ET LES
Sommaire : La question du transformisme et spécialement du transformisme spiritualiste et chrétien. Le transformisme en effet» n'intéresse pas d'abord la foi, mais plutôt la science et surtout la métaphysique. — Objet de cette étude,
l. Le transformisme, dans son fond, est inconciliable avec les principes de la métaphysique, en particulier le principe de causalité : il implique la négation même des espèces. — Seules les perfections accidentelles admettent des degrés et en nombre indéfini. — Un mot de la transformation passive; elle est étrangère au transformisme. — Autre remarque sur la continuité des formes accidentelles. — La science expérimentale ne peut ni établir, ni réfuter péremptoirement le transformisme : les essences ne sont pas de son objet.
IL Services très grands que la science expérimentale rend néanmoins à la métaphysique. — Preuves expérimentales qui sont défavorables au transformisme : pas d'exemple de transformation d'espèce, etc , etc. — Raisons particulières que faisait valoir Âgassiz. — Objections des transformistes et réponses.
IIL Le transformisme appliqué à la formation du corps de Thomme : il est réfuté par les raisons précédentes. — Caractères spécifiques du corps humain. — Raisons particulières qui s*opposent à ce que le corps humain soit le produit de l'évolution. — Conclusion. Attitude à garder par le philosophe chrétien.
La question du transformisme, qui a été si vivement agitée pendant la seconde moitié de ce siècle, paraît être autant que jamais un sujet de division entre savants et philosophes ; et Ton ne prévoit pas que Tune ou l'autre des
35o LE TRANSFORMISME
solutions contradictoires qu'elle comporte doive prévaloir définitivement parmi les penseurs du siècle prochain. Ce n'est pas que la vraie solution nous semble douteuse quant au fond ; loin de là. Nous voudrions, au contraire, tout en tenant compte des diverses opinions contemporaines, montrer que la thèse de la stabilité des espèces, prise dans sa généralité, reste au-dessus de toute atteinte.
Pour circonscrire l'objet de cette étude, déclarons tout d*abord qu'il ne s'agira dans ces pages que du transformisme tel qu'il est professé encore ou tenu pour fort probable par nombre de spiritualistes, et nullement du transformisme panthéiste ou athée, dit encore évolutionnisme absolu, qui n'excepte de la loi de transformation ni l'âme, ni Dieu. Le transformisme spîritualiste, disons même chrétien, est aussi ancien que l'autre, qu'il n'a cessé d'accompagner; et cette coexistence prouve déjà très bien que l'hypothèse transformiste, contenue dans certaines limites, n'est nullement contraire par elle-même aux vérités de la foi. Les controverses ardentes dont le transformisme a été l'objet ne sont donc point, directement du moins, des controverses religieuses, mais plutôt des controverses scientifiques, voire même métaphysiques. C'est-à-dire que le premier adversaire que le transformisme doive combattre, ce n*est pas la foi catholique, mais plutôt la science expérimentale et mieux encore la métaphysique. Peut-être ne l'a-t-on pas assez observé jusqu'ici.
Plusieurs écrivains catholiques, en effet, ont combattu les prétentions des transformistes en se plaçant sur le terrain de la révélation plutôt que sur celui de la science et de la philosophie; et ce fut, comme on l'a dit, « une faute de tactique. » (i) Mais ces écrivains, qui furent peut-être assez excusables ou imparfaitement compris, ne se rencontrent guère aujourd'hui. Une autre méthode a prévalu, qui consiste à ne résister au transformisme que sur le terrain de l'observation scientifique, en lui abandonnant tout le champ de la probabilité et de la métaphysique. On déclare, par
(i) De Kirwan, où en est r évolutionnisme?
exemple, que Thypothèse de la transformation des espèces est très belle et très probable en elle-même et qu'il serait par conséquent fort juste d'y adhérer, si les faits observés le permettaient (i). Il nous paraît, au contraire, que le premier et le dernier mot sur le fond même du transformisme appartiennent à la métaphysique. Quelque important que soit ici le rôle de la science, il n'est pourtant que secondaire: elle confirme et permet d*étendre admirablement, il est vrai, les conclusions de la métaphysique, mais sans pouvoir néanmoins les établir par elle-même ; elle prépare ou
(i) Voir, par exemple, la Revue thomiste^ sept. 1899, article de M. de K.». : Où en est Vévolutionnisme ? « Cette théorie, dit l'auteur, paraît plus conforme à la sagesse divine... Que tous ces types se soient formés en vertu d'une loi générale décrétée à l'origine et voulue par Dieu, cela semble infiniment probable... La possibilité d'une loi d'évolution par une suite de filiations apportant chacune un léger changement organique à la précédente, peut sans doute s*établir rationnellement... » L'auteur n'en combat pas moins le transformisme sur le terrain scientifique. — De même M. de Nadaillac : « L'évolution ne sera vraiment inattaquable, dit-il, que quand on aura démontré comment, par quel processus elle opère. Jusque-là, elle restera une perpétuelle et, j'en conviens volontiers, une séduisante hypothèse. > (L'homme et le singe, p. 24). — M. l'abbé Farges ne se prononce pas non plus pour l'impossibilité métaphysique du transformisme. M. l'abbé Guibertest bien plus favorable encore à cette hypothèse. Quant au Père Leroy O. P. il en est l'un des partisans les plus ardents, et il a été plus ou moins encouragé dans cette voie par le P. Monsabré et M. de Lapparent. Même disposition favorable au transformisme chez le P. Zahm [l* Evolution et le dogme)^ qui pense que l'avenir est promis au transformisme. Il regarde la question, semble-t-il, comme en dehors de la métaphysique : a N'est-il pas étrange, Usons-nous dans son ouvrage, qu'il y ait encore parmi nous des gens qui tirent si peu de profit des leçons du passé, et qui persistent dans la frivole entreprise de résoudre parla métaphysique des problèmes dont la solution, d'après leur nature même, ne peut être demandée qu'aux méthodes expérimentales de l'induction?» (I,p. a3). — Mais le même auteur déclare ailleurs (II, p. 188) que la science expérimentale ne peut rien nous dire sur l'origine de la vie, pas plus que sur l'origine de la matière, et il n*accorde pas aux conclusions de Pasteur touchant la génération spontanée une valeur absolument démonstrative. Ailleurs encore (p. 11 3), il reconnaît très bien que la métaphysique et la science doivent s'associer : « Une véritable philosophie de l'univers, dit-il, n'est possible que lorsqu'il y a parfaite synthèse entre les inductions de la science d'un côté et les déductions de la métaphysique de l'autre a.
achève Tœuvre de la métaphysique en circonscrivant tous les groupes d'êtres vivants, en mieux déterminant sinon toutes les espèces, du moins un plus grand nombre. Cette étude a pour objet principal de le montrer.
Nous affirmons d'abord que le transformisme ou le système de la transformation des espèces, pris dans sa généralité, est absolument inconciliable avec les principes de la métaphysique, en particulier le principe de causalité, et qu'il ne trouve même que là sa réfutation directe et péremptbire. II est incontestable, en effet, pour peu que Ton observe sérieusement les règnes de la nature, sans recourir d'ailleurs aux moyens d'exploration scientifique, comme la dissection et Texamen au microscope, il est incontestable qu'il y a un assez grand nombre d'espèces de plus en plus parfaites. Assurément le vertébrédiffèrespécifîquement du mollusque, du ver, de l'éponge et leur est supérieur: le genre de vie, les propriétés, l'organisme, Tinstinct, tout en témoigne surabondamment. Et, parmi les vertébrés, il y a certainement des groupes d'essence diGTérente et ascendante, depuis les poissons jusqu'aux mammifères. A moins de nier les essences et par conséquent tout l'objet de la métaphysique et la métaphysique elle-même, il faut bien reconnaître que ces animaux ont des natures ou essences ; et, à moins de ne tenir aucun compte de l'observation commune d'ailleurs la plus sérieuse, ilîaut bien reconnaître que ces natures sont différentes et graduées de quelque manière. On pourrait faire valoir des considérations analogues pour démontrer qu'il y a un bon nombre d'espèces proprement dites et plus ou moins parfaites les unes que les autres dans le règne végétal. Mais le règne animal mérite de nous occuper davantage.
Or, il est insoutenable, en métaphysique, qu'une espèce inférieure puisse produire comme cause génératrice une
espèce supérieure; car, la cause génératrice étant vraiment la cause principale, ne peut donner un eflFet qui la surpasse essentiellement : le moins ne donne pas le plus. On a essayé de dire, pour établir la possibilité métaphysique du transformisme, que les générateurs ne sont que des causes instrumentales. Mais cette opinion ne résiste pas à Pexamen et nous ne croyons pas que personne la soutienne aujourd'hui. On dit plutôt que Dieu peut donner à un être inférieur la vertu d'engendrer un être supérieur; il aurait pu déposer ainsi dans le premier être vivant, une monère si Ton veut, une vertu de production et d'évolution qui aurait donné à la longue et successivement, à travers des milliards de générations, toutes les espèces fossiles éteintes et toutes les espèces actuellement vivantes. Mais cette hypothèse est insoutenable en métaphysique, car Dieu ne peut donner à un être que la vertu qu'exige ou du moins que comporte ou permet son essence. Il ne peut donner à une pierre la vertu de végéter, ni à une plante celle de sentir, ni à une brute celle de raisonner. S'il donnait à cette pierre, à cette plante, à cette brute ces vertus supérieures, il les transformerait substantiellement en réalité : telle propriété, en effet, emporte telle nature. Et si toute chose, dans les règnes de la nature, avait ainsi la vertu immédiate ou médiate de végéter, de sentir et de raisonner, tous les êtres de ce monde seraient de même nature et de même espèce, au fond : ils ne différeraient qu'accidentellement par le développement plus ou moins marqué auquel ils seraient parvenus présentement.
Et c'était bien ce que soutenait Leibniz dans sa Monadologie. Toutes ses monades ont, au fond, même nature ; toutes vivent; et la dernière, celle dont l'appétition et la perception sont le plus obscures, peut devenir âme humaine par l'effet d'un simple développement accidentel ; pas de transformations substantielles, mais de simples modifications; pas de générations proprement dites, mais A^spréformations. Voilà donc où aboutit logiquement la thèse du uansformisme : à la négation des espèces et, par conséquent, des différences essentielles entre les êtres de la nature.
Disons donc plutôt que les espèces ou essences sont immuables et qu'elles ne peuvent se transformer. Que Ton ne parle pas non plus de « degrés d'essence », grâce auxquels une espèce inférieure deviendrait graduellement régale des supérieures. Admettre des degrés dans l'essence c'est encore la nier : elle est indivisible, elle est telle ou elle n'est pas.
Sans doute, les perfections accessoires et autres formes accidentelles admettent une infinité de degrés. Que de manières différentes, par exemple, d'être homme et de l'être toujours plus parfaitement! Ces perfections peuvent se transmettre d'une façon purement virtuelle à travers une foule de générations. Telle race qui aura végété longtemps sur un sol ingrat ou parmi d'autres circonstances défavorables, pourra se développer ensuite merveilleusement. Et c'est ainsi que l'espèce humaine, alors même que nous la considérons dans ses races ou variétés les plus dégradées, conserve une puissance étonnante de rétablissement et de progrès. Mais il n'y a là que des virtualités et des développements qui ne sauraient dépasser la nature même. Admettre que celle-ci a changé de cette manière et s'est transformée en une autre, c'est la nier.
