‹ Mélanges philosophiques et littérairesChapitre 21 sur 40 · CATACOMBES BE ROME · texte numérisé non relu

CATACOMBES BE ROME

OAIOms BT OEflCHIPnolf DE CBS LIEUX SOlTTBRIiAINS* LBITHS DIFpiRBfVTBS

OBSTDIATION8. — LES LUMIEHES QU'bN PEUTBfrT TIBB» L'ABOIliOLOCIB , LA

miLOLOGJB ET l'hISTOIBB DBS AftTft DU DVSSIlf.

Dai^s le monde physique, comme dans le monde intellectuel , les profondcars ténébreuses sont le vrai domaine de l'imagination. Où Pon ne voit rien , il faut bien que Ton se figure tout. La peur, qui n^est autre chose que l'imagination mue par Tidée du danger, peuple de fantômes les lieux entièrement inhabités; où régnent le repos , le silence et Tobscurité absolue , elle crée le mouvement, le bruit, la forme et la couleur : ses yeux fascinés viennent-ils à découvrir quelque objet réel, ils le métamorphosent, Tagraudissenl, le multiplient; alors le toucher même, perdant son infaillibilité accautumée, confirme les erreurs de la vue^ au lieu de les rectifier. Cette prodigieuse impression des ténèbres sur Tame et sur les sens ne s'arrête pas à ceux qui la reçoivent immédiatement ; essentiellement contagieuse , elle se communique aux autres par la parole. On n'entend point parler sans une sorte d'effroi des lieux totalement privés de lumière ; on frissonne d'avance au récit des événements

idont ils ont été le théâtre ; surtout on est dfeposé à croire tout ce qui en sera raconté de plus extraordinaire, et Ton est presque iâché d'apprendre que les choses s^ soient passées comme en plein jour. Voilà ce qu'ont parfaitemeni; senti nos romanciers et nos mélodramatistes modernes , lorsqu'ils ont placé dans leurs compositions tant de cavernes et de souterrains. C'est un art auquel les bonnes d'enfants elles-mêmes ne sont pas étrangères : elles ne racontent guère que des histoires de voleurs et de revenants , parce que la nuit est nécessaire à ceux-ci pour être vus, comme aux premiers pour ne l'être pas^ et elles donnent la préférence aux aventures de nuit, parce qu'elles font plus d'effet que toutes les autres sur leur auditoire. De son coté , l'auditoire justiGe la bonté du système, en demandant toujours avec instance qu'on lui fasse bien peur.

Ces réflexions m'ont à peu près expliqué pourquoi je me suis promis tant de plaisir k la seule vue du titre de Voyage dans les catacombes. Si l'on est d*autant plus avide de connoltre un objet , qu'il est plus caché, plus secret, plus mystérieux, quelle vive curiosité ne doit pas exciter la description des catacombes , de ces cités souterraines où le jour ne pénètre jamais, qui ne sont habitées que par des cadavres, et où des vivants ont été ensevelis pour toujours, comme si la mort les eût punis d'avoir violé son territoire ! Mais surtout quel intérêt mêlé de crainte ne doit pas inspirer le hardi voyageur qui , sur la foi d'un guide inconnu que rien n'empêche de devenir un scélérat , et d'un flambeau que mille accî-

deois peuyent éteindre , ayant quelquefois des abîmes sous ses pieds, et toujours sur sa tête une masse non soutenue qui peut Técraser ou lut fermer le retour, s^engage dans des routes nombreuses qui se croisent CD labyrinthe inextricable, pour exhumer quelques débris de la nature ou des arts , déchiffrer et recueillir des inscriptions barbares à demi* rongées par le temps 9 copier ou décrire des peintures presque effacées qui souvent dioquent les principes de Tart autant que les saines idées de la religion, et de tant de dangers, de tant de fatigues, de tant de rechei*dies , ne tirer d^autre profit que de répandre quelques hieors incertaiDes de vérité sur des siècles et des ré* cits plus obscurs que les lieux mêmes !

