EXAMEN
DU PROJKT FORME PAR H. LEMERGIER,
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On n*apea^étre jamais formé, en littérature, un dessein aussi grand , aussi hardi , que celui qui a inspiré le poème de VAtlantiade. Il ne 's'agit de rien moins que de remplacer Fantique mythologie par une mythologie nouyelle. C'est bien là véritablement la guerre des Dieux anciens et modernes, ou, si Ton veut, c'est l'entreprise de Mahomet détruisant l'absurde polythéisme , et fondant , sur ses ruines , une i*eIigion plus conforme à la nature des choses divines et humaines. Aussi, il me semble entendre M. Lemercier dire , comme ce prophète conquérant, dans la tragédie de Voltaire :
Je TÎenfl, après mille ans , changer ces lois grossières ; J'apporte un joug plus noble aux nations entières; J'abolis les faux dieux y et mon cuite épuré De ma grandeur naissante est le premier degré.
La renommée de M. Lemercier n'est pas naissante^ il s'en faut bien ; mais quel accroissement d'éclat et de durée ne recevroit-elle pas du succès de cet audacieux
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projet? Si les dieux, éclos du cerveau dePauteur, parvenoient a chasser du monde poétique les divinités qui en sont en possession depuis trois mille ans, et à s'y établir pour y régner aussi long-temps qu'elles , nul doute que ce jeune vainqueur du vieil Homère ne partageât au moins son immortalité. J'ose croire toutefois que le plus grand et le plus heureux génie seroit insuffisant pour opérer une semblable révolution, si d'ailleurs elle n'étoit fondée sur la raison, et, en quelque sorte , produite par la nécessité. Il importe donc moins , quant à présent , d'examiner la nouvelle mythologie, sous le rapport dé la conception et de l'exécution , que de faire connoître et de discuter les motifs qui ont déterminé l'auteur à la créer. Je les trouve exposés avec beaucoup de précision et de netteté , dans un court paragraphe du discours préliminaire appelé ^dx\\xi Discours préparatoire.
a Remontons à l'origine des fables. Â quel dessein « furent-elles créées par l'imagination? Une analyse « attentive m'a répondu qu'elles servoient à rendre « sensibles les dogmes abstraits des sciences et l'ex- « plication des lois universelles , selon qu'on s'en figua roit la théorie , lorsque la mythologie fut inventée, a Or , l'étude de la nature a précédé la création des « fables , puisqu'elles n'en étoient que les attributs « supposés, et qu'elles se rattachoient aux vérités a qu'on avoit cru découvrir. Mais, me dis-je encore, « aujourd'hui que les axiomes des sciences se fondent « sur des certitudes expérimentales , les fables an* « ciennes , loin de s'accorder à leurs formules , les « contrarient et les démentent : conséquemment leur
« emploi changé détruit leur puissance sur nos esprits; « et si Ton est jaloux du plaisir et de TinstrUction que la « poésie procuroità son origine, il faut, à l'exemple « des anciens poètes , contempler ^ong-temps la nature « entière , et rebâtir sur elle un édifice emblématique , « en tout conforme à ses vrais phénomènes. Les igno- « rants , dès lors , recommenceront à être enseignés « par la poésie ; et les savants, ne la dédaignant plus, « perdix>nt le droit de lui reprocher justement d'être « en guerre avec le sens commun et la vérité. »
Ce raisonnement est adi'oitement fait ; les propositions sont bien enchaînées; et, si on les accorde à Tauteur , la conséquence qu'il en tire ne poun*a guère lui être contestée. C'est sur ces propositions mêmes que j'ai quelques observations à faire. Elles semblent établir que les fables , originairement destinées k figurer des vérités physiques , comme personne ne peut le nier, ont servi k cet usage aussi long-temps qu'elles ont été employées par les poètes grecs et latins , et qu'elles n'ont été détournées de ce but de leur institution, que dans les siècles modernes, soit parce qu'on n'en pénétroit plus le véritable sens , soit plutôt parce qu'elles ne s'accordoient plus avec les nouveaux principes des sciences naturelles. Ce n'est pas la, je crois, l'exacte vérité : l'histoire de l'origine et de l'usage des fables , telle que je la sais , et que je la conçois j me donne des résultats un peu différents.