Pour mieux dégager encore la doctrine de l'immutabilité des espèces de tout ce qui lui est étranger, il est bon de remarquer deux choses. Et d'abord cette réfutation métaphysique du transformisme n'exclut point ce que Ton a appelé la transformation passive. Il est clair, en effet, que Dieu peut se servir d'une espèce inférieure pour produire (nous ne disons pas créer^ car le terme serait moins exact) une espèce supérieure; il s'en servirait alors comme d'une cause matérielle, non pas en ajoutant à cette espèce inférieure de simples qualités supérieures — hypothèse que nous avons écartée plus haut — mais en la transformant substantiellement par sa vertu divine. Nous voyons, dans la nature, que les sucs de la terre sont transformés en feuilles, en tiges verdoyantes, en blé, qui devient du pain, et que celui-ci est changé en la chair même de l'homme. Comment cela? C'est sous l'action très efficace de la nature
vivante, végétal ou être humain, que cette transformation s'opère : la transformation est donc active du côté de Têtre qui vit en s'assimilant ainsi la matière; et elle est passive du côté de celle-ci. Or, ce que la nature vivante fait chaque jour, à plus forte raison Dieu le peut-il et lui-même seul a pu le faire à l'origine. Il a tiré la première plante de la matière inorganique : pourquoi n'aurait-il pas produit de la même manière les espèces supérieures au moyen des espèces inférieures? Il peut faire des enfants d'Abraham, nous dit l'Ecriture, avec des pierres du chemin. Il peut donc faire le corps de l'homme avec le corps de Tanimal. Rien ne s'y oppose métaphysiquement. Seulement la science pourra peut-être nous dire si cette origine des choses, qui seraient sorties ainsi les unes des autres sous l'action spéciale de Dieu, est la plus naturelle, celle qui mérite le mieux d'être supposée. Et en ce qui concerne l'origine du corps de l'homme, la foi aussi pourra nous fournir quelque lumière.
Mais de toutes ces transformations dont Dieu seul serait l'auteur principal et immédiat, on ne saurait rien conclure de favorable au transformisme; car il suppose que les espèces inférieures ont la vertu de se transformer ellesmêmes en espèces supérieures, immédiatement ou à travers une longue série de générations. Or, les principes de la métaphysique excluent précisément cette transformation active de la matière, si on veut l'appeler ainsi par opposition à l'autre, qui ne serait que passive.
Nous remarquerons, en second lieu, qu'en établissant la thèse de l'immutabilité des espèces et par conséquent de la discontinuité des essences, nous ne prétendons point que la même discontinuité existe entre les formes accidentelles. La continuité des formes accidentelles ne paraît nullement impossible : c'est-à-dire que des choses d'espèces différentes peuvent se ressembler beaucoup, à les considérer superficiellement, au lieu que des choses de même espèce peuvent offrir certains contrastes frappants.il ne faut donc pas juger de la nature des choses par leurs formes transitoires ou exceptionnelles, mais par leurs formes définitives et nor-
maies. C'est ainsi qu^on juge de Tespèce d'un animal par la forme de Tanimal adulte, sans s'arrêter aux formes embryonnaires, sans tenir compte non plus des monstruosités ou autres cas exceptionnels. Un type se dégage de l'ensemble des formes de l'espèce; et c'est ce type seulement qui est nettement distinct des autres. Car, entre deux espèces voisines, il peut y avoir une infinité de formes accidentelles intermédiaires, si bien que chacune de ces espèces, à ne la considérer ainsi que dans tels ou tels de ses accidents, se reliera à l'autre par des degrés insensibles.
En fait, certains naturalistes avaient prétendu que, dans la vie embryonnaire et fœtale, tous les animaux supérieurs passaient exactement par les types inférieurs, disons plutôt par certaines formes accidentelles des espèces inférieures. Cette prétention a été réfutée; mais, fût-elle justifiée, elle ne saurait nous émouvoir.
On sait aussi que les transformistes s'attachent à montrer que les formes de toutes les espèces actuellement vivantes ou fossiles se succèdent graduellement et même d'une façon continue depuis les plus inférieures jusqu'aux plus parfaites. Mais leur entreprise est à peine ébauchée et il ne paraît point qu'elle doive jamais réussir. On trouve, il est vrai, des groupes assez compacts et plus ou moins bien reliés entre eux par certains intermédiaires; mais on constate en maints endroits d'immenses lacunes, des vides béants qu'il paraît impossible de combler. C'est ce qui fait comparer par M. Spencer les espèces animales, telles que les présentent nos classifications, aux constellations du ciel, entre lesquelles s'ouvrent des abîmes insondables. Supposons néanmoins que les espérances des transformistes se réalisent un Jour : ils auront démontré la continuité des formes accidentelles des espèces animales (forme extérieure, forme de chaque organe en particulier, etc ) depuis la monère jusqu'au singe et à l'homme, mais ils n'auront point établi leur thèse; car la continuité des formes accidentelles ne prouve point celle des espèces ou des essences.
Si ces raisonnements paraissent justes, on conviendra maintenant de ce qui était affirmé plus haut, savoir, que la
ET LES CONTROVERSES RÉCENTES SSy
science expérimentale ne peut ni établir ni réfuter péremp. toirement le transformisme.
Elle ne peut rétablir. Car, alors même qu'elle parviendrait à constater par l'examen des fossiles que toutes les espèces se sont succédé insensiblement depuis les plus simples jusqu'aux plus parfaites, elle ne pourrait en conclure que la cause efficiente principale de ce progrès était contenue dans les espèces inférieures; elle ne pourrait démontrer que TAuteur de la nature n'est pas intervenu directement à tous les points décisifs de cette évolution, L'homme actuel, serait-il le témoin de cette transformation de la vie, qu'il ne pourrait pas davantage se prononcer sur la véritable cause génératrice. Celle-ci est nécessairement cachée, invisible. Imaginons un instant la formation du corps d'Adam et son animation par l'âme intelligente, nous ne percevons que le côté expérimental de cette création merveilleuse, dont la cause principale est complètement invisible. Eh bien, de même, la transformation visible de la matière en toutes les espèces vivantes, aussi graduée et aussi lente qu'on la suppose, ne nous laisserait point voir la cause véritable de ce progrès et ne démontrerait point, par conséquent, Thypoihèse transformiste.
Mais nous ajoutons aussitôt que la science expérimentale ne peut pas non plus la réfuter. Car on peut toujours supposer qu'à des époques antérieures ou dans des circonstances autres que celles qui sont accessibles à nos observations, la matière a pu s'organiser en être vivant et donner successivement toutes les espèces. Le transformisme reste donc une hypothèse qu'on ne peut réfuter expérimentalement d'une manière absolue. Il en est d'elle comme de l'hypothèse de l'unité de la matière. Nous ne sommes point parvenus encore à dériver les corps simples d'un même élément primitif, l'hydrogène par exemple ou mieux encore Téther; et cependant les sciences physiques et chimiques disposent de moyens beaucoup plus puissants que les sciences biologiques. Nous pouvons, en effet, dans nos laboratoires, décomposer et recomposer les corps de mille manières, les soumettre à une chaleur intense, à des pressions énormes,
à des froids plus rigoureux que ceux des espaces célestes-, nous liquéfions tous les gaz et nous vaporisons les solides; nous composons des corps <!jue la nature n'offre pas et nous créons, pour ainsi dire, des espèces. Vains efforts! nous n'arrivons pas à tirer les corps simples d'un même corps primitif. Cependant, l'hypothèse de Tunité de la matière n'est point pour cela réfutée. Ainsi en est-il du transformisme : impossible de l'expérimenter et impossible de le réfuter.
C'est que les questions de composition substantielle, de nature, d'essence, d'espèce, échappent à la science expérimentale ; elle s'arrête forcément aux causes secondes, sensibles et plus ou moins prochaines : les autres sont l'objet de la philosophie et en particulier de la métaphysique. Et ceci nous explique, pour une bonne part du moins, le désaccord des savants touchant le transformisme (i). En somme, cette question n'est pas de leur domaine direct et ils ne peuvent la trancher qu'en s'érigeant en métaphysiciens. Certes, c'est bien leur droit, car la philosophie est ouverte à tous, et plût à Dieu que chacun s'appliquât à philosopher, dans le meilleur sens de ce mot ! Mais, alors, que les savants n'invoquent plus leur compétence spéciale dans les sciences de la nature ; car elle ne peut suppléer d'aucune manière l'esprit philosophique. Au reste les savants hostiles au transformisme, même mitigé, ne sont pas moins nombreux ni moins célèbres que leurs adversaires; et les raisons scientifiques sur lesquelles ils s'appuient non seulement neutralisent facilement toutes les raisons contraires^ mais encore elles méritent la plus grande attention de la part du métaphysicien.
(i) c Je suis convaincu, dit M. Delage, qu'on est ou qu'on n'est pas transformiste, non pour des raisons tirées de l'histoire naturelle, mais en raison d'opinions philosophiques. » Cité par M. de Nadaillac, {L'homme et le singe, II, p. 60.)
Car si nous ramenons ainsi la science expérimentale à son vrai rôle en ce q ui concerne le fond même de la question du transformisme, ce n'est pas que les contributions qu'elle fournit ici soient peu importantes : on ne saurait trop les apprécier, au contraire. Dépourvue des ressources de la science expérimentale, la métaphysique serait réduite à quelques affirmations générales et ne saurait dissiper plusieurs doutes fort graves. Nous essaierons donc de montrer comment, à Taide des observations scientifiques, elle rectifie plusieurs de ses hypothèses et parvient à mieux déterminer plusieurs de ses conclusions.
El d'abord, si la métaphysique peut bien par elle-même et à l'aide seulement d'une observation sérieuse, mais commune, établir qu'il y a un assez grand nombre d'espèces et que les inférieures ne peuvent engendrer les supérieures, elle doutera bien vite lorsqu'il faudra circonscrire ces espèces ou déterminer les conditions de leur genèse. Certains animaux inférieurs ne pourraient-il pas être engendrés par des influences supérieures, celles des astres par exemple, comme le pensaient avec toute l'antiquité les anciens s'colasiiques ? Remarquons bien qu'ils ne séparaient pas cette influence astrale, purement physique, d'une influence plus haute et spirituelle, qui lui serait associée. Leur supposition n'était donc pas contraire au principe de causalité, etainsi s'explique cepréjugé del'antiquité. Il paraît ridicule aujourd'hui, mais il semblait justifié alors par une observation superficielle et la prodigieuse fécondité de la nature.
Ensuite, les principes de la métaphysique empêchent-ils de supposer qu'une espèce supérieure peut produire une espèce inférieure? Le plus peut donner le moins. Et puis encore, pourquoi des espèces voisines ne pourraient-elles pas s'allier et produire une troisième espèce ? Non pas qu'entre espèces opposées contradictoirement, comme
36o LE TRANSFORMISME
rhomme et la brute, il y ait place pour une espèce intermédiaire, qui ne serait ni homme ni brute ou à la fois Tun et Tautre. Mais s'il s'agit d'epèces analogues et d'ailleurs égales dans leurs lignes respectives, pourquoi des hybrides indéfiniment féconds ne pourraient-ils en résulter naturellement ? L'antiquité l'a cru, et la métaphysique nous paraît incapable, laissée à elle seule, de réfuter ce préjugé. Or c'est ici d'abord qu'intervient la science expérimentale pour éclairer la métaphysique, l'assurer dans ses démarches et lui permettre de pousser jusqu'au bout ses conclusions. Armée de tous ses instruments d'observation et appuyée sur les principes induits les plus certains, elle classe lesanimauxet les plantes, surtoutles premiers, d'après des méthodes vraiment naturelles ; elle montre par la comparaison et les différences des organismes qu'il y a un très grand nombre d'espèces, sans qu'il soit toujours possible de distinguer les espèces infimes des simples variétés. Etudiant Tespèce par le dehors et en particulier au moyen de la génération, propriété qui paraît la plus essentielle, elle montre que le semblable produit toujours son semblable et que la décadence essentielle des espèces ou leur transformation à rebours est une chimère aussi bien que leur ascension. Il y a des types immuables, entre lesquels les individus peuvent bien osciller, mais dont ils ne peuvent s'écarter beaucoup sans périr eux-mêmes ou sans devenir inféconds. Elle montre que les hybrides, en supposant qu'ilssoient donnés entre des espèces réelles et non de simples variétés, sont stériles ou retournent bientôt au type paternel, en sorte que l'hybride ne représente pas, à proprement parler, une espèce nouvelle, mais l'espèce paternelle, revêtue plus ou moins et momentanément des formes accidentelles de l'espèce maternelle. Aucune essence vraiment nouvelle ne peut donc apparaître. La science expérimentale montre surtout, à la suite d'un Pasteur, que la génération spontanée, comme aussi celle qu'on attribuerait à l'influence des astres, etc., est une illusion à laquelle il faut absolument renoncer : omite vivens ex ovo. Jamais la métaphysique, laissée à elle seule, n'avait pu porter au transformisme
des coups, sinon plus décisifs^ du moins plus sensibles. Voilà certes de magnifiques conclusions acquises par d*immenses travaux : elles sont aujourd'hui la propriété de la philosophie de la nature. Comment la métaphysique n'en serait-elle pas reconnaissante à la science expérimentale?