Originairement, les catacombes étoient des excavations que les Romains , du temps même de la répuUique, faisoient, sous la couche végétale, pour en tirer la pouzolane, espèce de sable volcanique quHls employoient comme enduit et comme ciment dans leurs constructions. Ces excavations, comme celles qui ont fourni les pierres dont Paris est bâti, ont commencé autour de Rome renfermée encore dans d^étroites limites: la ville, en s'agrandissant, a couvert ces premières carrières; d'autres ont été ouvertes plus loin, et, les monuments se multipliant, elles se sont étendues fort avant dans la campagne de Rome. La pooaolane se soutenant d'elle-même par une sorte d'adhérence que ses parties tiennent de leur nature ou de leur forme, le» catacombes ne soot soutenues art^ieUement qu'en fort peu d'endroits ; et ces endroits sont probablement ceux où la lerre

végétale a été atteinte et mise à découvert par Texcavation. Du reste, pour prévenir les éboulements^ on a donné peu d ^ouverture aux rues , dont la largeur est communément de trois à quatre pieds : la hauteur, qui avoit moins d'inconvénient, est plus grande et diflere davantage. Ces rues ou galeries communiquent les unes aux autres par des carrefours assez nombreux ; et quelquefois des soupiraux , ouverts à trois cents pas ou plus de distance, leur fournissent un peu d'air extérieur. Outre les carrefours, on rencontre de temps en temps des espaces plus grands, appelés cubicala, ou chambres, dont les murs sont souvent enduits d'une couche de plâtre qui a reçu des peintures à fresque. Dans les galeries, à droite^et à gauche , sont pratiquées , à côté les unes des autres , des cavités d'une profondeur égale à la longueur du corps humain, dont Touverture, assez étroite en tous sens , étoit fermée par une tuile. Ces cavités étoient destinées à recevoir les cadavres ; on en voit quelquefois jusqu'à cinq ou six rangées les unes au-dessus des autres. Il y a aussi, dans quelques parties des catacombes, deux et même trois étages de rues; on descend de Tun à Tautre par des ouvertures en pente, semblables aux ouvertures ^^^Xé^s/oramina , qui conduisent de la surface delà terre à Tétage qui est immédiatement au-dessous. Les catacombes ne forment pas un ensemble continu; elles sont divisées en un grand nombre de cimetières distincts et séparés, dont chacun porte le nom du saint qui l'a principalement consacré par sa sépulture. Il est présumable que quelques cimetières

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contigus communiquent entre eux ; mais il est bien difficile d'en acquérir la certitude. Un ecclésiastique avoit assuré à Fauteur du Voyage^ qu'en plusieurs endroits ces souterrains passoient sons le Tibre, et que lui-même, y étant entré d'un côté du fleuve, en étoit sorti de l'autre côlé , après avoir suivi une route qui d'abord descendoit et ensuite remontoit beaucoup. Notre voyageur, ti'ès curieux de vérifier le fait, descendit dans un cimetière voisin du Tibre, espérant qu'à l'aide d'une boussole , il pourroit se diriger de manière à rencontrer un de ces passages pratiqués sous le fleuve ; mais il fut obligé de renoncer à son entreprise.

Les catacombes ont déjà été décrites, en 1632, par Antoine Bosio , agent de Tordre de Malte à Rome, dans un volume in-folio avec figures , intitulé Roma Sottcrranea, Ce Bosio fut, pendant plus de vingt années , un véritable habitant des catacombes \ il y emportoit des vivres pour une semaine , et ne remontoit sur terre que pour renouveler ses provisions. Jouissant de la faveur du gouvernement romain et de la confiance des particuliers sur le fonds desquels se trouvoient àes/bramma , et assisté de quelques disciples fidèles qui frayoient sa route dans les souterrains et recueilloient par écrit ses observations^ il pénétra le plus avant possible dans tous les cimetières connus , et en découvrit plusieurs dont Texistence n'étoît pas soupçonnée : les uns et les autres furent explorés et décrits par lui avec cette ardeur, cette attention et cette exactitude qui semblent être particulièrement dévolues aux antiquaires. Depuis lui.

les catacombes ont été fort négligées ; la |dupatt des Jbramina se sont obstrués au point de n'être plus praticables ni même Tisibles. Les amateurs se sont contentés et se contentent encore de visiter quelques allées du cimetière supérieur de Saint-Sébastien , allées trop fréquentées pour avoir rien conservé du charme attaché aux lieux secrets et solitaires, et dépouillées d'ailleurs de tout ce qui pouvoit exciter la curiosité en monuments de l'histoire , de la retigion et des arts.