Dans l'ancieime théocratie égyptienne , les prêtres, Élisant souvent servir les phénomènes naturels au maintien et à laccroissement de leur autorité , n avoient garde sans doute d'en donner au peuple une
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explication aiinple et littérale ; ils tes eoveloppoieni > au contraire, d'un voile allégorique que son oeil ne pouvoil percer ; et , pour augmenter en lui cette vénération qui réprime ta curiosité, ils impnmoient im caractère sacré à leurs Ggures symboliques, en les fai.<ant entrer dans leur système religieux. Lever ce Toiie en faveur de quelques uns , et leur montrer à DU les vérités qu'il cachoit au vulgaire, c'ctoit peutêtre en partie ce qu'ils appeloient les initier aux mystères. Quoi qu'il en soit, les Grecs , comme on sait, empruntèrent aux Egyptiens une partie de ces notions géologiques et astronomiques ainsi personnifiées , ou, pour mieux dire, divinisées ; mais , suivant leur usage constant , ils en dénaturèrent tous tes noms , ou eu créèrent de nouveaux , plus conformes au génie de leur langue. Un petit nombre de sages , parmi eux , obtinrent l'interprétation de ces figures , ou en pénétrèrent d'eux-mèrues le sens : tout le reste n'y vit quVin ordre de faits surnaturels , qu'une histoire nuraculeuse, maïs véritable, des dieux du ciel, de la terre et des enfers. L'apparence devint la réalité ; le voile fut pris pour la chose même qu'il recéloit : Jupiter, Junon, Cybète, Neptune, Apollon, Diane, etc., ne furent pas considérés comme des emblèmes figurant les diverses parties du système du monde , mais comme des divinités présidant k chacune d'elles. D'un autre côté, rimagination des poètes grecs embellit de beaucoup d'ornements nouveaux les récits mystérieux rapportés de Thèbes et de tHemphis : de là cette foule d'actions passionnées, de métamorphoses extravagantes et d'aventures de tout genre , où il seroit impossible,
quelque torture qu'on donnât à son esprit , et quelque violence qu'on fit à la yérité , de trouver le moindre rapport avec la formation et les lois de l'univers matériel.
Homère, qui n'a point inventé la mythologie grecque, comme on lui en attribue vulgairement l'honneur, mais qui, du moins, est le premier poète connu de nous qui en ait fait usage, Homère n'a certainement point employé ses divinités dans le sens de leur destination primitive , c'est à dire à dessein de rendre sensibles les dogmes abstraits des sciences et V explication des lois aniverselles. Ce sont simplement les dieux de son pays , prenant parti dans la querelle de deux peuples , agissant ou parlant pour ou contre les héros des deux armées. Quiconque croiroit découvrir dans V Iliade les principes de la physique mis en jeu, ressembleroit beaucoup au Tasse qui, quand il fut devenu fou , vit et voulut faire voir aux autres , dans la Jérusalem délivrée , les combats de l'ame et des sens. S'il y a quelque allégorie dans la conduite des dieux d'Homère , elle n'est point de l'ordre physique , mais de l'ordre moral ; encore est-il vrai de dire que souvent il est difficile d'appliquer à leurs actions et à leurs discours les règles de l'équité ou même du bon sens. Chez tou^ les poètes grecs qui ont suivi Homère, et chez tous les poètes latins qui ont imité les Grecs , les dieux jouent exactement le même rôle : ils représentent quelquefois , si l'on veut , des êtres moraux, des vertus, des vices, des passions, mais nullement des principes et des phénomènes naturels ; chez eux ei:^ , la mythologie n'est pas , comme à son
origine , le dépôt mystérieux et allégorique des con- Doissances humaines ; c^est la tradition des choses divines , c'est la théologie desr prêtres , c'est la religion des peuples. Quelques poètes philosophes, dans des ouvrages didactiques , Font ramenée k son instilut^n originelle , en lui faisant exprimer des vérités physiques. Lucrèce invoque Vénus , qui nVst autre chose , dans ses vers , que le principe de la génération personnifié, et Virgile, dans ses Georgiçaes, pour figurer l'influence fécondante de l'air sur la ten^e au printemps , fait descendre Jupiter dans le sein amoureux de son épouse. Mais les exemples de ce genre d'allégorie sont fort rares. En général , pour les poètes comme pour le vulgaire, Jupiter n'étoit que Jupiter, père des hommes et des dieux ; Vénus, sa fille , étoit simplement la déesse de la beauté , et ainsi de toutes les autres divinités de la mythologie.