Mais celle-ci n'a point borné là ses services. Elle a abordé dans toutes ses parties et dans tous ses détails Thypothèse du transformisme et a montré que partout il était sans fondement, en sorte que s'il fallait s'en rapporter ici à la seule expérience, c'est encore contre le transformisme qu'il faudrait conclure. Aussi, ceux des savants qui, malgré tout, tiennent pour la transformation des espèces^ sont-ils obligés de reconnaître que leur hypothèse favorite n'a pas dépassé les limites de la pure théorie et de la conjecture. Essayons de récapituler ces arguments scientifiques qu'ont fait valoir tour à tour les Cuvier,les Agassiz, les de Quatrefages, les Blanchard, les Virchow, venus de toutes les religions et de toutes les écoles.
1*^ La science expérimentale ne peut fournir aucun exemple de transformation d'espèce qui soit incontestable. Pas une seule fois on n*a pu constater qu'une espèce véritable était sortie d'une autre, ni dans les temps présents, où l'observation scientifique et l'expérimentation s'étendent à tous les points du globe, pour ainsi dire; ni dans les temps historiques, qui comprennent une période de 5 ou 6 mille ans, puisque les monuments égyptiens remontent jusque-là ; ni dans les âges antérieurs, qui comprennent des milliers de siècles et où la paléontologie seule a pu pénétrer.
2° Non seulement la paléontologie n'a découvert aucun indice certain de transformation passive d'espèce, mais encore elle a montré que les espèces anciennes, aussi bien que les espèces actuelles, avaient des caractères nettement tranchés, nullement équivoques, comme l'exigeait l'hypothèse transformiste. Le transformisme, en effet, suppose que les ancêtres des espèces actuelles avaient des caractères indéterminés qui se seraient spécifiés, chez leurs descendants, de plusieurs manières opposées entre elles. C'est
ainsi que Thomme et le singe descendraient d'une souche commune, l'anthropopithèque, ou quelque autre ancêtre plus reculé. Mais ces auteurs de l'humanité n'appartiennent qu'au monde de l'imagination et de la chimère.
3° Ainsi que le remarque M. de Kirwan dans l'étude déjà citée, tous les embranchements de la série zoologique, avec types nombreux, sont représentés dans les terrains où se rencontrent les premières traces de la vie animale. Comment donc les rattacher par voie de génération à un très petit nombre de types ancestraux ou même à un seul ? En particulier les premiers poissons apparaissent avec un degré de perfection qui nécessiterait une longue série de types ancestraux. C'est en vain que les transformistes nous répondent que nous n'avons déchiffré que quelques pages de l'immense bibliothèque de la nature. Car on ne peut raisonnablementsupposerque toutes les pages qui racontent l'histoire des premières formes de la vie sont enfouies sous les océans ou inaccessibles à nos recherches. Et puis les vestiges si instructifs laissés par les espèces dans les couches du ê'obe forment moins une biblothèque ou un seul et même livre qui ne se répèle jamais qu*un nombre incalculable d'exemplaires. Or, il paraît bien que nous avons extrait et déchiffré assez de fragments pour composer un exemplaire à peu près complet dans ses parties les plus essentielles.
4° Si les animaux n'ont cessé de se transformer dès l'origine de la vie, comment se fait-il, que nombre d'espèces primitives soient aujourd'hui exactement les mêmes qu'au commencement : ainsi les trilobites. C'est ici que les immenses travaux de Barrande sont particulièrement démonstratifs. « Sur35o espèces, dont cet observateur habile et modeste a minutieusement étudié l'histoire, dix seulement ont eu des variations ; et leurs variations ne portent que sur la taille, la grosseur des yeux, le nombre correpondant des lentilles, le nombred'articulations visibles au pigidium, et le nombre des pointes ornementales. Ces variations sont purement temporaires, et Barrande a constaté, dans la plupart des cas, le retour à la forme typique, ou primitive.
Ces variations ne sennblent donc être que des variations transitoires (i).
5* Les espèces animales supérieures qui furent contemporaines des grandes extensions glaciaires, ont subi des variations de climat exceptionnelles et vécu dans les milieux les plus différents : on ne voit pas cependant qu'elles aient subi des changements dans leur organisme, comme l'exigerait Thypothèseévolutionniste. Plutôt que de se transformer pour s'adapter au milieu, elles ont émigré ou bien elles ont péri.
6^ Nous avons déjà vu qu'un argument remarquable est tiré de l'infécondité des hybrides ou du retour de leurs descendants au type paternel. Rien ne montre mieux, en effet, la stabilité de Tespèce. Il est vrai que les transformistes répondent que Tinfécondité existe aussi entre certaines races de même espèce. Mais on peut répliquer que cette infécondité particulière, si elle est bien constatée,peut tenir à des causes accidentelles et non à la différence même des natures. Quoi qu'il en soit, le retour des hybrides féconds (léporides, par exemple) au type paternel n'en reste pas moins un argument irréfutable.
7® Mais une preuve plus remarquable encore est tirée de rinstinct merveilleux de certains insectes : abeilles,fourmis, cerceris, pompile, ammophile, etc. D'après le transformisme, chaque espèce animale a dû acquérir graduellement sa forme et son instinct actuels. Or les insectes dont il s'agit, plusieurs tout au moins, n'ont jamais pu vivre ni se reproduire qu'autant qu'ils étaient pourvus intégralement des merveilleux instincts qui les distinguent. Il faut qu'ils aient été du premier coup tels qu'ils sont aujourd'hui. Le cerceris, par exemple, a dû dès l'origine chasser la même proie, la paralyser sans la tuer avec le même art, l'enfouir au fond d'une galerie et y déposer son œuf, etc. Cet instinct qui ne souffre pas de diminution ni d'acquisition successive^ est d'autant plus inexplicable que chez certaines espèces les parents et leur progéniture ne coexistent
(i) V. de Valroger, la Genèse des espèces, p. 21 5.
Jamais : les premiers meurent, quand viennent les frimas, et la nouvelle ge'nération fait son entrée dans la vie au printemps. Avec moins d'appareil que la paléontologie, Tentomologic nous fournit donc une réfutation non moins décisive de rhypothèse transformiste (i).
S"* On peut demander encore d'autres arguments remarquables aux sciences de la nature et en particulier, à la biologie. Car elle nous apprend que la transformation d'une espèce en l'autre ne suppose pas seulement un changement graduel dans la forme extérieure, mais encore l'adaptation nouvelle et, pour ainsi dire, la refonte de l'organisme tout entier* Les anciens et les scolastiques avaient paru suppo* ser que les espèces inférieures étaient contenues, pour ainsi dire, dans les espèces supérieures, comme un nombre inférieur dans un nombre plus grand,en sorte qu'il suffirait, pour ainsi dire, d'une addition pour forjner une espèce nouvelle. Mais il n'en est rien, et la science expérimentale a détruit cette illusion. Chaque espèce, au contraire, ou tout au moins chaque groupe d'espèces a son architecture et son style, où chaque membre, chaque organe, chaque détail concourt à un même but, se place dans un même plan et se trouve comme marqué d'un sceau particulier. Ainsi en est-il, par exemple, d'une église gothique et d'une église romane. Ce n'est point par de simples additions qu'on transformerait celle-ci en celle-là; encore moins en ferait-on de cette manière un palais, un hôtel, une gare, une maison d'exploitation. Elle ne peut guère fournira la construction des édifices d'un autre style que ses matériaux premiers : pour la transformer, il faut d'abord la détruire. Ainsi en est-il des espèces proprement dites. En sorte que l'hypothèse métaphysique, d'ailleurs fort soutenable a priori^ que le Créateur aurait pu se servir des espèces inférieures comme de matière immédiate pour former les espèces supérieures, doit être écartée.
De même, par conséquent, il faut abandonner ou du moins limiter beaucoup la vieille hypothèse d'après laquelle
(i) Cf. Fabre^ Souvenirs entomologiques.
le règne animal serait préparé par le règne végétal, hypothèse qui déterminait saint Thomas à penser queTembryon humain est animé par une âme végétative avant de l'être par une âme sensible. L'ancienne philosophie supposait, en effet, que les deux règnes vivants se développaient, pour ainsi dire, sur une même ligne ou une même échelle numérique, si bien que les espèces infimes du règne animal devaient confiner aux espèces les plus parfaites du règne végétal . Or, il n'en est rien ; mais les animaux des derniers degrés confinent aux plantes les plus simples et les moins parfaites : il est même très difficile, dans ces profondeurs où se cache la vie rudimentaire, de tracer la ligne de partage des deux règnes. C'est d'un centre idéal commun, pour ainsi dire, que divergent les animaux et les plantes. Et, dans le règne animal lui-même, plusieurs autres centres paraissent donnés, plus ou moins importants, d'où rayonnent des groupes secondaires : ainsi sont marqués les genres et les espèces philosophiques qui se succèdent depuis les plus vastes jusqu'aux plus circonscrits,àIa manière des ramifications d'un arbre colossal. Quoi qu'il ensoit, nous voilà bien loin du transformisme, auquel la science décidément fait beaucoup moins de concessions que n'était disposée à en faire la métaphysique.
9° La considération suivante vise surtout le darwinisme. Darwin explique la transformation des espèces par la sélection naturelle et la concurrence vitale. Mais il ne paraît pas que ces deux causes de changement et de progrès soient aussi puissantes que la sélection artificielle. Celle-ci, en effet, produit tous les jours, sous nos yeux, dans les deux règnes vivants, des résultats que la nature laissée à elle seule ne nous avait jamais offerts. Que de races surprenantes d'animaux domestiques! Quelle variété inouïe et ravissante de fleurs et de fruits I Cependant la sélection artificielle, qui s'exerce avec tant de discernement et déjà depuis de nombreuses générations, n'a rien pu sur les espèces elles-mêmes; et ses plus belles productions ne tardent pas à disparaître, si elle ne les soutient par une culture incessante. Il est vrai que les transformistes allèguent ici les
temps illimités pendant lesquels la sélection naturelle et la concurrence vitale ont pu s'exercer. Mais le temps est-il en pareille matière un facteur si puissant, et ce qu'il fait ne peut-il pas le défaire? S'il peut améliorer les espèces et même les transformer en mieux, pourquoi ne pourrait-il pas les changer en espèces moindres? Caries espèces moindres ne sont pas toujours les plus mal douées dans la lutte pour l'existence. Or on ne voit jamais de véritable régression dans la nature : l'espèce meurt souvent, mais ne recule jamais, alors même que ce recul la sauverait. Pourquoi donc aussi ne mourrait-elle pas plutôt que d'avancer en changeant pour cela de nature?
lo® Enfin un dernier argument, qui n'est pas le moins décisif et qui se fortifie tous les jours, est tiré du désaccord même des évolutionnistes, qui, tout en affirmant de concert la transformation des espèces, ne l'expliquent point par les mêmes causes, si bien que leurs théories se ruinent les unes les autres. « En somme, dit de M. de Kirwan, personne n'est d'accord sur la manière dont s'opère ou s'est opérée l'évolution transformiste des organes vivants... L'extrême variété des explications données les annule les unes par les autres. »
Nous pouvons ajouter encore les principaux arguments qu'un naturaliste célèbre, Agassiz, opposait au darwinisme, dont il fut constamment un adversaire très résolu. Sans être toujours distincts des précédents, ces arguments les expliquent et les fortifient. D'après Agassiz, le darwinisme est une doctrine préconçue « contraire aux vraies méthodes dont l'histoire naturelle doit s'inspirer » ; elle est « pernicieuse et fatale aux progrès de cette science... Ce que Darwin a présenté comme la théorie de l'origine des espèces n'est pas le résultat graduellement conquis de recherches pénibles, s'appliquant à la solution de quelques points de détail, pour s'élever ensuite à une synthèse générale et compréhensive; non : c'est une doctrine qui, delà conception descend aux faits, et cherche des faits pour soutenir une idée... Le darwinisme exclut presque toute la masse des connaissances acquises, pour s'assimiler et
ET LES CONTROVERSES RÉCENTES SÔj
faire ressortir exclusivement ce qui peut servir à sa doctrine (i).