Hàritier du zèle de Bosio, le nouveau voyageur s'est attaché particulièrement à parcourir les cime» tières où les recherches de ce savant avoient été moins fréquentes et moins profondes : il a même été assez heureux pour avoir ii sonder de nouvelles catacombes, échappées à la sagacité de Bosio. Des éboulements, arrivés en 1803 dans les jardins de la villa Pamphili, avoient révélé ces nouveaux souterrains et , en même temps , ouvert plusieurs chemins pour y pénétrer. Il y descendit deux ans après la dé» couverte; les tombeaux étoient intacts ; les ex-voto, les inscriptions , les vases destinés à contenir des par» fums ou de l'eau lustrale , étôient encore à leur place. Les squelettes oftroient divers phénomènes : plusieurs étoient enveloppés de stalactites; d'autres, qui n'étoient point recouverts de cette concrétiooi, étoient , au moins en apparence , dans un état d'intégrité et de solidité parfaite. Le guide de notre voya» genr ayant voulu soulever un de ceux«ci, la ferme de squelette disparut comme par enchantement dans un nuage de poussière blanchâtre qui se volatilisa

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promptement ; ce corps aurok pu passer pour une image fantastique, si onze dents restées entre les mains du guide n'en eussent attesté la réalité.

Cest dans le Foyage même qu'il faut lire la des* cription détaillée de tout ce que ces nouvelles catacombes offrirent de curieux k lauteur. C'est aussi là qu'on doit prendre connoissance des inductions plus on moins plausibles qu'il a tirées de ses observations , relativement à l'histoire des catacombes en général. Je me bornerai k dire que , selon le moderne Bosio , ces souterrains n'ont pas été exclusivement la sépulture des premiers chrétiens; que probablement les anciens Romains s'y faisoient ensevelir , avant que » l'usage de brûler les corps se fût introduit parmi eux; que, depuis, ils y ont déposé sans doute les es- 'claves et même les citoyens dont la fortune ne pouvoK subvenir aux frais d'un bûcher; et que, vers le milied du deuxième siècle , ce lieu d'inhumation est devenu celui de beaucoup de personnes libres et riches , et non chrétiennes , comme l'attestent des inscriptions et certaines effigies évidemment conformes aux dogmes du polythéisme. Le même auteur pense qu'on est également sorti des bornes de la vérité relativement au séjour que les chrétiens ont pu faire dans les catacombes : ces souterrains, connus des païens aussi bien que d'eux-mêmes, ne pouvoient les mettre ii l'abri de la persécution ; et , d'ailleurs , on sait qu'ils couroient au devant des supplices, au lieu de chercher à s'v soustraire. Si donc Us se sont retirés dans les catacombes , ce n a dû être que hors des temps de persécution et pour vaquer plus Kl

iDent aux exercices d'une religion qui n'avoit point encore de temples sur la terre. Comme je n^apporterois à Texamen de ces questions ni Tintérèt qu'elles méritent, ni les connoissances qu'elles exigent, je ne prendrai aucun parli entre l'auteur du Foyage et les nombreux écrivains dont Timagmation, échauffée par le zèle de la religion , a tu dans les catacombes des lieux incessamment habités parle peuple des premiers chrétiens , et des reliques de martyrs dan^ tous les cadavres dont ces souterrains étoient remplis *• Il paroit que la respectable partialité de ces écrivains en a entraîné quelques uns jusqu'à de petites fraudes . calomnieuses contre les empereurs romains qui n'ont point embrassé ou favorisé le christianisme. L'auteur du Foyage cite deux inscriptions rapportées dans d'alktres ouvrages, lesquelles ont pour objet de constater deux martyres soufferts, l'un sous Ântonin, l'autre sous Adrien : tous deux portent des caractères évidents de supposition ; ainsi , par la maladresse du faussaire, la mémoire de deux excellents princes se trouve déchargée d'une accusation qui, sans cela,

> Le président de Brosses, dans he% Lettres histonquet sur C Italie , est d'une opinion entièrement conforme à celle de Tauteur du f^oyttge. a On peut assurer avec certitude , dit-il, que ceci n'a jamais été fait « que pour servir de cimetière, soit depuis qu'on eût quitté l'usage « de brûler ks corps, soit peut-être même avant que ctt usage fût in-

« trodult C'est une folie ridicule que de dire qu'elles ont été oreu-

« sées par les premiers chrétiens pour s'y loger et célébrer les saints

« mystères à l'abri de la persécution Je ne dis pas que quelque-

« fois, par hasard, quelqu'un n'ait pu s'y cacher; mais, à coup sûr, ceci « n'a jamais flerri de demeure aux vivants. »

eut peut-élre prévalu , malgré le témoignage contraire de rhistoire.

