce n'est point de démontrer ce qui n'est pas de leur ressort, mais de s'abstenir de prononcer sur les vérités qui leur échappent, de ne pas prétendre limiter tout le savoir humain aux objets sensibles qui les absorbent. Il n'est pas permis de détourner son esprit des sciences supérieures, métaphysiques et morales, pour l'en*-

l/rZ{ :••*;';•..: ••.; ,.1/Lfe. TRANSFORMISME

fermer dans des préjugés absurdes, prétendus scientifiques. La vraie métaphysique, de même que la religion, s'accommodera toujours des conclusions certaines de la science, dont elle complétera, en les fortifiant, tous les meilleurs enseignements.

M. Lesbre nous paraît manquer à cette méthode, à cette juste réserve scientifique, en insistant sur v l'unité de composition et de développement de Thomme et des animaux » pour persuader qu'il y a entre eux une parenté généalogique. La nature s'imite toujours elle-même; mais il n'est pas nécessaire, pour expliquer cette unité de composition et de développement, dans le règne animal (i), de recourir à une sorte de monisme ou d'évolutionnisme absurde, qui nie les essences ouïes confond dans une seule réalité fondamentale. L'admirable et constante unité qui réunit étroitement toutes les espèces vivantes, tous les genres, tous les embranchements en un même règne, les analogies que Ton découvre partout depuis l'homme jusqu'au plus humble des êtres vivants, attestent seulement l'unité du plan divin et de la pensée créatrice, l'harmonie du monde et la sagesse de son Auteur. Quant à la parenté généalogique des êtres vivants, on ne peut l'affirmer là où l'expérience ne la montre point; et on ne peut la supposer là où les natures sont incontestablement diverses, comme il arrive pour l'animal et Thomme.

M. Lesbre convient d'ailleurs de bonne grâce qu'entre l'homme et les anthropoïdes il y a des différences notables. Elles se réduisent à deux principales : i** le développement

(i) Cette unité de composition est d'ailleurs limitée et même problématique, puisque des savants comme Cuvier Tont niée. Quant à l'unité de développement elle est plus apparente que réelle, d*après le témoignage des transformistes eux-mêmes : « Sans doute, il y a dans certaines limites une correspondance positive entre les phases des divers organismes; mais il y a aussi des différences réelles jusque dans les ovules (Costes), et aussitôt que Tembryon commence à montrer quelques traits caractéristiques, ceux-ci présentent des particularités telles que le type peut se distinguer (Agassiz); jamais Tembryon d^un vertébré ne ressemble réellement à un radiaire, à un insecte, à un mollusque, â un ver; à aucun moment il n'y a identité... (Voir M. Duilhé de Saint-Projet, Apologie scientif.^ 3« éd. p. 3o8.)

À LA SOCIÉTÉ d'anthropologie DÉ LYON lo3

énorme de l'encéphale ; 2*» l'attitude' verticale. Le cerveau humain est deux fois plus volumineux que les cerveaux des anthropoïdes et, grâce à de nombreuses circonvolutions qui le distinguent encore, il offre dix fois plus de surface. Quant à la station verticale, elle entraîne dans le squelette et dans le système musculaire, sans parler de chaque organe en particulier, une foule de modifications qui peuvent suffire à faire regarder l'homme comme une espèce animale parfaitement distincte. Mais, encore une fois, les conclusions de la science nous paraissent secondaires en ces matières« Peu nous importe que les savants comptent l'homme parmi les archencéphaîes^ ou les bimanes^ ou les primates. Plus Thomme sera trouvé semblable aux animaux par la partie sensible et matérielle de sa personne, plus la supériorité absolue qu'il tient de sa raison et de son âme spirituelle sera manifeste. Il est certain que, tout en comptant parmi les espèces animales, Thomme forme un genre ou plutôt un règne à part, le règite humain. On peut définir, l'homme, à le considérer de bas en haut « un animal raisonnable », et c'est la définition d'Aristote. Mais on peut le définir aussi, à le considérer du sommet à la base, une âme spirituelle qui informe un corps sensible. Si l'homme considéré dans sa nature sensible nous apparaît comme une espèce d'animal, il nous apparaît, si nous le considérons dans sa nature intellectuelle, comme une espèce d'esprit. Et telle est bien, en effet, sa nature, composée d'esprit et de matière, de raison et de sensibilité. De là ses hautes destinées.

Nous regrettons que M. Lesbre ait réédité une triste parole de Haeckel. Après avoir assuré que la science expérimentale n'a pas encore trouvé l'anthropopithèque ou le pithécanthrope, qui doit relier comme un chaînon l'homme au singe, il poursuit : « Je ne doute pas, pour mon compte, qu'un jour viendra où les paléontologistes combleront cette lacune de l'échelle zoologique. Quand ce jour sera venu et que notre origine animale sera définitivement prouvée, il n'y aura pas lieu d'en rougir, mais plutôt d'en être fier. Ne vaut-il pas mieux, en définitive, être des singes extrême-

Page 1