Après avoir étudié et classé une multitude d'espèces, Agassiz pouvait dire, lui aussi, avec Tautoritc exceptionnelle de sa longue expérience : « Depuis l'introduction première, en ce monde, des animaux et des plantes, il n'apparaît pas le plus petit indice qu'une espèce se soit transformée en une autre». Il constatait, avec les autres géologues et paléontologistes, que des flores et des faunes entières apparaissent immédiatement au-dessus des terrains azoïques; ce qui exclut lorigine des espèces par voie de transformation graduelle. Il constatait, aussi bien que personne a jamais pu le faire, que les êtres organisés oscillent pour ainsi dire autour de certains types, mais que leur flexibilité, si étonnante soit-elle, ne dépasse jamais les limites de l'espèce. « L'école de Darwin, disait-il, va au-delà des faits, lorsqu'elle affirme que les différences individuelles constituent des transitions d'une espèce à l'autre... J'ai pris la peine de comparer entre eux des milliers d'individus de la même espèce ; j'ai poussé, dans un cas, la minutie jusqu'à placer les uns à côté des autres 27.000 exemplaires d'une même coquille, dont les espèces congénères sont fort voisines les unes des autres. Je puis affirmer que, sur ces 27.000 exemplaires, je n'en ai pas rencontré deux qui fussent parfaitement identiques ; mais sur ce grand nombre, je n'en ai pas non plus trouvé un seul qui déviât du t3'pe de l'espèce au point d'en laisser douteuses les limites. » (2)
Si le darwinisme était vrai, ajoutait-il, il y aurait « parallalélisme constant entre l'ordre de succession dans la série géologique et la gradation dans la série zoologique; les types d'une classe inférieure devraient avoir été partout les plus anciens dans l'histoire de la terre; ceux qui ont apparu à une époque postérieure devraient off^rir partout une organisation plus élevée ; il y aurait eu partout,
(i) De Vespèce. Cité par de Valroger, (a) Ibid,, pp. 235-6.
pp. 228-9.
d'époque en époque, une différenciation croissante; nulle part, on n'aurait vu surgir des types nouveaux, entièrement étrangers à ceux qui avaient précédé, et souvent supérieurs à ceux qui ont suivi. Or la succession chronologique ne correspond point avec les affinités de la structure; les caractères successifs des types ne sont aucunement Texpression de modifications progressives, régulières et constantes. » Sans doute, la paléontologie a découvert de nombreuses formes intermédiaires, et les différences entre les espèces ont paru ainsi bien souvent s'atténuer; l'enchamement des espèces animales est devenu plus étroit, «c C'est alors qu'on a cru voir, dans la succession des faunes passées, une liaison génésique avec la faune contemporaine. Tous les êtres vivants ont été reconnus comme rentrant, à quelque époque qu'ils appartinssent, dans un même système, lequel embrasse la vie dans toutes ses formes et dans tous les temps. Mais, à y regarder de près, on n'a pas signalé, parmi les espèces différentes frappées d'extinction, des transitions de Tune à l'autre. Tout au contraire, on a reconnu des caractères tranchés, reconnaissables même dans les fragments incomplets que Ton possède » (i).
En particulier contre ceux qui admettent que l'action du milieu et des autres causes physiques peut donner naissance à des espèces nouvelles, Agassiz faisait remarquer qu'on trouve partout les types d'animaux et de plantes les plus divers dans des circonstances identiques et qu'on rencontre aussi partout des types identiques dans les conditions les plus variées. Il est étonnant à quel point les animaux sont indépendants des forces physiques parmi lesquelles leur vie se développe. « Rien ne m'a jamais autant surpris que de voir, sous le microscope, l'identité parfaite des détails les plus délicats de la structure, chez des animaux ou des plantes provenant des parties du monde les plus éloignées » (2). Agassiz avait exploré lui-même le bassin immense et si riche de l'Amazone, et ses conclusions
(i) D^ l'espèce. Cité par de Valroger, pp. 237-8. ^2) Ibid,, p. 268
tirent de ses observations prolongées et pénétrantes une force particulière. Comment expliquer, par exemple, par la seule influence du milieu, pourquoi un grand nombre d'espèces de poissons qui vivent dans les affluents supérieurs ou dans le haut du fleuve, ne se rencontrent plus dans le cours inférieur, quand la descente paraît à la fois si naturelle et si facile? (i).
Voici maintenant bien d'autres questions, que soulève le darwinisme, mais qui Técrasent. Comment expliquer par le milieu physique : la durée de la vie, si variée pour des espèces qui d'ailleurs vivent côte à côte; l'accroissement, qui est si lent chez les unes, si rapide chez les autres et qui est indéfini chez plusieurs; la stature, si différente entre des espèces voisines (tigre et chat), si variable souvent dans la même espèce (chien), si constante chez d'autres (éléphant, bœuf, cheval; l'homme)? Comment expliquer les instincts si merveilleux et si variés, les mues et les métamorphoses, les générations alternantes, la fécondité elle-même, qui confond l'imagination ? Comment expliquer le parasitisme de beaucoup d'espèces, les unes parasites du dehors et les autres parasites du dedans ? Comment expliquer l'association de certaines espèces, dont les unes ne peuvent vivre sans les autres et souvent à leur détriment? « Il y a des êtres dont la vie n'est possible qu'avec le secours, ou au moins l'appui d'espèces ayant en partage la force ou l'habileté, remarquait déjà en 1870, un naturaliste éminent qui vient de mourir (Blanchard). Souvent le faible accompagne le fort, soit pour être transporté, soit pour profiter du fretin que ce dernier abandonne. M. Van Beneden, l'éminent professeur de l'université de Louvain, appelle ces animaux qui s'attachent à la fortune d'autrui, des commensaux... De tout petits poissons restent à demeure dans la bouche d'une grosse espèce de silure des côtes du Brésil, habile à pêcher à Taide de ses barbillons, et là ils saisissent au passage ce qui leur convient. — Un poisson de la Méditerranée, d'une forme effilée, assez
(1) De^ALROGER, p. 282.
mal partagé pour faire lâchasse, s'introduit dans l'estomac des holothuries, où il puise à son aise... Beaucoup d'animaux dont les moyens de locomotion sont très imparfaits, s'accrochent à des poissons et recueillent leur subsistance en voyageant... Les coronuies s'attachent sur la peau des baleines et sont promenées de la sorte dans les eaux, où les êtres microscopiques propres à les nourrir sont en profusion ». Or, tous ces faits, tous les rapports de ce genre, qui sont innombrables dans la nature, sont inexplicables de tout point, à ne considérer que le milieu physique et les causes naturelles; ils s'expliquent, au contraire, si l'on songe à la Cause intelligente et suprême, qui a créé les espèces et déterminé d'avance leurs rapports avec la nature et entre elles, en les harmonisant dans un même plan (i).
C'est principalement en regardant vers la même Cause que Ton résout toutes les objections des transformistes. Elles ne constituent par elles-mêmes que de simples probabilités abstraites et sont bien inférieures aux probabilités contraires et de même ordre expérimental ; d'ailleurs elles ne retranchent rien de la certitude philosophique qui leur est opposée.
Les transformistes font valoir, par exemple, la flexibilité des formes organiques, la plasticité de tout être vivant, qui lui permet de s'adapter au milieu, au climat, au genre de vie qui lui est imposé par la nature ou par l'homme. Qu'on observe, par exemple» les variétés du chien, du bœuf, du sanglier. La flexibilité des instincts n'est pas moins remarquable que celle des formes : que l'on compare seulement l'instinct du chien de chasse à celui du chien de garde. Or toutes ces modifications, tantôt brusques, tantôt lentes, se transmettent et s'accroissent par l'hérédité.
— Mais il est facile de répondre que cette flexibilité admirable qui distingue si radicalement les êtres vivants des êtres inorganiques, même lorsqu'elle s'accuse beaucoup, ce qui paraît assez rare, n'atteint point l'essence même ou l'espèce : elle est toute dans les qualités accidentelles, for-
(i) G^ de Valroger, pp. 3io et suiv.
ET LES CONTROVERSES RÉCENTES Syi
mes extérieures, adaptation particulière de l'organisme, détermination et application de Tinstinct.
Les transformistes insistent beaucoup aussi sur les signes de parenté qu'offriraient les espèces vivantes. Ces signes consistent d'abord dans lesanologies constantes, les unes extérieures et les autres profondes, qui relient ensemble les espèces d'un même groupe et même tous les embranchements du règne animal. Citons l'analogie i^i connue de la nageoire du poisson avec l'aile de l'oiseau^ Tailede l'insecte et les membres antérieurs des quadrupèdes. Il n'est pas d'organe, pour ainsi dire, qui n'ait son correspondant et son analogue dans toutes les espèces. C'est en vertu de la même loi que telles espèces supérieures offrent certains organes rudimentaires, qui ne trouvent leur développement, avec leur utilité, que chez les espèces inférieures : ainsi l'appendice caudal, les muscles qui font mouvoir l'oreille. Toutes ces analogies n'auiorisent-elles pas à chercher leur cause dans un ancêtre commun? En tout cas, cette descendance commune n*explique-t-elle pas mieux l'unité des règnes vivants qu'un plan idéal, qui peut bien avoir la vertu d'une cause finale ou exemplaire, mais non celle d'une cause efficiente?
— Mais on peut répondre que l'unité qui va jusqu'à la transformation des espèces engendrerait la confusion au lieu de Tordre; car elle oblige, comme nous l'avons vu, à nier les natures ou du moins à supposer que tous les êtres vivants ont même essence. La véritable unité, la seule que comportent les règnes de la nature, c'est celle du plan général, à la fois conçu et réalisé, enfermant tous les genres et toutes les espèces comme des éléments irréductibles et merveilleusement associés, autour desquels se développent des variétés toujours renaissantes et infinies pour ainsi dire. Cette unité c'est encore l'action réciproque des espèces les unes sur les autres, la subordination générale des inférieures aux supérieures et finalement à l'homme, qui devient de mieux en mieux le roi de la création. Certes cette unité d'action, de rapports et de fin est bien supérieure à l'unité aveugle toute tirée de la cause génératrice, dont les pro-
duits se diversifient au hasard, sans aucune fin déterminée. Il est vrai que les transformistes spiritualistes admettent eux aussi l'unité de dessein, celle qui est imposée à la nature par la Providence. Mais Thypothèse transformiste, ainsi corrigée essentiellement, se heurte toujours aux mêmes impossibilités absolues que nous avons signalées ; elle prédispose l'esprit à nier les essences et, avec elles, l'objet de la métaphysique et le fond même de la nature, à substituer ainsi au monde réel un monde vide et phénoménal, celui du positivisme ou de Tidéalisme, deux systèmes également faux et apparentés au monisme. Sans chercher aucunement à effrayer nos contradicteurs par de pareilles conséquences, est-il juste de faire si bon accueil à Thypothèse transformiste, alors surtout qu'elle est si mal étayée au point de vue expérimental ?