Les inscriptions trouvées par l'auteur du Voyage lui-même dans les catacombes de Pamphili , mettent en évidence des vérités d'un autre ordre qui ne pourront manquer d'intéresser les amateurs de faits et d'observations philologiques. On sait de combien de discussions sans résultat l'ancienne prononciation du latin a été l'objet parmi les savants. Plusieurs points de cette obscure matière se trouvent cclaircis par les inscriptions des catacombes. Ces inscriptions , placées avec plus ou moins de mystère dans des souterrains où elles n'étoient exposées ni aux regards critiques du peuple de Rome, ni à la surveillance des magistrats de l'édilité, n'ont, ni dans le style, ni dans l'orthographe, l'élégance et la correction qui distinguent celles des monuments publics. Elles étoient probablement faites par d'inhabiles ouvriers, soit romains, soit grecs , également étrangers aux principes de la langue latine. Lorsque l'orthographe et la prononciation d'une langue ne sont pas d'accord , les orthographes fautives et populaires peuvent être considérées comme un moyen de transmettre à la postérité la prononciation véritable. Dans beaucoup d'inscriptions des catacombes, le Y est remplacé par le B; ce qui semble prouver que la première de ces lettres se prononçoit k peu près comme l'autre : ainsi on lit bixit pour vixit; vibus, viba on bien bivus et biva et même bibas et biba^ pour vivus et viva; Bincentias pour Vincentiasj etc. On sait queles Gascons ont cette manière de prononcer le B. D'autres inscriptions con-

Grmenl d'ancienDes conjectures ou em font naiire de nouyelles sur la prononciation de quelques autres lettres : il. en est une dont le latin , écrit en caractères grecs, suffîroit seul pour constater la manière dont les Romains prononçoient TU et le C. L'ignorance des ouvriers n'altéroit pas seulement Torthoci^aphe des mois; elle dénaturoit encore les mots en eux* mêmes par le changement de déclinaison et de genre. On xoil/ilîbiu ^nvjiliù , et sepdlchrum hune pour hoc sepulchrum; il est assez présumaUe que ceux qui faisoient de sepulchrum un substantif masculin , disoient et écrivoient sepulcher au nominatif.

Ceux qui s'occupent de l'histoire des arts du dessin , auront aussi des lumières, à puiser dans l'ouvrage dont je rends compte. Cette histoire présentoit une longue lacune que l'auteur s'éloit déjà efforcé de remplir; déjà il avoit établi dsms une précédante brochure, et constaté par des tableaux authentiques, uâe succession de peintres italiens qui commence avec le douzième siècle , s'étend sur les deux siècles suivants, et s'arrête au Pérugin, le maître de Raphaël. Ainsi, il avoit renversé l'opinion commune qui ne fait remonter qu'à Cimabué , Florentin , l'époque où la peinture a passé de la Grèce dans Tltalie. Aujourd'hui il donne à son système une base beaucoup plus profonde. C'est dans les premiers siècles du christianisme , que la peinture , chassée de la Grèce par les persécutions des Iconoclastes, s'est réfugiée en Italie, et s'est cachée dans les catacombes, comme dans le seul asile assez sûr pour la soustraire aux fureurs dont le souvenir la poursuivoit encore. Selon

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notre auteur, les fresques des catacombes doivent être , pour la plupart , Fouvrage des religieux de Tordre de Saint-Basile , ordre qui avoit eu son berceau dans rOrient, et dont les membres s'étoient adonnés particulièrement à la peinture, vers la (in du quatrième siècle. Toutes ces fresques offrent des sujets de Fancien et du nouveau Testament ; mais ce qu^on n'apprendra pas sans quelque surprise, c'est qu'en beaucoup d'endroits Orphée figure avec Adam, Moise, Jonas, Daniel et Jésus-Christ. Il est vrai que SaintJustin, dans son Exhortation aux Gentils j autorisa <^tte étrange association , en assurant qu^Orphée, après avoir lu le Pentateuqae, avoit abjuré le dogme du polythéisme dont il avoit été le premier apôtre , et enseigné a Musée , son fils ou son disciple, qu'il n'y avoit qu'un seul dieu véritable. On conjec^ ture que dans la suite quelque concile aura décidé que ce n'étoit pas une raison suffisante pour prendre place au milieu des patriarches, des prophètes et des saints, tant de l'ancienne que de la nouvelle loi. Sans doute l'art avoit dégénéré beaucoup sous le pinceau des Grecs de l'empire d'Orient; et les Basi- Uens , qui avoient quitté le beau ciel de leur patrie pour les ténèbres des catacombes , n'y avoient porté qu'une bien foible étincelle du génie des Âpelles et des Protogène; mais un œil exercé retrouve dans leurs compositions les moins heureusement conçues et exécutées , quelques souvenirs de ces nobles airs de tète et de ces formes pures que les artistes de l'ancienne Grèce dessinoient d'après une belle nature, et perfectionnoient par une plus belle imagination.