Je me résume. Les fables qui étoient originairement des symboles astronomiques et géologiques , ont cessé de l'être chez les Grecs et chez les Romains. Surchargées par eux de beaucoup d'inventions purement chimériques, elles ne pouvoient plus, qu'en un petit nombre de points restés intacts, concorder avec le système du monde, tel qu'on se lefiguroît ak)rs; et ce n'étoit plus, dans le fait, qu'un assemblage assez bizarre de contes merveilleux , dont les peuples s'é- Coient hit un corps d'histoire divine et de doctrine religieuse. Ce n'est donc pas seulement « depuis que les tt axiomes des sciences se fondent sur des certitudes c expérimentales, que les fables anciennes, loin de « s'accorder a leurs formules , les contrarient et les
c démentent. » Donc^ M* Lemercier, en voulant faire cesser cette discordance, cherche à remédier à un ineonvénient qui est déjà bien ancien , puisqu'il remonte au moins jusqu'à Homère inclusivement. Mais tout ce que je viens de dire , on le sent bien , ne préjuge en aucune manière contre le mérite de la mythologie nouvelle ; car , de cela seul que Tancienue , telle que Temployoient les poètes grecs et latins j n'étoit pas une représentation symbolique des principes dont Funivers est formé, et des lois qui le régissent, il ne résulte pas qu on ne puisse en créer une autre qui ait cette des^ tînation. La question est donc simplement de savoir quelle est celle-ci , et quel usage on en peut faire.
Jusqu'ici, les modemes se sont servis, en deux façons différentes , des anciennes fictions mythologiques ; ils s'en sont servis historiquement et allégoriquement : historiquement dans ies sujets antiques , allégoriquement dans tous les auti'es sujets. De ces deux emplois , le premier ne peut manquer de subsister toujours , à moins qu'on ne convienne de ne plus mettre en poëme narratif ou dramatique , non seulement les traits de la mythologie elle-même , mais encore ceux de l'histoire grecque et romaine , où les dieux de la fable figurent comme divinités reconnues et invoquées. Reste l'allégorie qui est tantôt physique et tantôt morale. Vénus, recevant dans ses bras Mars qu'elle a désarmé , c'est Tamour qui suspend les fureurs de la guerre , et en répare les désastres ; Thémis , un bandeau sur les yeux et une balance à la main , c'est la justice que ne séduit ni la beauté ni For, el qui ne prononce qu'en faveur du bon droit ; Jupî-
ter descendant en pluie d'or dans la tour où est fermée Danaé , c^^st l'opulence qui corrompt les surveillants de la beauté , et finit par la corrompre eUe-< même, etc., etc., etc. Tous ces emblèmes moraux sont ingénieux et justes : ils ont à la vérité l'inconvénient d'être un peu surannés ; mais qu'y faire? Je doute qu'il soit possible de les remplacer, et M« Lemercier lui-même paroit n'y avoir pas songé* Les allégories physiques sont donc les seules qu'il ait entrepris de bannir du Parnasse moderne ; ces allégories ne sont pas savantes , je le sais ; quelques unes même sont fausses. Par exemple , Apollon dételant ses coursiers pour aller partager la couche d'Amphy trite, n'est plus une image raisonnable , aujourd'hui qu'on ne croit plus que la terre est immobile , que le soleil marche et qu'il se couche dans la mer. Mais y a-t-il quelque danger à cela? je ne le pense pas. On ne va point chercher dans des vers des notions exactes sur le système du monde ; et ceux qui prennent plaisir k en lire , savent , en général , à quoi s'en tenir sur les points importans de la cosmologie. D'ailleurs^ à ne considéi*er que les intérêts de la poésie ellemême , elle s'accommode presque toujours mieux des apparences que des réalités ; et les illusions populaires prêtent plus à ses pinceaux que les savantes vérités. Quelques beaux vers didactiques, dans lesquels eUe a traduit , avec une brillante fidélité , le langage des Newton et des Lavoisier, font exception à cette règle, et par là même ne servent qu'à la confirmer : le même mérite de difficulté vaincue , qui fait vivre des passages de peu d'étendue , tueroit inévitablement un