Nous n'insisterons guère sur d'autres raisons favorables au transformisme et tirées soit des métamorphoses de certaines espèces, soit du développement des embryons et des individus qui représenterait en raccourci l'évolution génénérale de la nature, etc. Toutes ces considérations ne constituent que des probabilités abstraites, facilement détruites par des probabilités contraires et qui seraient d'ailleurs sans prise sur une certitude plus haute. Remarquons seulement qu'il est illogique de chercher un argument dans les métamorphoses et dans révolution dés embryons. Car c'est le même individu qui subsiste dans ces deux cas et met successivement en acte toute la virtualité de vie qu'il tient de sa nature. L'insecte qui se métamorphose ne meurt qu'en apparence, au lieu que les individus qui forment les anneaux de l'évolution des espèces, parcourent, dans rhypothèse transformiste, tout le cycle de leur existence sans développer, si ce n'est d'une manière infinitésimale, la virtualité de vie qu'ils contiennent. Or c'est ce qui est inadmissible; car il faudrait dire alors qu'on ne peut juger des véritables propriétés d'un être et de sa nature par la vie qu'il développe pendant tout le cycle de son existence normale. Il est vrai qu'on peut nous opposer les générations alternantes. Mais d'abord elles n'ont lieu que chez
des espèces inférieures ; et puis le cycle ne tarde pas à se fermer après quelques générations. Au reste, nous avouons de nouveau que nous n*attendons point de la science expérimentale, si on la sépare de la métaphysique, aucune preuve péremptoire, ni pour ni contre le transformisme.
Ce qui suit a trait à la production du corps humain en particulier. Le corps du premier homme peut-il être regardé comme le produit de révolution, abstraction faite, bien entendu, de l'âme spirituelle, créée de Dieu et qui, en s*unissant à ce produit élaboré longuement par la nature, l'aurait transformé substantiellement en corps humain? Plusieurs ont pensé (et nous ne saurions partager leur opinion) que celte hypothèse n'est pas inconciliable avec les textes de l'Ecriture et l'enseignement de l'Eglise. Mais, on peut la repousser absolument, en restant placé au point de vue de la métaphysique et de la science expérimentale. Il suffit d'appliquer les raisons précédentes.
En effet, si les corps vivants ne peuvent être le produit de révolution d'espèces inférieures à ces corps, à plus forte raison, le corps humain, qui tient une supériorité exceptionnelle de son alliance avec une âme spirituelle. Et ici Ton ne peut objecter que l'âme spirituelle, par le fait que Dieu Tunirait à ce corps, le tranformerait substantiellement et l'ennoblirait assez pour qu'il fût digne de cette alliance. Car le corps vivant qui aurait été ainsi transformé par l'âme en corps humain, aurait appartenu précédemment à une espèce déterminée; il aurait eu, par conséquent, tous les caractères essentiels de cette espèce, tous plus ou moins en contradiction avec sa haute destinée. En réalité donc, il eût été plus impossible à l'âme spirituelle d'assouplir ce corps de brute à son nouvel usage que d'organiser une matière qui n'aurait pas reçu précédemment de déterminalions contraires. Bref, le récit populaire et mystérieux de
la Bible, selon lequel le corps d'Adam a été fait directement par Dieu même du limon de la terre, paraît encore le plus intelligible, au point de vue scientifique, comme aussi le plus convenable au point de vue moral.
Il suffit à cette démonstration qu'on accorde que l'homme, considéré dans son animalité, diffère essentiellement des animaux qui lui paraissent le plus voisins, comme une espèce proprement dite diffère d'une autre espèce. Or ceci n'est pas contestable. Rappelons brièvement les principales données de la science à ce sujet. L'homme seul est^ à proprement parler, bimane et bipède; il est organisé tout entierpour la station verticale; on le voit notamment par le développement des membres postérieurs, la cambrure du pied, le jeu des leviers et des muscles qui servent à la marche, la disposition des os du bassin, le mode de suspension des viscères, etc. (i); ses bras sont articulés pour se mouvoir dans tous les sens; son cerveau, avec circonvolutions nombreuses, est incomparablement plus développé que celui du singe et autres espèces supérieures, etc. Assurément il est bon d^insister sur ces caractères spécifiques, sans négliger la différence générique, disons même de règne à règne, qui est constituée par Tâme spirituelle. Celle-ci fait que l'homme appartient au monde spirituel aussi bien qu'au monde corporel, et qu'on peut le définir : « un esprit animant un corps », mieux encore peut-être que : « un animal raisonnable ». D'ailleurs, tous les caractères organiques qui le distinguent entre les animaux supérieurs : station verticale, ampleur du crâne, perfection du bras, de la main, de l'oreille, du larynx et de tout l'appareil vocal, noblesse et mobilité expressive de la face, lui ont été donnés évidemment en vue de sa supériorité absolue,
(i) Dans une étude récente, le docteur Delore a mis particulièrement en évidence quelques-uns de ces divers caractères, qui sont très significatifs. L'homme est un marcheur, comme le montre surtout la voûte du pied, la manière dont la plante prend possession du sol. Le singe n*est qu*un grimpeur, en réalité ; et quand il progresse en se servant exclusivement de ses membres postérieurs, il n'applique pas la plante du pied sur le sol, mais plutôt le côté. (Communication à TAcad* de Lyon et à !a Société de Saint-Luc.)
intellectuelle et morale, qui en fait le roi de la création.
Insistons encore, avant de lerniiner, sur quelques raisons particulières qui s'opposent à ce que le corps de riiomme soit regardé comme le produit de l'évolution. Elles sont empruntées à Wallace, qui, tout en étant Tami et le partisan de Darwin, n*a cessé de professer le spiritualisme, disons même une sorte de spiritisme; bien que partisan de l'évolution, peut-être avant Darwin lui-même, il le réfute de la manière suivante en ce qui concerne la formation du corps humain (i). Si ce corps avait été le produit de l'évolution, les organes qui le distinguent se seraient développés graduellement au fur et à mesure des besoins et par le fait de ces besoins mêmes, mais jamais nous ne verrions un organe se développer sans utilité immédiate, avant que l'être vivant auquel il appartient pût en tirer le parti convenable. Or précisément nous voyons que le corps humain a été doué de tous ses organes distinctifs, avec leur développement actuel, dès l'origine et bien avant, par conséquent, que ces organes eussent leur plein et naturel exercice. Ainsi le cerveau était aussi développé chez les hommes primitifs que chez les hommes d'aujourd'hui, alors cependant que, dans l'hypothèse darwinienne, il était sans proportion avec les besoins et l'activité cérébrale nécessaires à l'espèce humaine naissante. De même la perfection de la main, du larynx, de l'oreille, etc. a été bien antérieure aux merveilles esthétiques, que cette perfection rendait possibles et auxquelles elle devait plus tard s'appliquer.
Wallace insiste particulièrement sur l'histoire naturelle du système pileux chez l'homme. Si le darwinisme appliqué à la formation du corps de l'homme, était vrai, les poils n'auraient disparu que lentement, et la partie dorsale, qui a le plus besoin de proteciion, ne se serait dénudée que la dernière ; or il en va tout autrement. Ces considérations et autres semblables, qui peuvent d'abord paraître puériles,
(i) Cf. DE Valroger, pp. 109 et suiv.
sont très scientifiques ; elles de'notent une grande perspicacité, une connaissance approfondie de la nature et sont irréfutables en somme. On pourrait déduire de ces observations que Taiiteur de l'âme spirituelle, avant d'en animer un corps, a dû adapter celui-ci à ba nouvelle destination, en lui faisant subir des transformations physiologiques considérables. Cette conclusion néanmoins ne nous paraît pas suffisante et nous croyons être plus logique en disant que si Dieu avait voulu se servir du corps d*un animal pour former le corps humain, il aurait dû le refondre complètement, c'est-à-dire le détruire d'abord, pour ne s'en servir que comme d'une matière première. Ainsi tous les jours' les végétaux et la chair des animaux qui servent à notre nourriture, doivent être détruits avant de passer en notre propre substance. Mais matière première pour matière première, il nous paraît plus logique, comme aussi plus convenable, que Dieu ait formé le corps d'Adam du jimon de la terre plutôt que d'un animal préexistant.
Il est temps de conclure. La foi n'est donc pas la première qui soit mise en cause dans la querelle entre les transformistes et leurs adversaires. Le débat est scientifique et surtout métaphysique; il ne pourra jamais être résolu par la science toute seule. D'autre part, la métaphysique est incapable par elle-même de détcrmiiier avec quelque rigueur le nombre des -espèces réelles. Elle ne s'opposerait pas, en ce qui la concerne, à n'en reconnaître qu'un nombre assez restreint. Dès lors l'attitude à garder, en cette matière, par le philosophe catholique, est assez indiquée. Il doit être prêt à accorder tout ce que la science expérimentale réussira à établir sur le nombre et la circonscription des espèces réelles; mais il ne saurait accorder au transformisme son principe fondamental : cette concession serait une injustice et un danger. Il exposerait par là même la foi catholique à des attaques indirectes qu'il doit prévenir autant qu'il est en lui. Sa place est à l'avant-garde. Sans doute, en bien des circonstances, la foi a sauvé la philosophie et elle ne cesse de la protéger encore; mais le rôle de la philosophie et en particulier de
la métaphysique est de de'fendre la foi et de n'eng^ager autant que possible qu'elle-même dans les combats livrés à cette fin. Cette règle est Tune des plus sûres. Nous convenons donc que notre thèse métaphysique peut être niée, la foi restant parfaitement sauve, comme il arrive pour les transformistes catholiques. Mais ce n'est point une raison de regarder cette thèse comme dépourvue d'importance.
A la métaphysique nous joignons la science expérimentale : non pas que celle-ci puisse rien trancher, dans le fond, par elle-même, mais à cause des données et des probabilités favorables qu'elle fournit et auxquelles nous ne devons pas renoncer. Pourquoi céder du terrain à l'adversaire, alors surtout que ses prétentions ne sont point établies scientifiquement? Quand des naturalistes éminents et nombreux éconduisent l'hypothèse transformiste, pourquoi l'accueillir de confiance et même d'enthousiasme? On a reproché à des apologistes catholiques d'avoir montré d'abord trop de défiance à son égard et d'avoir changé ainsi en ennemi un système qui ne devait être qu'indifférent. Et il est vrai qu'en rejetant au nom de la foi tout d'abord un transformisme modéré et spiritualiste ils ont commis une « faute de tactique » ; mais c'en est une autre que de l'accueillir au nom de la science et de la métaphysique. Nous attendons toujours des preuves, qui ne soient pas détruites par des données contraires.
En réalité, l'avenir ne lui appartiendra pas, et il paraît bien que son crédit est en baisse, si ce n'est dans certains milieux réfractaires à la religion comme à la métaphysique. Ainsi que le remarque M. de Nadaillac, dans un opuscule récent : « Depuis la publication du célèbre livre de Darwin, la doctrine de l'évolution prise dans la plus large acception du mot n'a fait aucun progrès sérieux-, elle a même plutôt reculé; on est obligé de reconnaître ses lacunes, et le nombre de ceux qui admettent que la sélection naturelle, la survivance des plus aptes, la lutte pour la vie, l'influence du milieu ont pu former des races, des espèces ou des genres se restreint singulièrement. Romanes lui-même, le disciple favori de Darwin, reconnaît que l'on ne peut
prouver ainsi la transformation des espèces. M. Gaudry remarque que les paléontologistes en suivant les êtres à travers les âges ne voient pas, comme on le supposait, une série de luttes pour la vie où la victoire reste aux mieux doués ; au contraire, ce sont les mieux doués, les plus perfectionnés qui disparaissent. Pourquoi ? Nous l'ignorons. On arrive aujourd'hui, dit M. Delage, à considérer l'hérédité, l'atavisme, la variation, l'adaptation comme les forces directrices de l'évolution, quand ce ne sont que des catégories, des groupements de faits. Le professeur Perrier, évolutionniste ardent, repousse également ce qu'il trouve de brutal dans la lutte pour la vie. Pour lui, l'association, l'assistance mutuelle, la division du travail, la solidarité ont joué un rôle prépondérant dans le perfectionnement des organismes. C'est une bypoihèse de plus à ajouter à toutes celles que nous subissons» (i). — Cela nous suffit et, en attendant que les observateurs sérieux de la nature soient tombés d'accord sur la prétendue transformation des espèces et ses causes, la métaphysique n'est point compromise, et la foi moins encore.