Ces mêmes formes , ces mêmes iraits , ont été reproduits depuis par Raphaël, qui étoit descendu dans les catacombes pour en saisir le type, et qui, digne de les créer lui-même , les avoit rétablis dans toute leur pureté, dans toute leur noblesse originaire. Ainsi, malgré les grands boulevei*sements politiques , les fureurs religieuses , les transmigrations lointaines , les ravages du temps et des hommes , une filiation non interrompue de principes et de compositions semble unir les deux plus beaux siècles de la peinture, ceux de Périclès et de Léon X. Cette longue chaîne étoit brisée ; il paroissoit impossible d^en rapprocher les parties séparées par de grands intervalles : l'auteur du ^Voyage des catacombes en a retrouvé quelques chaînons jusque dans le sein de la terre, et il les a rattachés. C'est à lui d'achever cet important ouvrage. J'ose l'engager k s'y livrer tout entier ; une fortune qui permet des sacrifices , un zèle qui les compte pour rien , une ardeur que nul obstacle n'éteint, que nul succès n'attiédit, une bonne foi à l'épreuve des plus séduisantes tentations de l'esprit de système , voilà des avantages qu'il est rare d'allier, et avec lesquels il est impossible de ne pas réussir.

ONOMATOPÉES Ff^ANÇOISES.

GOmBlCT FORIIVKC», BT QUKLS «BNRE8 SE MOTS BLLES EMfiBA8SBIfT. LBUE

EXPLICATION noms CTILB QUE CELLE DES 4DTRBS iTTMOLOGIES.

Le président de Brosses , dans son Traité de la formation Tnécaniqae des langues , établit que les premiers mots de toutes les langues ont été des onomatopées ^ c'est-À-dire des imitations du bruit des objets , et qu'ensuite on a étendu ce mode de désignation aux choses qui ne rendent aucun son , en saisissant une œrtaine analogie entre l'efTet que les êtres bruyants produisent sur Fouie , et celui que les êtres muets pro^ duisent sur la vue , Todorat , le goût et le toucher. Ce système n'est pas moins solide qu'ingénieux. Ëa effet , il est impossible d'imaginer que les premiers nomenelateurs aient imposé aux choses , des noms composés de syllabes arbitraires et dénuées de tout rapport u 15

226 UTTÉRATURE.

avec les choses elles-mêmes. L'emploi de ces syllabes msigniûantes n'auroit pu avoir lieu qu'au moyen d'une convention antérieure, qui elle-même eut exigé une langue déjà formée et propre aux abstractions métaphysiques. Or , c'est ce qui n'a pu exister. Il est donc constant qu'on n'a d'abord désigné les choses absentes, que par l'imitation. Tandis que le geste représentoit*aux yeux celles qui sont en mouvement, la voix peignoit à l'oreille celles qui produisent du bruit. Les animaux composent en grande partie celte dernière classe d'êtres ; et l'on voit que , dans presque toutes les langues , leurs noms et les verbes dont l'objet est d'exprimer le cri qui leur est propre, sont formés du son même que ce cri fait entendre. Comment ensuite a-t-on imaginé de désigner par des sons les choses qui n'en produisent aucun ? Par quelles combinaisons de rapports secrets entre des sensations toutes différentes , est-on parvenu h affecter l'oreille d'une manière analogue à l'impression que les yeux , le nez, le palais ou la main reçoivent des objets? Voilà ce qu'il est beaucoup plus difficile d'expliquer, aujourd'hui que nos idiomes sont si éloignés de leur simplicité primitive. Mais on y ti^ouve encore assez de traces de cette espèce d'onomatopée réfléchie , pour qu!oo doive adopter une opinion dont le seul raisonnement sufGroit pour démontrer la vérité. Il demeure certain, incontestable, que les langues parlées ont eu pour base l'onomatopée ou imitation des sons ; de même que les langues écrites ont commaicé par l'hiéroglyphie ou imitation des formes. Cette dernière a entièrement disparu; l'autre subsiste encore, et cha-

que jour y pour ainsi dire , elle enfante de nouvelles dénominations , principalement dans la Jbouche du peuple et des enfants.