long poème. Au surplus , si , parmi les emblèmes phy* siques que la fable nous fournit, (quelques uns conr trarientet démentent les dogmes actuels de la science, tous les autres , sans s'appliquer aux éléments cachés et aux combinaisons secrètes des corps, figurent , avec une suffisante exactitude, les phénomènes naturels dont nos yeux sont frappés. Ainsi , dans les amours de Zéphyre et de Flore , nous voyons , avec un plaisir que la raison approuve , une rose qui s^épanouit au souffle d'un vent frais et doux ; et , dans les fureurs d'Eole bouleversant Fempire de Neptune, un grand vent qui soulève les flots de la mer. Je crois que ces images, et mille autres encore qui sont proprement des formules et des expressions poétiques , continueront d'être à Pusage de la poésie aussi long-temps qu'elle voudra être un art de luxe , et non de nécescessité; s'occupant de peindre gracieusement là nature plutôt que de l'expliquer savamment , aspirant enfin à produire sur les esprits d'agréables impressions plutôt qu'à leur inculquer des connôissances utiles. On objecte que, dans son origine, elle étoit essentiellement enkeignante ; qu'à elle seule étoit confié le dépôt des lois, des annales, de la religion et du savoir des peuples; et l'on regarderoit comme une entreprise aussi glorieuse que profitable, de la ramener au but de son institution première. Ceci me paroît renfermer une grande et dangereuse erreur. Que les poètes aient été les premiers historiens , les premiers théologiens, etc., je l'admets et je le conçois : dans des temps où l'écriture n'existoit pas encore , où la tradition orale étoit le seul mode de com-
physiques. Les premières sont des fictions consacrées qui seront éternellement admises dans les sujets tirés de l'antiquité ; et la mythologie nouvelle ne peut avoir la prétention de les en exclure. Les allégories morales, qu'elle ne se propose pas davantage de remplacer, continueront également d'être employées , parce qu'elles sont justes , ingénieuses et poétiquement nécessaires. Quant aux allégories physiques , comme, en général , elles représentent les phénomènes de l'univers sensible , et non les lois de l'univers rational , elles n'ont, quant à présent du moins, rien à démêler avec une mythologie savante qui figure les forces virtaelles du monde , telles que la gravitation^ la r^paision, Xsl force centrale y et hi force tangentielle ou de projectile. Pour que la théogonie newtonienne pût disputer à la théogonie homérique le droit d'embellir les compositions poétiques , il ne faudroit pas qu'elle divinisât d'autres puissances naturelles et ^^vAx^s principes fondamentaux ; il faudroit qu'elle personnifiât, sous de no^tfpaux traits, le ciel avec les astres et ses météores ; la terre avec ses eaux , ses arbres, ses plantes, ses fruits et ses fleurs \ en un mot , tous les êtres inanimés qui frappent nos sens dans la nature. Jusque là, sans doute, elle ne pourra pas plus être à l'usage de la poésie qu'à celui de la peinture. Je conclus donc que, d'ici à bien long-temps encore , la mythologie des anciens restera en possession du Parnasse des modernes.
L'idolâtrie encore est le culte des arts,
a dit l'auteur des Jardins; et Voltaire lui-même, qui
sut reyéiir des plus brillantes couleurs de la poésie , * les lois du monde découyertes par Newton , Voltaire a fait X Apologie de la Fable , et prédit l'éternelle durée de son empire :
On chérira toujours les erreurs de la Grèce , Toujours Ovide charmera.
Au surplus, si M. Lemercier a présumé un peu trop 4
avantageusement des destinées futures de sa théogo- \
nie , en pensant qu'elle pourroit devenir la base d'un nouveau système mythologique /capable' de remplo' cer, en tout et partout^ les fables de l'antiquité, ce ne doit pas être un motif pour condamner XAtlarir tiade. On peut douter que le polythéisme newtonien fasse révolution dans l'univers poétique , et en bannisse l'ancien culte des arts; mais rien n'cmpéche assurément qu'il n'y prenne sa place parmi les mythologies diverses qui se le partagent* La tolérance religieuse est une des lois de ce paisible empire ; on y invoque Jehovah, Jupifer, Osiris, Tentâtes, Odin etBrahma : que Théose, Syngénie, Psycholie et Nomogène y aient aussi leurs autels ; ils pourront aussi y avoir leurs adorateurs. Il manque aux divinités de M. Lemercier quelque chose de bien important en matière religieuse, c^est la sanction du temps : on ne fléchit pas volontiers le genou devant des dieux qu'on a vu faire; et notre siècle, en particulier, est fort peu propre à la fondation d'un culte nouveau. Mais l'ancienneté est un avantage que tout finit par obtenir, pourvu qu'il ne cesse pas d'exister; et d'ailleurs, I. 13
Jiùi la théogonie newtonienne borner sa durée à Pinstant qui Ta vue naître , il y auroit toujours, à Favoir
créée, cette sorte de gloire qui s'attache aux entreprises grandes et hardies.