(i) L'homme et le singe, dans la collection Science et religiony p. 21.
lniçr Uifcr VbIc/Î3iJ Vt>Kj^*i*J \^kLf ijifcr lA.f l»ftr
Philosophie de saint Thomas. La Nature humaine, par Gardair. professeur libre de philosophie à la Sorbonne, in-12, 416 p., 1896, Paris, Lethielleux.
M. Gardair est bien conjiu par les cours libres de philosophie de saint Thomas qu^il a professés à la Sorbonne dans ces dernières années et la série d'ouvrages qui en sont le truit : Corps et âme; la Connaissance; les Passions et la volonté'. Celui que nous étudions maintenant ouvre en réalité la série. Il se recommande comme les précédents par une grande fidélité à la doctrine de TAnge de l'école, par des citations nombreuses et décisives qui appuient constamment les affirmations de l'auteur, par Taisance et la clarté du style toujours adapté au sujet, enfin par la belle ordonnance des matières.
L'auteur montre d'abord que renseignement de saint Thomas contient vraiment une philosophie rationnelle : « Aucun philosophe, dit-il, n'a revendiqué avec plus de fermeté les droits de la raison naturelle que ce théologien qui tenait à honneur de se faire le disciple d'Aristote et qui s'inspirait aussi des plus hautes vues de Platon. En ce qui concerne la nature humaine, poursuit-il, la philosophie de saint Thomas est un système profond, où rhomme se présente comme un monde en raccourci, comme une synthèse étonnante, en un seul être, de tous les genres d'êtres de la création ». L'ouvrage tout entier n'est que la démonstration de celte vérité.
Après une introduction sur les rapports de la raison et de la foi et l'importance de la doctrine psychologique de saint Thomas, M. Gardair étudie successivement la matière et la forme — les formes substantielles, parmi lesquelles l'âme des bêtés —l'âme
humaine — la durée et Torigine des formes substaniîelles, en particulier Timmortalité de l'âme — Tunion des formes substantielles et de la matière dans les diverses substances et dans l'homme en particulier — les modes d'existence de l'âme dans le corps — l'homme individuel, sa constitution et sa génération — enfin l'âme séparée du corps.
Sur tous ces points l'auteur suit simplement la pensée de saint Thomas. Il pense donc que les vérités d'ordre naturel cessent d'être objet de foi du moment qu'elles deviennent évidentes à la raison : ainsi la spiritualité de l'âme. On sait que d'^autres théologiens pensent, au contraire, qu'on peut sur le même sujet f^ire successivement acte de science et -acte de foi. Il définit la vie par la spontanéité. Et il est incontestable, en effet, que l'acte vital est spontané ; mais il est certain aussi qu'il est immanent. C'est-à-dire qu'il ne suffit pas que le vivant ait en lui-même le principe de son mouvement (ce qui appartient de quelque manière à tous les corps, dans la théorie de l'école, puisqu'ils sont doués d'activité); mais il faut encore qu'il se meuve lui-même, c'est-à-dire qu'il ait en lui*même le principe et le terme de son mouvement.
Il rappelle que saint Thomas s'est montré favorable à l'hypothèse des raisons séminales j imaginée par saint Augustin. Mais cette hypothèse est équivoque; et il paraît impossible d'accorder à des germes la faculté de produire, comme agents principaux, des êtres vivants, si ces germes ne sont pas eux-mêmes vivants substantiellement (in actu primo) et de même espèce que les êtres dont ils sont les principes. On a essayé de justifier cette doctrine dans le Traité de philosophie scolastique. Nous ne saurions donc souscrire à ce principe de Tauteur : c Toutes les formes substantielles dépendantes de la matière, âmes de la plante et de l'animal... doivent leur origine à une évolution naturelle de la matière ». Cette thèse nous paraît trop favorable à l'évolutionnisme.
M. Gardair tient aussi pour la succession des âmes végétative et animale dans la génération humaine. Mais il nous semble qu'en supposant que l'âme sensitive anime immédiatement l'embryon, on fait une hypothèse plus conforme aux données de la physiologie moderne et plus conforme aussi, sinon à la lettre, du moins à l'esprit de la doctrine de saint Thomas.
Quoi qu'il en soit, toutes ces questions et autres semblables, familières aux philosophes de profession, et qui intéressent
vivement tout esprit réfléchi, sont traitées remarquablement par M. Gardair. La Nature humaine sera lue ou consultée utilement par tous. Nous faisons des vœux pour que les ouvrages suivants paraissent prochainement : les Vertus naturelles; les Lois; Dieu. Ils sont annoncés et compléteront la belle série d'études si heureusement entreprise et poursuivie jusqu'à ce jour.
Philosophiae theoreticœ Institutiones seoundum doctrinam Aristotelis et S. Thomœ Aquinatis quas inPontifîcio Collegio de Propaganda fide tradebat Benedictus Lorenzelii, aniites urbanus, philof ophiœ, S. theologiœutriusquejuris doctor, editio altéra, notabiliter auctaetemendata. 2 vol. in-S Rome, Ratisbonne, Amsterdam et Paris.
Plusieurs ignorent peut-être que Mgr Lorenzelli, le nonce apostolique récemment envoyé en France, n'est pas seulement un administrateur de grand mérite en qui Léon XIII a mis toute sa confiance, mais encore un philosophe éminent. Il a a occupé brillamment la chaire de philosophie au collège pontifical de la Propagande et publié un cours fort remarquable, dont une nouvelle édition a paru naguère.
L'ouvrage a obtenu un bref très élogieux de Léon XIII, qui, en louant la doctrine de l'auteur, sait très bien qu'elle se distingue par la profondeur et une conformité parfaite avec la phisophie de saint Thomas. On en jugera déjà, nous l'espérons, par les quelques points que nous allons signaler.
Dès le début, l'auteur montre que la philosophie, par sa définition même, est une science universelle de quelque manière; car elle traite au point de vue supérieur qui lui est propre de tout ce qui est accessible à la raison humaine. Les anciens scolastiques ont toujours entendu la philosophie de cette façon large et vraie. On y revient généralement aujourd'hui, après une période malheureuse, pendant laquelle la pensée en se repliant sur elle-même avait oublié son objet et confondu le savoir avec la critique. Mais la philosophie n'est pas seulement une science rationnelle; elle est aussi une science réelle et une science morale. L'idéal, la réalité, la pratique rentrent donc également dans son domaine. Telle est même la division traditionnelle de la philosophie et l'auteur a bien soin de la maintenir. On y reviendra toujours, après des tentatives inutiles, quand elles ne sont pas dangereuses. Ajoutons, avec l'auteur, que, malgré cette distinction nette de ses principales parties et l'extension pour
ainsi dire infinie de son objet, la philosophie est néanmoins formellement une. C^est ce que plusieurs contemporains ont paru oublier en substituant les sciences philosophiques à la philosophie elle-même ; comme si cette science, de même que les sciences sociales, médicales, philologiques, etc., était un groupe de connaissances plutôt qu'une même connaissance indivisible et parfaitement déterminée.
Au sujet des rapports de la philosophie avec la théologie, l'auteur rejette une autre erreur bien plus grave et trop répandue encore de nos jours, savoirquela théologie est indifférente quant aux systèmes philosophiques mis à son service. Il est clair en effet, que tout système phiIosophique,dans la mesure où il est faux ou incomplet,compromet les vérités naturellesqui servent de pre'ambule à la foi, interprète mal ou sans profondeur suffisante les vérités révélées une fois admises, et ne peut résoudre convenablement toutes les objections élevées contre elles. Il n'est donc pas indifférent de se servir, en théologie, de n'importe quel système philosophique, pourvu qu'il soit spiritualiste, du cartésianisme par exemple. Nous sommescertainement d'accord avec l'auteur en continuant ainsi sa pensée (page 12, note).
Au cours de la logique (p. 55, note), se présente incidemment la question de l'origine du langage. Elle est ramenée fort justement à celle de l'origine de la société, dont le langage est le lien par excellence. Or l'homme est essentiellement un être raisonnable et sociable. La société est donc primitive et, avec elle, la parole, qui d'ailleurs a pu subir ensuite toutes les transformations dont l'histoire des langues nous donne quelque idée.
Au sujet de l'induction, l'auteur marque bien le fondement sur lequel elle s'appuie, qui est la notion de l'essence ou de l'universel, saisi dans le fait particulier, avec les principes généraux qui en résultent. Toutefois l'induction est regardée comme une annexe du syllogisme et comme sa préparation (via ad syU logismum). De même l'auteur n'aborde pas la question du criferiiim de vérité de la même manière que le font plusieurs autres scolastiques. La définition qu'il donne de ce critérium tit\\ï\ permet pas de le chercher dans l'évidence de l'objet, comme le font par exemple Zigliara et Liberatore, non plus que dans aucune faculté de connaissance, comme le fait Sanseverino. Il préfère établir que le critérium des vérités démontrables est dans la résolubilité OM la résolution de ces vérités en leurs prémisses ou principes. Quant à l'évidence, elle est le terme du critérium
plutôt que le critérium même. Mais ces divergences entre les scolastiques sont plutôt dans la forme que dans le fond. D'après eux, toute certitude se rattache aux premiers principes, qu'on ne saurait révoquer en doute légitimement ; non pas que leur vérité soit une simple nécessité de notre nature, mais parce qu'elle est l'expression intelligible de la nature même des choses.
En métaphysique, Tauteur traite d'abord des causes, puis de l'être et de l'essence. Relativement à Têire, il soutient avec beaucoup de force, la thèse de la distinction réelle de Tessence et de l'existence dans les créatures; de même la distinction réelle de la nature et de la personne. Sur le principe d'individuation, son enseignement ne reproduit pas moins scrupuleusement celui de saint Thomas. A plus forte raison sa doctrine est-elle celle de toute Técole concernant les quatre causes : efficiente, finale, matérielle, formelle. En particulier, les causes finales, bien que nous ne puissions toujours les découvrir en détail dans la nature, sont assez évidentes pour que l'on doive conclure à l'existence d'une intelligence souveraine.
Avec la plupart des scolastiques, il rejette toute espèce d'infini actu dans l'ordre de la quantité, du nombre et de retendue. Néanmoins il pense que Dieu aurait pu créer de quelque manière aé œterno^ dans le sens qui paraît être celui de S. Thomas (i*, q. 46). Il rejette le transformisme, avec l'évoluiionnisme, et ne craint pas de le qualifier d'absurde. On voit dès lors la différence de cette attitude et de celle de plusieurs auteurs catholiques qui, tout en rejetant le transformisme comme contraire aux faits établis et aux conclusions incontestables de la science, ne le regardent pas eomme impossible en lui-même. La métaphysique est moins accommodante. Plus exigeante, à certains égards, que la foi, qui lui est néanmoins supérieure, elle se réserve la solution des questions fondamentales de l'ordre natu rel, sur lesquelles les sciences physiques ne peuvent lui apporter que des informations.
En psychologie, l'auteur n'établit pas avec moins de rigueur Tobjectivité des sensations ou plutôt des qualités sensibles que nous percevons par les sens. C'estaînsi qu'il se refuse à regarder le son comme un simple mouvement vibratoire. Plusieurs scolastiques de notre temps paraissent disposés à faire, sur ce point, de larges et injustes concessions. Signalons aussi l'opinion de l'auteur sur le moment de l'animation du corps humain par
rame raisonnable : elle n'auraii lieu que lorsque le fœtus aurait été parfaitement organisé sous Tinfiuence des principes végétatif et sensitif qui Tauraient animé d'abord. C'est Topinion de saint Thomas. Il est permis peut-être de la modifier en s'éclairant des découvertes des sciences naturelles. Uauteur reconnaît très bien que le siège de Tappétit sensible ou des passions est principalement dans le cerveau, bien que le cœur soit associé merveilleusement aux mouvements passionnels. On peut même dire de quelque manière que Tappétit ou la passion réside secondairement dans tout l'organisme, c'est-à-dire dans tous les organes par lesquels il s'exerce ou dont il se sert.