M. Nodier nous apprend , dans la préface de son Dictionnaire , qu'il avoit eu dessein de composer un grand ouvrage sur les onomatopées de toutes les lan* gués 9 suivies jusque dans leurs dernières dérivations ; mais qu'ensuite S a eru devoir se borner à une énu<mératioga n^ispnnée d^s onomatopées françoises , sauf à faii^ quelque Jour une application plus complète de sa théorie sur cet objets si le public accueille son essai. Cet ttsai donne une opinion favorable des lumières et de la àagacité de M. Nodier, et je lui crois tout le courage nécessaire pour mettre à fin la grande entreprise qu'il avoit d'abord projetée. Mais j'ose lui conseiller de bien examiner auparavant si les résultats utiles seront en proportion avec tout ce qu'un pareil ouvrage exige de recherches , de méditations , de fatigue et de temps. Le savoir et surtout la constance dans le travail , sont devenus des facultés trop rares , pour qu'on ne regrette pas de les voir absorbées par un objet sans utilité , lorsque tant d'autres d'une importance réelle en réclament vainement l'application. On se comptait dans ses recherches ; on s'en exagère le mérite et le succès : M. Nodier, je le crains, se sera laissé prendre à ce piège. Sans doute il a fait preuve d'un esprit d'analyse et d'une pénétration peu commune , en découvrant le son radical de plusieurs mots fondés sur une onomatopée que la plupart ne soupçonnoient pas; mais, je le lui demande à lui-même, quand il n'auroit pas fort souvent donné dans les

explications subtiles et hasardées , tant reprochées aux autres étymologistes , quel profit Téritable voudroit-il qu'on retirât de son livre? Cétymologie proprement dite, celle qui nous apprend de quels mots d'autres mots sont composés ou dérivés , a du moins cet avantage , que, s^occupant des signes de la pensée, et non pas seulement des sons , elle fournit à l'esprit une pâture plus substantielle , et un exercice plus digne de lui , celui d examiner par quelles associations de termes , par quels changements de formes , ou par quelles déviations de sens , les expressions sont arrivées à l'état où nous les voyons aujourd'hui. L'étymologie qui recherche dans l'onomatopée l'origine première des mots, est loin d'avoir cet intérêt. Elle nous montre que tel mot est formé de syllabes ou de lettres propres à donner à l'oreille une sensation qui rappelle la chose elle-même k l'esprit; voilà tout, absolument tout. Il y a donc déjà une grande différence entre les deux genres d'étymologies considérés en eux-mêmes, et elle est tout au désavantage du dernier ; mais cette différence est bien plus grande encore dans l'application. La véritable étymologie affermit l'esprit dans la science des véritables significations , tout en indiquant les altérations qu'elles ont subies , et l'on en écrit avec une plus grande propriété d'expressions. De quelle utilité l'autre étymologie peut-elle être pour Tart d'écrire? Les mots sur lesquels elle s'exerce sont presque tous nécessairement des mots physiques, dont la signification simple est toujours restée la même , et n'a pas besoin d'être déterminée autrement que par l'usage. Outre cette signification , ils ont un son qui a plus ou

moins d'analogie avec elle : si ce son esl encore distinct y Toi^lle s'en aperçoit sans peine ; s'il ne l'est pas, il mérite peu qu'on s'en occupe. Du reste, pour savoir exactement quel bruit dans son origine un mot a voulu exprimer, les écrivains et principalement les poètes en mettront-ils plus d'harmonie imitative dans leur style? Si les mots qu'ils peignent sont les mots nécessaires , il faudra bien qu'ils les emploient : s'ils ne le sont pas , ils sauront bien les employer de préférence, sans qu'on les leur indique alphabétiquement , comme on a fait pour les rimes. D'ailleurs, c'est bien moins dans les mots eux-mêmes que dans leur assortiment, leur combinaison et leur place , que les poètes vont chercher des ressources pour imiter par les sons ; or , le Dictionnaire des Onomatopées n'apprend ni ne peut apprendre à disposer les mots d'une manière pittoresque.

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