Notons enfin la sévérité avec laquelle l'auteur condamne rhypnotisme en général. Sans doute, comme îl le remarque très bien, certains phénomènes hypnotiques paraissent naturels en eux-mêmes {per se viderentur naturales) et peuvent être utiles à la santé; mais, parce qu'il s'y ajoute certaines conditions d'ordre moral et que certains effets ne sont point explicables par les lois physiques et psychologiques, on ne peut regarder l'hypnotisme lui-même comme naturel.
Bref, dans ces deux volumes compacts, qui comprennent toute la philosophie, moins la morale, on pourra étudier la plupart des graves questions agitées parles savantsetles penseurs de notre temps. Mgr Lorenzelli n'est pas moins préoccupé des erreurs contemporaines, qu'il s'applique à réfuter, que des doctrines traditionnelles qu'il expose avec exactitude et profondeur, en citant fréquemment et en interprétant les meilleurs auteurs, en particulier Aristote et S. Thomas. Son savant manuel est, a à notre connaissance, l'un des plus substantiels que l'on puisse mettre entre les mains d'étudiants d'élite. Il sera lu aussi et méJiiéavec grand protit par les professeurs.
Le Rêve, par le D** Surbled, ia-12, 142 p. 1898,2* éd. Bibliothèque des sciences psychiques.
On lit avec intérêt cet opuscule consacré à un sujet toujours actuel, bien qu'il ait été mille fois traité aussi bien par les physiologistes que par les philosophes. Déjà étudiée avec profondeur par Aristote, éclairée aujourd'hui par des observations nouvelles et méthodiques, la question du rêve n'en reste pas moins mystérieuse. On a dit que le rêve est un t débris de sensation », un reste des impressions reçues à l'état de veille ; mais
c'est plus encore et Ton peut dire, à certains égards, comme le docteur Tissié, que c'est « la pensée de l'homme endormi ». Car le rêve s'accompagne plus d'une fois d'intelligence et de conscience : nous ne disons pas de libre arbitre. On ne saurait donc assigner au rêve un degré bien précis, comme semblerait le promettre ce passage : « Assurément le rêve n'est pas une pensée, du moins une pensée consciente, volontaire, raisonnable; mais ce n'est pas non plus un résidu "» (p. 4). La suite d'ailleurs corrige ce passage, s'il en est besoin : « La conscience n'est pas entière dans le rêve, mais l'inconscience n'y préside pas non plus, comme plusieurs Tont prétendu. C'est un état psycho-sensible que caractérise une demi-conscience, et où se trouvent étrangement mêlées les idées et les images, sans que la raison en fasse le partage, sans que l'esprit y projette sa pleine lumière. »
Nous ne croyons pas non plus, malgré quelques expressions, que l'auteur assimile V assoupissement au rêve ou l'y fasse rentrer : l'assoupi a l'esprit engourdi avec les sens; le rêveur, au contraire, peut avoir l'esprit très alerte. Chez le premier, les sens internes sont liés ou commencent à l'être; chez le second, ils sont plus ou moins dégagés. La même différence existe ou à peu près entre la somnolence et le rêve. Au reste, il n'est pas contestable qu'on passe facilement de la somnolence ou de l'assoupissement au sommeil, et du sommeil au rêve, quelquefois en fort peu de temps. Remarquons encore que l'assoupissement est graduel, tandis que le réveil est à peu près instantané.
Sans insister maintenant sur de menues divergences, le rêve a été l'objet d'opinions extrêmes et aujourd'hui insoutenables. On a dit, par exemple (Descaries, etc.), que tout sommeil est un rêve. Mais cette opinion suppose à tort que Tesprit est affranchi par le sommeil et qu'il peut penser sans le concours des sens. Or ceux-ci sont tous liés dans le sommeil complet, soit les sens extérieurs, soit surtout les sens intérieurs (imagination, mémoire, etc.), sans lesquels il n'y a pas de pensée possible, ni dt rêve par conséquent.
Peut-être que l'auteur aurait pu mieux distinguer le sommeil profond du sommeil complet. Le premier n'est pas incompatible avec le rêve : on le voit par le cauchemar, dans lequel le rêveur est difficilement arraché aux illusions qui l'épouvantent. Il est évident que ses sens internes sont alors en activité, tandis
386 BIBUOGRAPHIE
que les sens externes sont profondément endormis et fermés obstinément aux objets extérieurs.
Les rêves offrent la plus grande variété selon Tâge du sujet, son tempérament, son genre de vie, ses préoccupations momentanées ou habituelles. Tel ne rêve jamais, pour ainsi dire; tel autre, au contraire, mène comme deux vies qui s^entre-croisent perpétuellement : celle de Tillusion et celle de la réalité; et il ne sait pas toujours à laquelle des deux il faut attribuer certaines réminiscences.
La durée des rêves fait aussi Tobjet de plus d*un doute. Après d*autres observateurs, M. Surbled constate que certains rêves qui avaient paru très longs, s'étaient déroulés en quelques instants. Mais ces faits, croyons-nous, ont leur contre partie : tels rêves qui ont duré longtemps paraissent courts dans l'impression et le souvenir qu'ils ont laissés.
Au sujet de la physiologie du rêve, M. Surbled s'appuie sur les travaux remarquables du docteur Duret, professeur à la Faculté catholique de médecine de Lille. Ce savant a démontré que le cerveau est arrosé par deux systèmes d'artères bien distincts : Tun qui se répand à la surface ou dans les premières couches de Torgane; l'autre qui arrose les parties profondes et centrales. Or il paraît que l'anémie qui accompagne d'ordinaire le sommeil se produit dans les couches superficielles de l'organe, celles qui président à la vie de relation ; mais on ne peut dire qu'elle se produit dans les couches centrales, siège des sens internes, qui agissent dans le rêve. De là, deux opinions contraires, qui ont chacune leur part de vérité, les uns attri* buant le sommeil à une anémie cérébrale, les autres affirmant que le sommeil est accompagné de congestion. Mais, sans parler de la distinction si opportunément fournie par le docteur Duret, il parait bien que le sommeil peut provenir de deux causes physiologiques opposées entre elles : l'anémie et la congestion. Car l'un et l'autre excès empêchent également le fonctionnement organique nécessaire à l'état de veille. On ne saurait, par exemple, attribuer à une même cause physiologique le sommeil de la syncope et celui de l'apoplexie.
M. Surbled s'applique ensuite à réfuter l'opinion du docteur Tissié qui, pour expliquer le rêve, suppose deux moi : l'un splanchnique et l'autre sensoriel : « En vérité, il n'yaqu'i/n moiy qu'wne mémoire ex qu'un encéphale pour présider à l'organisation des rêves. La conscience est affaiblie pendant la somno-
BIBLIOGRAPHIE SSy
lence (disons le rêve) mais jamais éteinte : elle suit les diffe'rentes phases du drame morphéique, bien mieux elle y prend activement part... » (p. 60). Mais pourquoi conclure, sans autre explication, que c la veille seule comporte la raison et la volonté? » Disons plutôt que la veille seule comporte le discernement ou la critique, avec le libre arbitre. D'ailleurs, M. Surbled reconnaît très bien, au dernier chapitre, la pan de Tesprit dans le rêve : « Le rêve, dit-il, ne se résume pas, comme Taffirment les matérialistes et comme tendent à croire les esprits irréfléchis, dans de vaines et inconsistantes sensations : il comprend encore et surtout Texercice des différentes facultés psychiques, il associe et combine des idées de toute nature et manifeste nettement, à sa manière, l'activité de l'esprit. Sans doute... d'ordinaire la raison manque aux déductions morphéiques; mais il ne faut pas signaler les imperfections incontestables du rêve sans marquer à côié, et comme nécessaire correctif, ses merveilleuses opérations » (pp. i35-6). Et plus loin : « Il est temps de dire les qualités remarquables qui rattachent le rêve à Tordre psychique. Ce n'est pas un chaos d'images rapides et confuses, c'est une combinaison d'images et d'idées qui s'agencent et se déroulent souvent avec ordre, qu'on suit avec facilité et intérêt : l'esprit humain s'y révèle avec ses incomparables ressources. C'est surtout le matin que l'intelligence est le* mieux ouverte et que la suite des rêves est plus grande » (p. i38).
Dans le chapitre v et les suivants, l'auteur établit contre le docteur Tissié la distinction absolue de la veille et du rêve, puis, contre MM. Farges et Fonsegrive, la distinction de l'hallucination et du rêve. Sans vouloir confondre ces deux choses, nous remarquerons cependant que la transition de l'une à l'autre est parfois insensible, lorsque, par exemple, à la fin d'un rêve, l'esprit se rend compte qu'il est la dupe de l'illusion des sens sans parvenir encore à la dissiper. Il peut arriver aussi que les illusions provoquées d'abord par Tesprit deviennent insensiblement des rêves et que ceux-ci continuent ainsi, de quelque manière, la pensée de l'état de veille. Nous ne dirons donc pas, sans-réserve, que « l'imagination est la seule ordonnatrice, la véritable ouvrière du rêve ; elle le conçoit, Tagence et le développe. . » (p. 148).
Mais il serait injuste d'exagérer ces critiques. En somme, et malgré des dissentiments de détail, cet opuscule nous paraît
apporter une contribution très utile à Tétude du rêve et nous en remercions sincèrement l'auteur.
Doctrines et problèmes, par le Père Lucien Roure, S. J., în-8, 526 pp. Paris, Retaux, 1900.
Les philosophes de profession et, avec eux, tous ceux qui ont le goût des éludes sérieuses et la curiosité de suivre le mouvement philosophique contemporain, liront avec plaisir Touvrage du R. P. Roure : Doctrines et problèmes.
Les divers chapitres qui le composent ont paru d'abord dans les Etudes et c'est une garantie nouvelle de leur valeur et de leur actualité. A propos des ouvrages récents les plus remarqués, publiés par des philosophes de toutes les écoles, l'auteur expose, discute, critique avec une rare compétence toutes les théories nouvelles ou qu'on a tenté de rajeunir. Il va sans dire qu'il lui était impossible de tout embrasser dans le cadre d'un seul volume. Mais on nous fait espérer une suite. Déjà ce premier volume contient des études approfondies sur maintes questions à l'ordre du jour: positivisme et évolutionnisme, criticisme, monisme, prétendues altérations de la personnalité, races et nationalités, etc.
Loin de se cantonner dans la métaphysique, le R. P. Roure suit les auteurs qu'il critique sur tous les terrains, et son ou* vrage montre ainsi les rapports étroits de la philosophie avec toutes les connaissances. C'est par centaines que l'on compterait les philosophes et les ouvrages étudiés ou cités dans ce volume, qui suppose d'immenses lectures. Il exige, en outre, un esprit largement ouvert aux idées nouvelles et une critique toujours en éveil. C'est par des travaux comme celui-ci que la philosophie chrétienne établit sa supériorité sur ses rivales. Aussi en appelons-nous de tous nos vœux la continuation.
Les trois formes du surnaturel : le miracle, la révélation et la grâce par Pierre Vallet, P. 5. 5., professeur d'Ecriture sainte au grand-séminaire de Clermont-Ferrand, in- 12, 64 p.
Dieu, principe de la loi morale, par le même, in-x2, 64 p., Pari» 1900, Bloud et Barrai.
La collection Science et religion, publiée par la maison Bloud et Barrai, vient de s'enrichir de deux opuscules dûs à M. Vallet, si avantageusement connu par ses ouvrages philosophiques, qui
BIBLIOGRAPHIE SSg
ont si efficacement contribué depuis plus de vingt ans au progrès des études dans les séminaires.
I. Le premier opuscule traite du surnaturel : miracle, révéla* tion et grâce; et nous remarquerons surtout la première partie. L'auteur regarde le naturalisme ou rationalisme comme « Terreur moderne par excellence 9 ; et c'est justice. Il ne faut pas oublier cependant que le pélagianisme, si vivement combattu par saint Augustin, ne cessa de persister à Tétat latent, même dans les plus beaux siècles de foi. N'oublions pas non plus la rentrée éclatante du naturalisme dans le monde des lettres et des arts à l'époque de la Renaissance. Néanmoins le rationalisme proprement dit n'a trouvé sa complète expression que dans les derniers temps, avec les Kant, les Cousin, les Renan, etc. On tâcha de ramener philosophiquement tout l'ordre surnaturel à celui de la raison et de la nature ; et même il fut admis dans le monde officiel de la science et de la philosophie que tous les phénomènes réputés miraculeux ou préternaturels n'étaient que des inventions de l'imagination et de la crédulité. Cette attitude fut longtemps celle des incrédules du xix* siècle; mais elle s*est moditiée beaucoup dans les dernières années.
La plupart d'entre eux admettent aujourd'hui la réalité du nombre de faits que l'on ne peut attribuer à la nature comme à leur cause principale; mais leur rationalisme ne rend point pour cela les armes, et ils s'évertuent à trouver des causes purement physiques à ces phénomènes. Songez donc! les forces naturelles sont encore si peu connues et si mystérieuses : la science ne fait que d'entrer dans sa carrière, trop longtemps fermée par des préjugés métaphysiques, et nul ne peut savoir où elle nous conduira. Les découvertes récentes de la télégraphie sans fil, des rayons Rœntgen, de la photographie, etc., ouvrent des perspectives sans tin et nous permettent des espérances toujours plus audacieuses. De hardis expérimentateurs sont en voie de capter le fluide nerveux ou vital, d'extérioriser la sensibilité, etc., etc.
Nous aurions aimé à voir l'auteur ainsi élargir son sujet et le champ de son étude ; mais les étroites limites auxquelles il était condamné ne le lui permettaient pas. Il montre très bien la possibilité du miracle proprement dit, qui se distingue parfaitement du merveilleux scientifique déjà connu ou espéré, comme aussi des prestiges diaboliques. Dieu, dit-il, est le maître des lois de la nature. Ces lois, que nos incrédules regardaient
3gO BIBUOGRAPHIB
autrefois comme absolues, fatales, disons même irrésistibles, sont regardées maintenant par plusieurs comme contingentes; et il est évident que, dans cette dernière hypothèse, le miracle s'explique de la manière la plus facile, comme une dérogation ou une exception. Mais on peut dire aussi qu'alors même que les lois découleraient toutes et nécessairement de l'essence des choses, Dieu pourrait toujours empêcher leurs effets ou en disposer tout autrement en dirigeant d'une manière supérieure les forces naturelles. C'est ainsi que les lois et les forces de la vie» en se superposant au règne inorganique, empêchent certains effets et en produisent de nouveaux et d'inattendus : l'oiseau s'élève dans les airs alors que la pesanteur l'attirerait plutôt en bas ; et cependant la force de la pesanteur n'est pas suspendue et la loi de la pesanteur ne souffre pas d'exception. De même toute la nature considérée par rapport à Dieu est en puissance passive, pour ainsi dire, à toutes sortes d'effets miraculeux, qui ne sont pas précisément en contradiction avec les lois naturelles qu'ils dépassent. Mais il est évident que cette explication n'annule pas les autres.
Dans la deuxième partie, l'auteur explique brièvement la nature et la possibilité de la révélation; il montre que le mystère, malgré ses obscurités, n'est pas inintelligible. La troisième partie est consacrée à la grâce et, dans la quatrième, Texistence du surnaturel est démontrée. L'auteur insiste particulièrement sur la divinité des livres saints et le caractère miraculeux de inexistence de l'Eglise.
11. Le second opuscule est divisé en deux parties, dont la première traite de la nature de la loi morale. Cette loi est universselle, absolue; elle ne repose pas sur le sentiment ni sur l'utilité bien qu'elle n'exclue pas de sa nature, certes, le sentiment ni l'utilité. L'auteur réfute donc la morale utilitaire, la morale du plaisir et des passions, pour établir la morale de la vertu et du devoir^ entendus au sens chrétien : c le bien c'est ce qui est conforme à la raison et achemine l'homme vers sa fin dernière. »
La seconde partie est consacrée à la réfutation de la morale indépendante, considérée dans ses divers systèmes. Toute morale indépendante est condamnée par l'histoire, par l'insuffisance de ses principes et surtout par ses fruits : « il n'y a pas de morale sans l'idée de Dieu ». On ne le voit que trop de nos jours, où des savants et des pédagogues sectaires ou égarés ont tenté d'élever une morale sur des bases purement scientifiques, à l'ex-
BIBLIOGRAPHIE SqI
clusion de toute idée religieuse : cette science a fait faillite, parce qu^elle sortait desoa domaine et empiétait sur celui delà conscience et de la métaphysique. Celle-ci, avec la théodicée, est la partie culminante de la morale ; elle en est aussi Tune des bases indispensables.
Toutefois, il faut bien le remarquer, pour éviter plus d'un malentendu, si la morale comme science ne peut passe constituer logiquement et d'une façon un peu complète sans Tidée de Dieu et sans religion, il n'en est pas de même des principes propres et tout à tait premiers de la morale : ils sont évidents par eux-mêmes ; ils éclairent la raison et la conscience avant même que l'existence de Dieu ait été formellement démontrée; on peut ainsi en tirer une excellente démonstration de cette existence. Tels sont ces principes : il faut faire le bien et fuir le mal ; il taut honorer ses parents, n*être point ingrat, etc. Mais il est évident, d'autre part, que ces principes ne portent leurs fruits et ne sont eux-mêmes à Tabri d'un scepticisme subtil ou d'un empirisme grossier que si on les fortifie par la vérité religieuse ; ils ne s'expliquent même convenablement que si l'on met en évidence l'existence de Dieu qu'ils impliquent. La morale neutre cette prétendue morale qui devait réunir tous les honnêtes gens indépendamment de tout dogme et de toute croyance en Dieu, est donc une chimère. C'est aussi une monstruosité; et il faut reconnaître que Taihéisme est profondément immoral, bien que des athées se rencontrent qui ne sont point dépourvus de Thonnêieté telle que le monde la définit. Savent-ils bien d'ailleurs que la meilleure partie d'eux-mêmes leur vient encore de l'idée religieuse et chrétienne, qui a créé cette moralité publique, qu'ils se flattent peut-êtred'incarnerenleurpersonneà un degrésupérieur? Quoi qu'il en soit de ces exceptions, qui semblent se faire d'autant plus rares que l'athéisme se répand davantage, l'athéisme populaire est fatalement immoral : il pervertit les masses. Chercher à l'imposer par la législation, des programmes d'enseignement et des systèmes d'éducation, c'est donc un crime de lèsepatrie en même temps que d'impiété. Laissez donc à la morale ce principe indispensable, le mieux compris, le plus efficace et le plus doux : « Qui donnera à l'homme la force dont il a besoin pour ne pas défaillir dans le rude sentier du devoir? Celui-là même qui édicté la loi et crée Tobligaiion. Laissez au juste et au faible l'image bénie du Père qui est au ciel. Cette pensée les aidera à vaincre le mal et à demeurer fidèles au parti de la vertu. »
Znatitutiones philosophiœ moralis etsocialis, quas in Collegto maxiroo Lovanensi Societatis Jesu tradebat A. Castelein, S. J., gd in-8 de 662 p. — Bruxelles, Société belge de librairie, 1900.
Le même, editio minor. gd in-8 de 3/2 p.
Dans ces deux ouvrages, dont le second n'est que l'abrégé du premier, le R. P. Castelein expose la doctrine catholique sur la morale en général et la morale sociale en particulier, celle-ci trop peu connue encore et qui mérite autant que l'autre d'être vulgarisée. Mais il va sans dire qu'il ne se borne pas aux conclusions incontestables et défend, à l'occasion, les opinions controversées qui lui semblent les plus justes. Quelques-unes soulèveront parfois des oppositions qui peuvent paraître bien fondées.
Le R. P. Castelein établira difficilement, par exemple, que la plupart des meilleurs scolastiques se sont trompés, à la suite d'Aristote, en affirmant que le principe formel de l'honnête est la conformité àes actes avec la droite raison, ayant ici en vue la raison en tant qu'elle s'applique à la conduite pour la gouverner et qu'elle prend le nom de conscience. Car il est bien évident que Dieu, en créant l'homme, a dû imprimer dans son âme la loi morale ou de la conscience.
Il n'est pas moins évident ensuite que cette loi naturelle a elle-même sa source en Dieu, dans la loi éternelle, et qu'elle serait illusoire sans ce principe objectif et absolu. L'homme, en efiFet, ne peut pas s'obliger lui-même en ce sens qu'il trouve en lui-même la raison dernière de ses devoirs. Mais il peut entendre la voix, les ordres, et les directions essentielles de sa conscience, sans connaître encore distinctement le vrai Dieu, d'où elles émanent ; on peut même avoir sur la divinité et ses intentions à notre égard les idées les plus fausses et entendre néanmoins distinctement les principaux préceptes de la loi naturelle. N'allons donc pas chercher la règle formelle de la moralité d'abord en Dieu, mais plutôt dans la droite raison et la conscience, qui sont le moyen par lequel la vérité et la volonté divine nous sont d'abord manifestées. Sans doute l'idée de Dieu et de sa loi ne peut être étrangère aux principes mêmes de la morale ; mais il suffit qu'elle y soit implicitement. Les principes propres de la morale ne sont point ceux de la théodicée, bien que la morale ne puisse se constituer sans la théodicée. Disons même que les premiers principes de la morale, évidents par eux-mêmes, prouvent l'existence de Dieu et de ses attributs, plutôt queceux-
ci ne prouvent les principes de la morale ; et il est très heureux que les principes de la morale subsistent dans la conscience alors même que les conclusions de la tbéodicée sont ignorées ou niées, peut-être effrontément. Il y aurait un vrai danger à paraître le contester ou à exagérer de quelque autre manière la dépendance de la morale par rapport à la tbéodicée.
Dans les questions de morale sociale, telles que celles de la propriété, du travail, Tauteur s'est appliqué à réfuter également les excès opposés, le despotisme et le libéralisme économique. Peut-être n'accorde-t-il pas assez d'initiative et d'influence au pouvoir social. Celui-ci, en effet, ne doit pas seulement apporter son concours, il doit maintenir et souvent même imprimer une certaine direction, qui doit s'barmoniser, il est vrai, avec les initiatives légitimes des individus et des sociétés particulières.
On ne peut qu'approuver l'auteur quand il établit que le luxe est non seulement contraire aux principes de Tordre moral, mais encore à ceux de l'ordre économique. 11 aurait même pu montrer mieux encore les rapports étroits de la morale et de l'économie politique, qui lui est essentiellement subordonnée ; car il n*y a pas de science sociale qui ne soit fondée sur la morale. Gardons-nous bien de dire que l'économie politique est indépendante ou à côté de la morale ; car elle en dépend par ses principes les plus nécessaires et doit y rentrer par toutes ses conclusions. Le nier ou le méconnaître en pratique, c'est se condamner à des difficultés insolubles et se mettre dans l'impossibilité de prévenir ou de corriger les abus les plus criminels. Les économistes libéraux ont attribué au jeu des lois naturelles bien des maux qui sont surtout l'effet de l'ignorance de la morale sociale et de la manière inconsciente dont elle est outragée.
Peut-être aussi que l'auteur ne se montre pas assez sévère envers le capitalisme. C'est à celui-ci que nous devons cette domination universelle de l'argent, incompatible avec le règne de la justice et l'observation des préceptes évangéliques. Il est vrai que l'auteur écrit en Belgique et non pas en France.
On pourrait aussi exprimer quelques réserves ou ajouter quelques observations au sujet du juste salaire, de l'origine du pouvoir, etc., etc. Mais il est impossible de soulever ici tant de graves et délicates questions. Nous avons essayé du moins, par ce bref compte-rendu, de montrer combien cet ouvrage mérite d'être lu et étudié.
©©^§gl